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Ces cols blancs aux mains sales?

26 mai 2004, 20:00

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Un sociologue américain, Edwin Sutherland, a inventé en 1933 l?expression ?délinquance en col blanc?. Il avait constaté, au cours d?analyses minutieuses des comportements humains devant la justice, que le propre de la délinquance astucieuse est de n?avouer jamais son forfait, de trouver toujours de nouvelles excuses, de s?entourer d?avocats, d?avoir recours à toutes les manigances possibles pour éviter la prison. Alors que le petit criminel en bleu de travail finit généralement par craquer, avoue pendant l?enquête et croupit en prison.

Sutherland écrit :

?Alors que les délinquants de droit commun reconnaissent qu?ils sont délinquants et sont considérés comme tels par le public, les délinquants d?affaires sont (à l?origine) estimés par tous ? à commencer par eux-mêmes ? comme des hommes de bien et d?honneur. Selon eux, les vrais criminels sont ceux qui font les lois, car ils gênent le business.?

Eva Joly, qui enquêtait tout récemment sur quelques gros scandales financiers en France, dont celui de la compagnie pétrolière ELF, a conclu que ? ? dans le jeu des affaires et de la politique, le délinquant (à col blanc) a appris à jeter toutes ses forces jusqu?à la dernière minute? Il joue en virtuose de la violence verbale et de l?intimidation.? (Eva Joly, ?Notre affaire à tous?).

Ces propos sonnent familiers dans la situation qui agite en ce moment nos structures politico-judiciaires.

? Un château de nuée

L?Ile Maurice aura vécu jusqu?à la fin du siècle dernier son âge d?or du respect de la hiérarchie. Les agitations étaient politiques, économiques. Communales parfois. Cela fut inquiétant, cruel, sanglant même lors de quelques émeutes, sans pour autant confiner à l?ignominie du stupre, de l?hypocrisie et du machiavélisme. L?Etat paraissait le suprême garant de l?ordre et de la justice. Ce siècle des valeurs assurées, qu?il ait été, dans son idéalisme, socialiste ou libéral ? ou communiste ailleurs dans le monde ? était sincèrement convaincu qu?il recherchait le bien de tous. Il eut le mérite de la franchise.

La floraison des affaires politico-financières en Europe, la mise en cause de certains chefs de gouvernement (Allemagne, Autriche, Grèce), l?opération ?Mani Pulite? en Italie, la marche blanche en Belgique suite aux crimes du pédophile Dutroux, les récents événements à Maurice : l?escadron de la mort, les caisses noires, les révélations scabreuses d?un repenti, ont fracassé ce monde du respect et de la sécurité qui n?était, pour paraphraser Stefan Zweig ?qu?un château de nuée? que nous aurions habité ?comme une maison de pierre?. (Stephan Zweig, ?Le monde d?hier?).

Il est possible de voir à Maurice des ressemblances avec ce qui se passe à l?étranger entre certaines formes de corruption et les mafias en tous genres : mêmes hommes de main, mêmes réseaux, mêmes méthodes d?intimidation, mêmes villas cossues, même complaisance policière. Les orages de la fin du siècle et les événements d?aujourd?hui sont venus briser le rêve d?une continuité de l?époque où tout semblait bien en place, et avait, du moins en apparence, sa mesure, sa norme, son équilibre.

On n?est pas obligé d?aimer son époque. Toutefois, regretter le bon vieux temps des certitudes et de la sérénité serait se complaire dans une rêverie naïve.

La propagation de la corruption et la gravité de la criminalité à col blanc auront révélé une fièvre pernicieuse qui a métamorphosé le corps social : celle de l?importance grandissante de l?argent et d?un appétit de pouvoir dans notre vie. Comme Albert Camus, nous pouvons estimer qu?à partir des événements récents ?il est possible de dire que la peste (est devenue) notre affaire à tous?. Dans cette république du verbe qui est la nôtre, pérorer au parlement c?est se conduire comme ce personnage d?Emmanuel Kant qui voulait avoir les mains propres et réalisa qu?il n?avait pas de mains? Agir, en politique, n?est souvent qu?un ultime recours : trop peu, et la plupart du temps, trop tard.

? Corruption et démocratie

L?utilisation abusive des procédures n?est qu?une perversion de la démocratie. A presque tous les échelons de l?édifice institutionnel, de gros malins bien introduits, suffisamment pourvus de ressources financières, savamment reliés à des réseaux parfois respectables (clubs de services) et souvent obscurs (franc-maçonnerie dévoyée, copinage etc.) s?ingénient à contourner les dispositions légales ou administratives à des fins inavouables.

Or une société a besoin de s?appuyer sur des lois qui reflètent les valeurs communes et sur le respect des procédures dans leur application comme dans leur esprit. Quand, tout en bénéficiant de la présomption d?innocence, un prévenu annonce qu?il envisage de se réfugier dans un lieu sacré, il commet une forfaiture. Il espère un revirement de l?opinion, ou tout au moins, un sursaut de sa communauté, qui feront le témoin courageux apparaître comme un délateur, le policier comme un inquisiteur et le juge comme un justicier.

