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Bibi Rassul, 79 ans : « Je mendie pour sauver mes enfants »
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Bibi Rassul, 79 ans : « Je mendie pour sauver mes enfants »
Si seulement elle pouvait oublier? Oublier ce petit coin vétuste croulant sous un amas de vieilleries, de boîtes de carton et de récipients usagés, qui fait office de maison, la crasse, l?odeur de renfermé qui y règne, le plafond qui s?effrite, la nourriture insipide qu?elle se force à avaler pour rester en vie? Oublier aussi le vent glacial qui fouette son visage lorsqu?elle prend la route à l?aube, ces portes qui grincent, les grimaces des gens qui la dévisagent à la vue de sa main tremblotante quémandant une petite pièce, la pitié qu?elle lit dans les yeux de quelques rares bons samaritains. Oublier aussi le temps, qui à force de passer, ne change rien à sa misérable existence. Mais Bibi Rassul, 79 ans, ne peut pas. Vêtue d?un horni noir aux liserés violets, effilochés, enroulé autour de sa tête, la silhouette rabougrie, décharnée et enveloppée dans une longue robe bleu-gris à fleurs, le dos courbé, le visage creux et plissé par des rides à n?en plus finir, cette vieille dame se résout à porter sa croix.
Une enfance malheureuse
Le matin, elle se réveille à côté de son pire ennemi : l?angoisse. Celle qui s?insinue au fond de son c?ur un peu plus chaque jour, la fait frissonner au moment où elle mendie devant un passant un peu louche qui pourrait s?en prendre à elle ou encore quand elle n?arrive pas à réunir suffisamment d?argent pour acheter à manger et s?occuper de ses enfants. Depuis 20 ans, Bibi Rassul claudique le long des ruelles de Port-Louis pour faire la manche. « Mo oblizé demane sarité pou donne ça ti poignée d?arzent là mo banne zenfants pou zot capav gagne ène ti aide. Dépi mone né, mo pé vive dans la misère même et azordi mo malheur pé contigné même? », se lamente-t-elle. Son enfance, qui a pour cadre le village de Rose-Belle, elle l?a passée aux côtés d?un père boucher, d?une mère femme au foyer, de sept s?urs et de cinq frères. Mais Goolam Mosaheb, le chef de famille, a du mal à subvenir à leurs besoins. « Ti bizin ki mon tonton acheté ène ti la caze qui line paye Rs 4 000 pou ki nou capave gagne ène toit lors nou la tête. La vie ti bien difficile pou moi ça l?époque là. Longtemps tou zaffaire ti bon marsé mé aster là pas gagne beaucoup kitchose avec ène ti Rs 100 », raconte-t-elle. Lorsqu?elle songe aux éclats de rire d?antan, aux jeux ou aux petites taquineries de sa famille, la souffrance serre son c?ur. Tous l?ont abandonnée. Les uns emportés par la mort et les autres, partis loin, en quête d?une meilleure fortune.
Comme l?argent fait cruellement défaut, Bibi Rassul est obligée d?interrompre sa scolarité au CPE. Elle n?a même pas le temps de passer ses examens que son père la retire déjà de l?école primaire. Pour compenser, il l?inscrit dans un centre islamique qui lui apprend à lire. Les rares moments joyeux qu?elle conserve sont ceux des retrouvailles avec ses trois poupées ? les seuls jouets qu?elle ait reçus durant son enfance, à qui elle n?a jamais pu donner de nom. Avec toutes les difficultés auxquelles la famille était confrontée, il fallait d?abord se préoccuper de la survie. Ainsi, du haut de ses 12 ans, Bibi Rassul songe à devenir couturière. « Mo ti envie vine couturière ène zour. Pou mo capave appranne mo fine guette mo banne ti robe poupète pou capave conné couma fer linze. Ler là mo fine commence taille la toile et faufilé pou capave mette kitchose lor moi. Nou ti tellement misère ki nou pas ti capav acheté linze. Même kan ti éna fête Eid, nou pas ti pé fêté. Après carême, ler fête ti commencé, nou bizin attane ki banne dimoune vine donne manzé. Séki gagné nou manzé. » Ses petites mains frêles ne tiennent pas longtemps dans ce métier. Aussi, deux ans plus tard, son père la marie à un jeune homme prénommé Azize. Ce dernier, qui est tailleur, l?emmène vivre à Rose-Hill avant d?emménager à Bel-Air-Rivière-Sèche. Un an et demi après son mariage, Bibi Rassul met au monde son premier enfant. C?est une fille. Elle la câline, l?abreuve déjà de son sein et la serre dans ses bras. Mais cette étreinte ne dure que quatre jours. Le bébé meurt. Encore sous le choc, elle dissimule sa douleur, cette amère violence qu?elle voudrait crier au monde entier.
