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Basculez dans l?univers fantastique des Talipot

5 février 2006, 20:00

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Un parfum d?effort. Des danseurs qui font mouvoir leur corps. Ils forment un cercle. Pieds nus sur le sol du Centre culturel Charles Baudelaire (CCB). La troupe réunionnaise Talipot est à l??uvre pour une formation de danseurs du 30 janvier au 5 février. Philippe Pelen et Thierry Moucazambo sont aux commandes. Gare aux réalistes, car le voyage dans l?univers chaotique et prenant des danseurs risque d?être sensiblement déroutant.

Étude d?un jeu scénique. Ce sont des galets qui délimitent le cercle. Les artistes se font face. Deux à deux, ils devront cette fois s?appliquer à capturer l?énergie des animaux. ?Faites comme un gro bef?, s?élance Philippe Pelen, co-directeur de la troupe. Il ne s?agira pas d?imiter le b?uf, mais de faire comme s?ils en étaient un.

Et alors, roulement d?épaules. Les danseurs s?échauffent. Et deux d?entre eux s?élancent soudainement. Se jetant par terre. Musclant leurs émotions. ?Allez-y ! Cherchez au fond de vous, c?est bien?, encourage Philippe Pelen. ?Il faut vivre, accepter le centre de gravité de l?animal?.

Les sentiments virevoltent. Après le b?uf, c?est le coq. Les danseurs deviennent plus capricieux dans leurs gestes. Mimant, se fondant dans les plumes de cet animal si vaniteux qui bataille sans cesse. Le rat et le singe n?y échappent pas. Christine, la Suissesse, poussant les fesses en arrière, n?hésite plus pour extraire son ressenti dans ce jeu scénique.

?Vous n?êtes plus en stage?, livre encore le co-directeur. ?Vous êtes dans un laboratoire de recherche. Si vous observez assez les animaux, vous capterez leurs sens?. L?apprentissage s?effectue ainsi. Profond. Inattendu. Car toutes ces scènes naissent d?une improvisation. Les danseurs ne savent jamais ce qu?ils interpréteront. Ils laissent parler leurs instincts.

?Donner du rêve?

L?étape des animaux franchie, place cette fois à la concentration sur l?être. Ils roulent les galets dans les mains. Le bruit rappelle la mer. Mais ce n?est pas cela que souhaite Philippe Pelen. ?Je veux que vous écoutiez l?île Maurice?? Une phrase. De multiples inspirations. Et les voix s?élèvent. Nous n?assistons pas à une séance de méditation, mais à une ?uvre d?art. Quand la voix racle les parois de la gorge, le son est tout autre. Il est plus lourd de significations.

Yannick Nanette et Thierry Françoise chantent leurs racines. Parmi les Mauriciens, des Malgaches sont aussi présents. Lorsque Philippe leur offre la liberté de danser dans le cercle, deux artistes de cultures différentes osent. Madagascar épousant les pas de Maurice.

Les voix traînantes s?enfilent ainsi. Plus hautes. Plus fortes. De même que pour les danseurs, pris par la gorge dans une mordante démonstration de témoignage aux racines.

Alessandro Chiara, fidèle des Talipot depuis 2003, est toujours aussi frustrant et magnifique dans sa méthode de se divulguer. Il crie.

?Ma, ma, ser mwa for. Mo gaygn fre?? Il parle de sa mère. Percy Yip Tong, éclate à gauche. ?Pa, kot twa ? Pa mo bizin twa??

Difficile de résister à cette envie de se jeter dans le cercle des danseurs. D?où sort tant de création ? Tant de peine ? Tant de cicatrices ? Tout simplement de leur improvisation et de la maîtrise de leur corps.

À la fin de ce quatrième jour de formation, l?heure est au décorticage des leçons apprises. ?Ce que nous avons fait aujourd?hui, explique encore Philippe Pelen, c?était de montre la sincérité qui réside en nous. Vous alliez loin, mais vous étiez aussi conscients de ce que vous faisiez. C?était une transe-conscience-théâtre? ?

L?univers dans lequel ces artistes vous font basculer, est indescriptible. Aucun mot ne serait assez puissant pour décrire de telles sensations. Et derrière cet enchevêtrement de situations se cache une simplicité. Chaque artiste n?a fait que montrer son côté sincère. Sans se soucier de notre regard. Sans craindre les autres.

?Les artistes sont là pour soigner, vous savez. Pour donner du rêve?, livre Philippe. Ils nous ont donné beaucoup trop de ces rêves. L?instant était presque irréel. Espérons encore que cette troupe de Réunionnais, Malgaches et Mauriciens se soudera vraiment pour créer un spectacle. Car pareille démonstration ne peut être tenue sous silence.

QUESTIONS À

Philippe Pelen, codirecteur de Talipot

?En novembre dernier, vous nous appreniez à danser la sensibilité de notre corps à travers le souffle. Vous êtes de retour chez nous pour une seconde formation de danse. Qu?apportez-vous de nouveau dans votre valise ?

Ce n?est plus un stage que nous faisons cette fois mais un processus de création et de recherche. Il existe un échange et un engagement. Nous avons des gens qui veulent construire du concret.

Vous parliez de l?urgence des Mauriciens à vouloir s?exprimer. Qu?entendez-vous par là ?

Hier ça a été pire ! (Ndlr : le 1er février) Je parle de cette urgence de chacun à s?appuyer sur ses propres émotions afin de s?exprimer. Ils sont tous là, avec leur identité à vouloir représenter ce sentiment qui les anime?

Mais comment expliquez-vous que ces artistes dansent et chantent leurs émotions avec autant de douleur et autant de peine ?

C?est quelque chose de personnel. Ils transforment tout ce qu?ils ressentent dans cette forme d?expression. C?est cela d?ailleurs la vraie expression ! Mais vous verrez qu?ils ressentent beaucoup de joie à reproduire ces émotions. Cette recherche n?est pas une thérapie, non, ce n?est pas non plus un psycho-drame. On ne leur demande pas d?imiter, ni d?interpréter des stéréotypes, mais on va plutôt partir dans le vrai. Nous avons vu le cas du danseur sourd-muet. On l?a vu danser, il a osé. Il a tout mis devant nous, tout le rythme. Il est venu avec ce handicap. D?ailleurs l?homme est un handicapé de l?amour. Un homme blessé dans la vie. C?est en expulsant ces blessures qu?il atteint la maturité.

Quel est votre but premier ?

On est dans le jeu, le ludique. Nous tentons de faire sortir l?enfant qui réside dans ces corps et pour cela, il faut calmer l?adulte en eux. Mais c?est une tache difficile car l?adulte est quelqu?un de blessé?

Ces recherches déboucheront-elles sur un spectacle ?

Oui? Nous l?aimerions en tout cas. Le CCB nous aide énormément et participe aux frais d?animation. Mais j?aimerais que cette troupe parvienne à mettre un spectacle sur pied. Un spectacle grand public qui mêlerait théâtre, danse et chant. Qui s?imprègne de la nature et de la mer et appelle l?émotion et la vérité. Si nous avons assez de finance, nous ferons une présentation de travail en juin et ferons l?avant première du spectacle en novembre. Nous tournerons dans l?océan Indien et dans le monde. Nous espérons que ce projet se concrétisera. La prochaine rencontre avec eux se fera en avril. Ce que nous démontrerons, c?est l?authenticité et l?originalité de cette troupe. La profondeur qui réside en chaque artiste?

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