Le pacte démocratique doit reposer sur la confiance mutuelle. Si la loi ne concerne plus que les petites gens et si l?élite s?affranchit de toutes les règles, la confiance entre le citoyen, ses représentants et les institutions de la démocratie dégénère en marché de dupes. Quand le tout-venant de la petite délinquance de rue voit son nom affiché dans la presse et qu?un voile pudique cache longtemps l?identité du policier véreux ou du politique magouilleur, c?est déjà le symptôme d?une inquiétante dérive.

La République mauricienne, si jeune soit-elle, se doit de s?interroger sur l?ampleur de ce phénomène d?abus qui privilégie les nantis et les caciques de la société. Elle doit chercher à en comprendre les mécanismes afin de trouver les remèdes qui s?imposent.

? Médiatisation et justice

L?information sobre et mesurée est devenue aujourd?hui une garante de la démocratie. Le journal Le Monde demeure une référence et Watergate un précédent illustre. Sans la presse, il serait encore facile de cacher certaines malversations financières ou de sombres machinations politiques.

Toutefois demeurer factuel et impartial dans la relation des événements ou de l?instruction policière est un difficile exercice d?équilibre. La tentation du sensationnel pour faire du papier et demeurer ?à la une? dilue souvent les scrupules de la rédaction. Elle oublie que la médiatisation est un processus implacable, surtout pour ceux qui la subissent sans la chercher. Elle est pernicieuse quand elle comporte une rumeur non étayée par la vérification des faits. La chaleur de la calomnie produit de la fumée sans qu?il n?y ait de feu.

Selon un vieil adage de la police ?une personne qui sait ce sont dix qui parlent?. Le déballage quotidien dans la presse des progrès de l?instruction fait penser aux colporteurs du Moyen Age qui, passant de village en village, ajoutent à chaque halte une nouvelle variante à leur récit. Au cours de ce tam-tam médiatique, l?essentiel souvent se noie dans l?anecdote ; et il n?est pas certain que l?impartialité de la justice en sorte toujours indemne.

Les organisations mises en place à grand frais pour juguler la corruption ont cédé à cet emballement généralisé. Quand l?Icac utilisa une publicité scabreuse pour essayer de redorer son blason terni, ce fut pire que de la naïveté. Ce fut une idiotie.

? Les enjeux

Nous vivons aujourd?hui dans un monde de réseaux électroniques qui n?a plus grand-chose de commun avec les institutions relativement stables que nous avons connues. Nos maisons de pierre ! Tout, en effet, circule à très grande vitesse sur la toile que les satellites ont tissée autour de la terre : l?information, les dollars, les transferts, les accords.

Il arrive, par exemple, qu?une cargaison de pétrole change plusieurs fois de propriétaires pendant le voyage. Alors chercher les responsables quand se produit une marée noire qui souille la côte devient un long chemin de croix.

Par contraste avec la rapidité de telles transactions, rédiger et faire adopter un texte de loi prend des mois, même des années.

En raison de son ouverture sur le monde des échanges, de ses raccordements obligés au ?net?, de ses sociétés ?offshore?, l?Ile Maurice n?est pas à l?abri de délinquances astucieuses d?une bien plus grande complexité que celles que nous avons connues récemment. Caisse noire, imbroglio politico-financier, errements d?une certaine basoche crapuleuse, ne sont que l?oscillographe qui indique à l?avance de plus graves et de plus sournoises menaces pour demain. La tentation de transformer un paradis tropical en paradis fiscal a toujours été forte. Michel Camdessus, ancien président du Fonds monétaire international (FMI) a dénoncé ces refuges d?argent sale en qualifiant les paradis fiscaux de ?trous noirs dont profitent la collusion et la corruption. Ils font de la finance ? une boue où prolifèrent certains des germes les plus dangereux pour le corps social?. (Michel Camdessus, ?Ethique et Finance?).

En effet, la touche d?un ordinateur permet en quelques secondes à des sommes fabuleuses de transiter vers Antigua, le Liechtenstein, Saint-Marin, l?Ile de Man, Jersey ou d?autres ?micro-États colonisés par la finance?. L?aide internationale à la Russie s?est élevée à 60 milliards de dollars de 1992 à 1996. Le Financial Times (17/11/1997), après enquête, a estimé qu?une somme équivalente avait pendant ce laps de temps quitté ce pays de manière frauduleuse !

Dans une telle situation, fluide et floue simultanément, la sanction judiciaire qui couronne l?enquête ne suffit guère. Seule la politique peut relever le défi. Faut-il encore que ceux qui la pratiquent soient, intellectuellement, à même d?appréhender ce défi, et suffisamment armés moralement pour résister aux sirènes de la corruption.

?Quand, tout en bénéficiant de la présomption d?innocence, un prévenu annonce qu?il envisage de se réfugier dans un lieu sacré, il commet une forfaiture.?

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