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Bâtisseurs d?empires

20 août 2008, 20:00

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IGNACE LAM, DE QUARTIER-MILITAIRE A EBENE

Trois arrivées. Et donc trois étapes pour expliquer la présence de l?hypermarché Way à Ebène. Ignace Lam Thuon Mine, 52 ans, fondateur avec son frère aîné de cet espace dédié à la consommation, souhaitait posséder «son propre business». Un peu à l?image des aïeux. Surtout, il s?agissait de poursuivre sur le chemin tracé par son arrière-grand-père arrivé au début du XXème siècle.

Ce dernier a débuté, vers 1910, avec une boutique à Quartier-Militaire avant de faire appel à son fils, Lam Chee Fong, pour lui prêter main-forte. Celui-ci, déjà père, a fait émigrer son fils, Lam Hung, âgé de quatre ans et sa femme, dans les années 1930. Ignace Lam et ses frères constituent la première génération de la famille née à Maurice.

De l?arrière-grand-père à Ignace, tous ont la bosse du commerce. Si bien qu?à la fin des années 1960, Lam Hung, le père d?Ignace Lam, ouvre l?un des premiers supermarchés de l?île, le Central Supermarket de Quatre-Bornes. Cet établissement est aujourd?hui le plus ancien de l?île. Une longévité source de fierté. Sans conteste.

Ignace Lam, qui a eu la chance de faire des études de comptabilité en Angleterre, ne s?est pas tourné immédiatement vers le commerce. Toutefois, ses emplois de chef comptable au Syndicat du sucre et d?auditeur chez De Chazal du Mée ne l?ont pas éloigné de la tradition familiale. «Depuis le début des années 1990, nous étions convaincus que le marché était mûr pour un hypermarché. Nous étions déjà dans une société de consommation. Mais le manque de terres ne nous a pas permis d?aller de l?avant avec le projet de faire plus grand qu?à Quatre-Bornes.»

Avec le deal Illovo et la création de la Cybercité, le désir d?Ignace Lam est sur le point de se concrétiser. «C?est après la retraite de mon père que nous avons décidé de nous lancer.» Le tout s?enchaîne assez bien. L?attente, depuis 1990, en valait la peine. «Le projet qui germait dans nos têtes a pris un coup d?accélérateur avec la construction de la route reliant Ebène à Vandermeersch», explique Ignace Lam. Un site de choix, à la croisée de plusieurs axes, proche des centres urbains et au milieu d?un espace en plein essor. Voilà les clés d?une réussite assurée. En 2004, Ebène Way sort de terre.

La boutique de l?arrière-grand-père à Quartier-Militaire a été à l?origine d?une tradition familiale bien ancrée. «Bien entendu, j?aimerais que mes enfants prennent à leur tour le flambeau», confie Ignace Lam. C?est un dur travail, de génération en génération, qui a permis de voir grand aujourd?hui. A bien des égards, il s?agit d?une réussite liée à la persévérance et à une bonne dose d?audace. En évoluant avec leur temps, les différentes générations des Lam Thuon Mine ont écrit l?histoire de leur tradition familiale.

Gilles RIBOUET </B>

LE MYTHE COMMERCIAL

A Maurice, on dit le petit commerce. Sur le grand marché du commerce international, c?est un autre schéma de géo-économie qui se joue. Mais au-delà des grands principes, de grandes théories sur la macro-économie, c?est tout bêtement une question de culture. Qui ne connaît l?expression de la petite «boutique chinoise» ? Qui ne connaît le leitmotiv de la «débrouillardise» à la mauricienne ? La communauté sino-mauricienne y a contribué pour une grande part. Preuve en est cette omniprésence des entreprises chinoises sur la scène mondiale.

Pour certains le «péril jaune», pour d?autres le «miracle chinois», mais au fond, c?est une question de persévérance, d?abnégation, d?un état d?esprit qui nous vient de l?Asie? Toutes les théories sur le libre-échange ont dû se soumettre, voire abdiquer, à la manière de fonctionner du monde chinois. C?est Karl Marx qui invente des théories économiques autant qu?il lance le petit commerce du coin de rue.

On retrouve ces caractéristiques au sein de la communauté chinoise mauricienne. Précéder la demande, être proche des gens, s?adapter à une économie fluctuante? Cela pourrait s?apparenter à du mercantilisme. Toutefois, en termes d?impératifs commerciaux et économiques, il ne s?agit que d?une adaptation du marché à la bourse domestique. Mais ce n?est pas donné à tout le monde. Dans le fond, la culture joue un rôle important. Le mercantilisme présuppose le gain rapide dans un court laps de temps. Ici, on est dans l?effort et le sacrifice permanents.

C?est une vision de l?investissement de soi, en tant qu?agent économique comme en tant qu?acteur social. Les Sino-Mauriciens ont construit un patrimoine à partir de telles valeurs. Le profit, comme pour tout le monde, est le but ultime. Mais, dans ce cas précis, il y a l?effort. Et surtout un effacement de soi, de son orgueil. Il s?agit de construire dans la durée. De produire pour l?après. C?est la raison pour laquelle la connaissance de la culture et de l?histoire de l?Autre est importante.

