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A bord du dernier train
Et la machine repart. A toute vapeur, les souvenirs se bousculent dans la mémoire de Gabriel Grimaud. Trésors du temps jadis. De ces années où il grimpera les échelons de ticket collector à celui d?assistant-chef de gare.
A 84 ans, Gabriel Grimaud n?oublie rien. Du 16 août 1941 où il prend de l?emploi à la gare Victoria, à Port-Louis, comme station railway clerk. Au 27 janvier 1964 quand il reçoit sa feuille de route signée par le general manager, Régis Closel.
Gabriel Grimaud est d?abord poinçonneur. Des petits trous, encore des petits trous pour gagner son pain. ?Je touchais Rs 25 par mois, plus 10 % de Cost of Living Allowance (Cola).? Pourquoi cette carrière ? Avec le franc-parler des hommes qui ont beaucoup vécu, il répond avec la gestuelle des doigts : ?Pour le pitay car dans les autres départements comme la poste, l?école, l?hôpital, il fallait travailler six mois sans salaire alors qu?au chemin de fer, on était payé tout de suite.?
Des regrets plein le coeur
Et les resquilleurs dans tout cela? ?Ils arrivaient à la dernière minute et ils n?avaient pas le temps d?acheter un ticket. Mais s?ils ne se faisaient pas attraper dans le train, ils se faisaient pincer en arrivant à destination et ils payaient le double du prix du ticket.?
Gabriel Grimaud raconte la valse des mutations tous les deux ans. Ce qui l?oblige, avec sa famille, à déménager à chaque fois. ?Il fallait aussi remplacer au pied levé, sortir de Rose-Hill pour Camp-de-Masque par exemple. On mettait du temps avant d?arriver mais cela permettait de profiter des beaux paysages.?
Sa dernière gare, c?est celle de Curepipe. ?Quand j?ai appris qu?on enlevait le chemin de fer, cela m?a fendu le c?ur.? Il en garde le regret de ne pas avoir été promu chef de gare, les promotions ayant été gelées quelque temps avant la disparition du rail.
Mêmes sentiments chez Seessurrun Suntah, natif du Ward IV à Port-Louis, et bientôt 83 ans. Sa carrière débute, le 18 janvier 1939, à l?atelier du chemin de fer, Plaine Lauzun Works.
Il passe cinq ans d?apprentissage dans la fonderie, l?atelier de forgeron, celui des machines et comme ajusteur. Il s?exerce à toutes les étapes de réglage d?une locomotive avant d?être posté comme ajusteur, avec un salaire de Re 1.75 par jour.
Soucieux de son avancement, bosseur et aimant apprendre, Seessurrun Suntah suit des cours par correspondance à l?Institute of Mechanical Engineering de Londres. Il est promu Assistant Locomotive Carriage and Wagon Inspector en 1952. Sa tâche est d?inspecter les locomotives, à vapeur ou au diesel, les brake vans, les goods vans et les voitures de la flotte du chemin de fer.
Retour dans le passé, teinté de joie et de crainte. Miette Cimiotti, 93 ans : ?Je me souviens du dernier train. Mon époux Hubert était chef de gare. Nous étions à Petite-Rivière?? Le voyage à travers les gares ferroviaires débute en 1947. Hubert Cimiotti est posté à Roche-Bois puis à Cluny, Midlands.
Plusieurs événements troublent l?heureuse famille. Un soir de pluie, il est assis à son bureau quand survient un coup de tonnerre. ?Une boule de feu est entrée dans son bureau et a tout brûlé. Hubert a eu de la chance car il s?était levé quelques minutes auparavant pour fermer une fenêtre. C?est ainsi qu?il a été épargné.?
Ce n?est pas toujours évident mais il revient à Hubert Cimiotti de synchroniser le mouvement des trains. Un jour alors qu?il s?apprête à donner le feu vert à un train, l?alerte arrive de justesse. Son fils de dix ans, Gérard (devenu célèbre musicien), se trouve sous le véhicule. ?J?étais parti chercher mon ballon de foot qui était entré sous le ventre du train.?
Au singulier pluriel
Le métier de chef de gare entraîne d?innombrables responsabilités. Gérard Cimiotti parle même d?une collision évitée de près. ?C?était une époque angoissante?? Miette confie que le train lui manque. ?Le train, c?était tout ce que nous avions. Il y avait le bus vert du gouvernement, mais il fallait trop marcher pour le prendre. C?est quand le train a cessé que nous avons commencé à être malheureux.?
Deux s?urs qui parlent au singulier pluriel? Les filles Bonomaully dessinent un profil nostalgique de leur père, Samlall, chef de gare, qui a donné le dernier feu vert au dernier train. ?Il y avait des fleurs et des pancartes inscrites d?Au revoir.? Baby Bonomaully, aujourd?hui Ramduth, est alors âgée de 16 ans et l?aînée de six enfants.
Elle parle de son père avec délectation et nostalgie. Elle le revoit dans ses costumes impeccables, chapeau en main ou casquette vissée sur la tête et ajustant ses bretelles. Un homme au caractère de fer et à principes. Droit, respectueux, haussant le ton quand il le fallait et ayant pour seule déception de ne pas avoir eu de promotion. ?Il se plaignait souvent du fait qu?on lui demandait de se faire baptiser pour pouvoir obtenir une promotion. Il a même continué des études pour y parvenir mais sans succès. C?était en 1952.?
Pourtant Samlall Bonomaully travaille très dur. Il termine à 3 h 30 en saison de coupe. Parfois il ne rentre même pas chez lui car il reprend du service à 4 heures du matin. De Petite-Rivière à Rose-Hill en passant par Pailles, la famille sillonne l?île. ?Nous connaissions le chef de gare Cimiotti et nous en avions peur, raconte Bella Bonomaully. Les étudiants ne payaient jamais leurs tickets et il commençait à vérifier, il fallait se cacher?? ?Le voyage en train était un moment fort agréable, continue Baby. On le prenait, on s?arrêtait en route et on jouait dans le moulin en attendant le prochain?, ajoute Baby.
Quand des trains se croisent, les enfants s?envoient des morceaux de pains, des bouts de papiers pour rigoler. C?est le temps de l?innocence. Même la nuit, les s?urs ne se lassent pas de regarder passer les trains. Les lueurs étincelantes des charbons trouent l?ombre en découpant les silhouettes. Instants magiques?
TOUT UN ROMAN
Sur les rails de l?Histoire
■ C?est avec le concours de Tristan Bréville, auteur du romanquête ?Le dernier train?, que nous avons retracé ces témoins et acteurs de l?Histoire. Lui-même les a rencontrés au fil des interviews réalisées pour la réalisation de son ouvrage lancé en janvier dernier. Ce beau livre, propose à la fois des témoignages oraux et une collection de photos inestimable.
L?histoire de ?Le dernier train?, c?est aussi l?histoire de retrouvailles, via le dernier train de passagers, qui quitte la gare centrale pour rallier Curepipe le 31 mars 1956. C?est en 1864 que le rail est introduit à Maurice et le premier train de passagers, sur la ligne Port-Louis-Grande-Rivière-Sud-Est, entre en gare le 21 mai 1864. Si les passagers ne voyagent plus par train à partir de 1956, c?est en 1964 que le rail disparaît définitivement. Soit un siècle après son introduction.
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