La mort frappe à nouveau
Quelques années plus tard, elle donne naissance à deux filles, Rehana et Shahana, et à un fils, Mamade Hariff. Mais là encore, le malheur s?abat sur la famille. Dès les premiers jours du petit bonhomme, elle remarque qu?il a du mal à gazouiller. à mesure qu?il grandit, Mamade Hariff éprouve des difficultés à s?exprimer et a des troubles auditifs.
« Mo fine amène mo zenfant l?hôpital civil pou conné ki li pé gagné. Pas ti pé comprend nanié. Mé ler là doctère fine dire moi ki li handicapé. Li sourd-muet. Line dire moi capave fer traitement mé pas conné si ène zour li pou capave causé », raconte la vieille dame. Elle a patienté, imploré les dieux, arpenté les hôpitaux. Mais le miracle ne s?est jamais produit. L?enfant s?est muré dans son silence. Son passage à l?école maternelle, dont les frais de scolarité s?élevaient à Rs 2 par mois, se transforme rapidement en calvaire : il ne peut pas communiquer avec les autres gamins, ne comprend pas les explications de l?enseignante, ne peut pas dessiner des traits sur du papier comme les autres. Il y reste six mois. Comme lui, Rehana et Shahana n?ont pu prolonger leur éducation au-delà de la troisième, faute d?argent.
Mais heureusement, Azize est là pour soutenir sa femme dans sa profonde détresse. Même s?il s?enlise davantage dans la pauvreté, il se tue à la tâche pour la rendre heureuse, elle et leurs trois enfants. Ainsi, Bibi Rassul se sent en sécurité auprès de son compagnon, grâce à l?amour de cet homme courageux, dévoué au travail et à la famille. Mais un jour, tout a changé. Une tumeur au niveau du ventre d?Azize le consume à petit feu. Et un jour, il succombe. Plus de protecteur ! La vieille dame doit cheminer toute seule, se battre contre le mauvais sort pour sauver ses enfants. La pension de veuve de Rs 1 700 qu?elle perçoit ne lui suffit pas pour les dépenses quotidiennes. Elle finit par marier ses deux filles. Rehana, aujourd?hui âgée de 52 ans, est mère de cinq enfants tandis que Shanana, 51 ans, a donné naissance à une fille. Mais le bonheur des deux filles est de courte durée. Encore une fois, l?ombre de la mort plane, puis fauche brutalement les êtres qui leur sont chers. Leurs époux meurent de crises cardiaques. Shahana, qui attendait son enfant au moment de la douloureuse perte de son époux, Inoos, après trois mois de mariage, a eu une grossesse très difficile dû au choc.