Autrement, les seuls référents qui viennent à l?esprit donnent à voir des stéréotypes. Ce sont ces mêmes stéréotypes qui poussent les Occidentaux à lire le monde chinois avec la visière des valeurs de l?Ouest. On parle de l?économie et de la politique différemment selon la perspective dans laquelle on se place. Les Sino-Mauriciens qui ont réussi le savent. Ils nous racontent souvent la même histoire de l?épicerie du coin qui a grandi et qui est devenue un groupe d?affaires conséquent. Lorsqu?on fait des affaires en étant proche des gens, on n?a jamais une intention mercantiliste mais seulement le désir légitime du profit?

<B>Nazim ESOOF </B>

LOUIS LIM, CONFISEUR PUR SUCRE

Quand Louis Lim commence, grâce au flair de son grand-père, à confectionner des bonbons dans une «caraille» en 1970, il ne rêve ni d?usine ultra moderne, ni de train de vie de millionnaire. Loin de là. Cet homme qui finit par créer l?usine Esko, avec un chiffre d?affaires de Rs 100 millions, a commencé à produire bonbons et gaufrettes (biscuit sorbet) pour vivre au jour le jour. Pour élever ses trois enfants. Puis lui est venu un rêve, puis un autre et des dizaines, à n?en plus finir. Aujourd?hui, il rêve d?ouvrir une usine là où il est né, en Chine. Là où il aura non pas 1,2 million de consommateurs, mais des dizaines et des dizaines de millions.

Né en Chine, Louis Lim débarque à Maurice alors qu?il n?a pas encore un an. C?est son grand-père, bien installé à Maurice, qui le fait venir. Il va cependant connaître le malheur très tôt. Inconscient du danger, il fait flamber un peigne à la flamme d?un cierge laissé à sa portée et se brûle tout le poignet droit. Estropié, il est renvoyé en Chine où il passera cinq ans. Il termine à peine ses études quand son grand-père le rappelle à Maurice. «C?était en 1952 et mon grand-père me demande de revenir à Maurice. Il me demandait aussi de passer par Hong-Kong où je devais impérativement apprendre à confectionner des bonbons. C?est ce que j?ai fait ».

Il travaillera dans l?entreprise de son grand-père qui est la première à produire à Maurice des bonbons à la menthe ou à l?orange. «Avant mon arrivée, il y avait des gâteau-canette, des sucres d?orge, mais pas de bonbons». La production, faite dans des «carailles», marche. Jusqu?à la mort du grand-père.

Les oncles n?arrivent pas à gérer l?entreprise et Louis abandonne le navire en perdition où il a travaillé pendant plus de dix ans. L?usine sera vendue après. Il va galérer, travailler à gauche et à droite. Il se marie et ouvre des boutiques, hélas fermées aussitôt après, avant de devenir livreur chez Happy World. Il étonne son monde en conduisant des camions avec sa seule main gauche ? il a, du reste, toujours tout fait de cette seule main.

En 1970, il décide de revenir à ses anciennes amours. Les bonbons que fabriquait son grand-père. Il se remet à ses fourneaux, là où son grand-père avait installé la première usine. Puis il migre vers la route Nicolay, «pre kot Kaylasson». Outre les bonbons, il fabrique aussi des gaufrettes. A la main.«J?ai commencé avec une plaque pour gaufrettes. J?ai fini par en avoir trente. La production était lente et ardue. C?est ainsi qu?en 1980, j?ai pris un prêt de la Banque de développement pour acheter une machine automatique de l?Autriche. J?avais peur de ne pouvoir écouler toute la production de cette machine. On est arrivé à tout écouler, à rembourser le prêt et à importer une deuxième machine de l?Allemagne, puis une troisième de l?Inde», explique Louis Lim, un brin nostalgique.

Il produit aujourd?hui non seulement des gaufrettes, mais aussi des biscuits, des nouilles, des chocolats, des chewing-gums. Il emploie 150 personnes dans son usine qui a connu plusieurs migrations au fil des développements. De la route Nicolay, il s?est installé dans un bâtiment moderne à l?avenue des Oursins, où ses trois fils ont pris la barre.

Louis s?occupe aujourd?hui des sociétés caritatives et du journal China Times qu?il a acheté, malgré le fait que ce journal connaît déficit après déficit. «Je ne l?ai pas acheté pour faire de l?argent, mais uniquement pour permettre à la culture chinoise de survivre.»

Louis Lim est aussi très actif au sein de la société Heen Foh qui s?occupe principalement des vieux Chinois de l?île qui sont aujourd?hui sans famille.Il n?a quand même pas abandonné son poste de capitaine à l?usine Esko. «Ena ene lot kik soze dans mo la tête pou Esko.» Et cette autre chose, c?est dans son pays natal qu?il veut la réaliser.

<B>Raj JUGERNAUTH </B>

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