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?Bord la mer? : un livre sur la vie dans le port
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?Bord la mer? : un livre sur la vie dans le port
A la mi-juillet 1980, la General Workers Federation offre à la population un chef-d??uvre de production syndicale, sous la forme d?un beau témoignage photographique de conditions de travail parmi les plus dures à Maurice. Cet album paraît dans le cadre de la transition entre le chargement de sucre à dos d?homme à bord des navires et le progrès technologique que constitue le Bulk Sugar Terminal. L?album est en vente (Rs 90) en librairie ainsi qu?au siège de cette fédération syndicale, sis à la rue Brabant jusqu?à un incendie et son transfert depuis à la rue de la Poudrière. L?album est simplement et poétiquement intitulé Bord la mer. Il témoigne surtout de la fierté de cette catégorie la plus courageuse de la classe ouvrière mauricienne de devoir travailler ?bord la mer?, autrement dit dans la rade de Port Louis et de constituer le maillon principal de notre manutention portuaire.
C?est en proie à une vive émotion que les membres de l?exécutif de la Port Louis Harbour & Docks Workers? Union (PLHDWU) présentent cette publication à la presse. L?album exprime parfaitement l?adieu au port de 2 000 travailleurs, condamnés à une retraite anticipée en raison de l?inévitable mise en opération du chargement du sucre en vrac. S?y mêle un sentiment compréhensible de fierté et de satisfaction. On a longtemps eu peur mais le sucre est toujours parti à temps et le quota sucrier mauricien demeure intact, en dépit des conditions de travail portuaire souvent infernales.
?Bord la mer?, précise la dédicace, est l?hommage syndical rendu ?aux esclaves, aux coolies, aux travailleurs disparus, dont les pieds nus ont martelé le sol des docks et les madriers des magasins, les bords et les fonds des chalands, les ponts et les cales des navires et dont la sueur ajoute au sel de la rade.? C?est le travail d?une équipe de rédacteurs et d?imprimeurs (Precigraph), de photographes (Zano Couacaud et Yves Pitchen : 1 200 photos prises), de témoins, d?interviewers, dont les récits sont rédigés en créole phonétique par Lindsey Collen, Ram Seegobin, Henri Favory.
Il s?agit d?un document fondamental pour qui veut comprendre les rouages du Port Louis d?avant le Vrac. Il ne faut surtout pas oublier que quelque 1 300 dockers continuent à subir ces conditions de travail portuaire si souvent inhumaines. Feuilleter Bord la mer permet, aujourd?hui encore, de rendre hommage à ce travail interminable. Il faut imaginer le docker fier, heureux et satisfait du travail accompli.
L?hommage iconographique est exclusivement adressé aux travailleurs. Même des syndicalistes du calibre d?Emmanuel Anquetil ou encore Guy Rozemont n?y ont pas droit de photo, pas plus que des personnalités aussi emblématiques qu?Aurélie Perrine. L?hommage se veut résolument anonyme afin que chaque louange, chaque image, chaque mise en valeur, s?adresse à l?ensemble des travailleurs portuaires, ceux de 1980, ceux d?avant et ceux des siècles précédents.
Bord la mer témoigne aussi d?une unité politique et syndicale n?ayant pas, hélas, survécu aux morsures du temps. Nous avons déjà relevé dans la liste des collaborateurs les noms, côte à côte, de Bérenger, de Lindsey Collen, de Ram Seegobin. De même, figurent dans la liste des membres de l?exécutif de la PLHDWU ceux de Mario Flore, de Gaëtan Pillay.
Bord la mer explique surtout le travail portuaire ?du temps margoze?. Il raconte le sucre qui arrive des ?tablissements? dans le port, ou plus exactement dans les docks, d?abord par chemin de fer et puis par camion. Il y est débarqué par les dockers qui empilent les sacs de 80 kilos dans les entrepôts portuaires. Ils y sont aidés par les arrimeurs dont le travail consiste à aligner et à ajuster ces sacs de sucre. Les dockers doivent encore reprendre les sacs ainsi arrimés et les charger sur des remorques pour être empilés à bord des chalands. Une fois en chalands, le sucre est acheminé aux navires en rade. Ils sont tirés par des remorqueurs et leurs équipages de patrons, de meuniers, des travailleurs du batelage. Une fois les chalands amarrés le long des navires, les ?lumpers? entrent en action pour expédier, par ?palanquées? de 25 sacs, le sucre des chalands à la cale des navires. A bord, les stevedores ouvrent les sacs et en versent le contenu à fond de cale. Ils doivent encore l?étaler, manipuler les grues d?embarquement avec l?aide des gangway indiquant aux winchmen les mouvements à faire.
Une fausse note dans ce concert de louange : l?Income Tax, plus impitoyable que jamais, prend au passage sa part, celle du lion, dans les indemnités payées aux dockers licenciés.
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