À l?accouchement, le malheur l?accable à nouveau. À peine âgée de quelques jours, Shaheema, sa fille, tombe malade. La petite saigne de la bouche? Heureusement, les médecins interviennent à temps pour sauver l?enfant. Shahana se sent soulagée, elle ramène son bébé à la maison et commence à l?allaiter. Un jour, alors qu?elle l?allaite, elle repense à son mariage éphémère et ne peut se résoudre à l?idée qu?Inoos n?est plus. Les images sont vite chassées de son esprit. Shahana doit affronter la dure réalité. Désormais, elle s?accrochera à sa fille. C?est sa lueur d?espoir. Mais soudain, elle s?aperçoit que le nouveau-né n?arrive pas à avaler son lait. Elle découvre que ses petites lèvres sont enduites d?un liquide rougeâtre. Etonnée, la jeune mère baisse les yeux sur sa poitrine et hurle d?effroi. Elle est auréolée d?une substance qui ne ressemble pas à du lait. C?est du sang ! Le bruit de ses sanglots résonne dans la pièce. De ses yeux s?échappent aussi du sang. Les symptômes de cette étrange maladie se multiplient. À longueur de journée, Shahana perd du sang. Parfois, elle saigne de la bouche, du nez ou encore des oreilles. « Mo fine guette ène tas doctères mais zotte dire zotte pas conné ki mo pé gagné. Mo suive ène tas traitement. Mo bizin alle l?hôpital Brown Sequard parski mo gagne ène banne nerfs et mo fine fer six l?opérations Maurice ek la Réunion mais mo pé pli malade ki avant », explique Shahana. Jusqu?à aujourd?hui, cette dernière se bat contre la maladie. Frénétiquement, elle plonge la main dans un panier où l?on distingue un nombre incalculable de pastilles jaunes, rouges, roses, blanches. Serait-ce des bonbons ? Loin de là ! Ce sont les médicaments qui la maintiennent en vie.
Shahana, qui a depuis marié sa fille, vit seule dans une maison qu?elle loue dans la capitale. Mais entre ses traitements et ses factures à payer, elle joint les deux bouts difficilement. Idem pour Rehana, qui pleine de rhumatismes, parvient péniblement à élever ses cinq enfants avec sa maigre pension.
Ne pouvant voir ses enfants souffrir ainsi, Bibi Rassul, qui a trouvé refuge chez une s?ur, avec son fils Mamade Hariff, a commencé à mendier. « Chaque matin, mo lévé 6 heures et mo fer mo la prière. Après mo prend ène vieux sac lors zépaule et ène deux sacs plastique et mo tape banne la porte banne dimoune pou demanne sarité. Fer 20 ans ki mo bizin fer ça pou gagne ène ti guitte manzé pou mo garçon. Avek sa ti guitte cash ki gagné là, mo donne mo banne ti filles pou zotte capave alle cotte doctères. Parfois li bien difficile. Mo gagne peur pou demane sarité mé mo péna choix. Longtemps, ti éna dimoune ti rode aide nou. Guette sa? menuisier ti pé reste là et ti pé donne nou dé bouts di bois pou cuit mé aster là li fine allé. Ena fois kan péna manzé, péna. Séki pli important, c?est ki mo zenfant capave gagne ène ti boutte manzé pou teigne zotte la faim, même si manzé la pas bon. Moi si mo pas manzé li pas fer nanié. Mo litté pou gagne ène ti cash. Sinon mo banne zenfants capave perdi la vie. » Elle doit aussi payer ses frais d?électricité et d?eau, Rs 400 qu?elle doit trouver tous les mois.
Le 31 décembre 2003, Bibi Rassul sort dans la rue pour mendier. Soudain, il se met à pleuvoir. En se réfugiant sous la véranda d?un hôtel, elle glisse sur le sol en marbre : « Ler mone tombé, mo pas pé capave lévé. Mo fine gagne ène coup dans mo lé reins. Mo pas capave marsé couma avant. Sa douleur là ronge mo banne lé os. Mo bizin marse avec mo souffrance pou gagne ène ti guitte cash. Kan même ou pé gagne 5 sous avec ène dimoune nou léker content. Mo fine gagne chance ki personne pas fine la guerre are moi. Parfois, éna fer rémark. Mo reste tranquille même si ça fer moi di mal et mo allé? ». Bien souvent, la honte rougit ses joues pâles.
Aujourd?hui, elle n?a rapporté que Rs 17. Cela lui permettra d?offrir du pain à son fils au dîner. Tourmentée, Bibi Rassul l?est au plus haut point. Qu?arrivera-t-il lorsqu?elle mourra ? Qui sauvera ses enfants ? Assise sur un tabouret rouillé, accablée par la fatigue, le corps broyé et usé à force de marcher, elle songe à ce jour fatidique, la mort dans l?âme.
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