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Ce bitume qui transperce le coeur de la forêt
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Ce bitume qui transperce le coeur de la forêt
Alors que l?île de la Réunion jouit d?environ 30 % de sa forêt d?origine, Maurice n?en dispose que de 1 à 2 %. Chaque parcelle enlevée nous est préjudiciable. Or, l?autoroute du Sud-Est, projet autoroutier d?envergure qui reliera Plaine-Magnien à Belle-Mare, oblige la destruction d?une grande partie des forêts sur la propriété de Ferney. Ce qui fait grogner les écologistes. L?autoroute du Sud-Est est d?une importance majeure pour le développement touristique futur. Il permettra un accès plus rapide et plus confortable, de l?aéroport aux hôtels du littoral est et ceux en projet. Il s?agira dans un premier temps d?une dual highway de 16 m de large et long d?environ 1,8 km. Il y a cinq ans qu?on en parle et le chantier démarre au coût de Rs 723 millions. Que pèse, à côté, le patrimoine environnemental?
L?aspect écologique a été pris en considération, assure Sadrudin Diljore, ingénieur principal à la Road Development Authority (RDA) du ministère des Infrastructures. ?Le maximum a été fait pour épargner la forêt. Pour éviter de toucher à la végétation en amont, on creusera un tunnel de 600 mètres dans la montagne,? explique-t-il. Cadress Dorasamy, autre ingénieur de la RDA, ajoute que le tracé de cette autoroute a été établi non seulement en fonction des recommandations de l?ingénieur indien qui en était responsable il y a cinq ans, mais également eu égard aux différentes analyses topologiques et environnementales.
Pourtant, les scientifiques engagés dans la conservation des forêts ont du mal à croire que ?tout a été tenté? pour respecter autant que possible la forêt. Dans un courrier adressé le 13 mai au ministère de l?Agriculture, Yousouf Mungroo, directeur de la National Parks and Conservation Service (NPCS), et Michelle Lionnet, de la Mauritian Wildlife Foundation (MWF), ont fait part de leurs préoccupations. ?We would like to voice our concerns of the impact this project will have on one of the last remaining areas of good quality forest in the south east of Mauritius,? peut-on y lire. Ils souhaitaient surtout attirer l?attention des autorités sur les risques de disparition de plantes endémiques. Mais ce n?est pas tant la destruction des plantes que la prolifération des nuisances, qui inquiète Vincent Florens.
La forêt, explique le chargé de cours en écologie à l?université de Maurice, est déjà dans un piteux état. Les plantes endémiques sont étouffées par les ravenales, plantes non-endémiques et envahissantes. Celles-ci ont réduit drastiquement le nombre d?ébéniers dans la région. Et la construction de l?autoroute ne causera pas seulement la destruction directe d?une partie de la forêt, mais cette entrave dans le manteau de végétation favorisera la prolifération rapide de plantes envahissantes, particulièrement les héliophiles. ?Celles-ci entreront alors en concurrence agressive avec des plantes endémiques, au détriment de ces dernières, habituées à un rythme de croissance et de reproduction plus lent?, s?inquiète Vincent Florens. En outre, puisque le tronçon autoroutier divisera la fôret, la fragmentation (isolement de certains spécimens) qui en résultera accélèrera le processus d?extinction des espèces en danger.
Que pourraient faire les autorités si elles sont sensibles et prennent la pleine mesure du dégât occasionné ? Vincent Florens suggère, comme ?compensation? de la fôret perdue, la mise en place d?un premier site de conservation (Conservation Management Area ? CMA) dans cette région de Maurice. Sous contrôle de la NPCS, les CMA sont localisés sur les terres de l?Etat uniquement dans le Sud-Ouest. Ces espaces de forêts en bon état parce que sous surveillance rapprochée ne représentent à peine plus de 50 hectares, ?une goutte d?eau. ?
Un CMA dans le Sud-Est serait le bienvenu, estime Vincent Florens. D?abord, explique-t-il, il est nécessaire de répartir les zones de conservation ailleurs que dans une même région. ?Il est possible que les populations d?espèces indigènes du Sud-Est, étant isolées de celles que nous connaissons dans d?autres parties du pays, soient génétiquement différentes?. Ensuite, cela permettrait la réintroduction de certaines espèces endémiques, telles le Psiadia, qui offre une certaine résistance à la compétition (entre plantes) et qui se reproduit rapidement.
Pour tout type de projet autoroutier, une phase de concertation avec les parties concernées, y compris de la population, devrait être faite. Ce qui, semble-t-il, a été fait. Y a-t-il pour autant un espoir que cette partie de forêt passe sous la supervision des scientifiques afin d?éviter tout risque de perte définitive ? Il reste regrettable que ce soit en phase terminale que ce merveilleux cadre fasse parler de lui. En l?état actuel, il offre au visiteur un paysage de rêve. Mais il s?agit de notre patrimoine écologique. Le beau en lui-même ne suffit pas, la question d?une conscience plus nette de nos responsabilités envers la nature elle-même reste ouverte.
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