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Axel Gauvin ou la passion des mots
Axel Gauvin, écrivain aux œuvres publiées entre autres par les Éditions du Seuil, auteur de Quartier trois lettres (L’Harmattan), de Faims d’enfance, de Cravatte et fils, de Train fou mais aussi de Du créole opprimé au créole libéré – Défense de la langue réunionnaise (L’Harmattan), était l’invité du Centre culturel Charles Baudelaire, à l’occasion de la célébration à Maurice du Mois de la francophonie.
À ce titre, il a participé à la table ronde du 20 mars, à la rue Gordon, Rose-Hill, sur le thème « Écrire dans l’océan Indien à l’heure de la mondialisation » et a animé avec ses confrères locaux, Sedley Assonne, Alain Gordon-Gentil, Carl de Souza et Robert Furlong. Expresso a profité de son séjour pour faire plus ample connaissance avec cet illustre représentant de la littérature réunionnaise contemporaine.
Il devient intarissable quand on l’interroge sur son enfance. Il voit le jour, en 1944 à la Réunion et conserve un souvenir inextinguible de la maisonnée familiale, ou plus exactement et pour reprendre ses propres termes, de « la fratrie » de Bois-de-Nèfles, doublement dirigée par un père, planteur, bien enraciné dans le terroir multiculturel réunionnais, et une mère, directrice d’école, issue d’une vieille famille réunionnaise où les Belles Lettres françaises, l’Art du bien dire et du bien dit ont toujours été à l’honneur.
Sans exclusivisme, ils excelleront également dans l’art de transmettre à chacun de leurs enfants ce double trésor génétique et intellectuel : un solide enracinement populaire et folklorique dans la terre réunionnaise, la meilleure ouverture d’esprit qui soit vers le monde extérieur et toute la perfection qu’elle offre en matière de Belles Lettres et de Beaux-Arts, pour peu qu’on cultive en soi le désir constant d’être perméable à tout enrichissement personnel et humaniste, d’où qu’il vienne.
L’enfant Axel grandit, donc, dans cette famille nombreuse, comptant déjà trois écrivains reconnus par tous, de par les qualités littéraires de leurs œuvres – les deux autres auteurs Gauvin étant ses frères Georges et Robert.
Très jeune, il se sent autant attaché à ce père, communiant intimement avec l’âme de la nation réunionnaise et sachant partager ses passions, ses continuelles découvertes intellectuelles avec ses enfants, qu’à cette mère, cultivée jusqu’au bout des ongles, maîtrisant si bien cette langue, cette culture, cette littérature française qu’elle vénère et féconde en transmettant, à ses enfants, son goût de l’excellence.
La tâche d’Axel et celle de ses frères et sœurs est d’autant simplifiée qu’il n’y a pas de dichotomie entre cette double attraction. Le père et la mère se complètent harmonieusement. Chacun apprécie les qualités et les atouts de l’autre, même s’il ressent une certaine infériorité sur un terrain qui n’est pas le sien. Le père apprécie et approuve les justes observations maternelles et invite sa progéniture à apprécier la saveur qu’il leur trouve. La mère fait de même et fait comprendre à sa nichée qu’il n’y a aucun lieu de rougir de cette culture éminemment française mais savamment pimentée et épicée à la sauce réunionnaise. S’il y a compétition entre le bien dit français et le parler spontané réunionnais c’est sur-tout pour déboucher sur un enrichissement mutuel.
D’ailleurs le cultivateur Gauvin n’a nul besoin de chercher bien loin dans son expérience agricole pour faire comprendre à tous que les arbres, étalant les branches les plus solides, la ramure la plus fournie, les fruits les plus savoureux, sont ceux dont les nombreuses racines plongent vigoureusement et profondément dans la terre nourricière.
Fort de cette double formation familiale si harmonieuse, si complémentaire, il n’éprouvera, à l’âge adulte, aucune difficulté ou presque à comprendre tout de suite l’inanité de toute opposition exagérée entre les cultures française et réunionnaise, entre le français et le créole, entre les mots validés par l’Académie et les expressions populaires évoluant au gré de l’inspiration du moment.
Parti pour défendre une langue réunionnaise méprisée par les tenants d’une langue française repliée sur elle-même, en raison d’une confiance aveugle dans une vaine recherche d’une asepsie linguistique, Axel Gauvin se souviendra de la parfaite réussite de la recette familiale d’une saine cohabitation et d’un enrichissement mutuel.
Il sait pouvoir réussir d’une pierre deux coups. Un même combat, celui de l’élévation humaniste des masses, pouvant se faire, au gré des circonstances, dans l’une ou l’autre langue, selon que l’auditoire, faisant appel à ses services féconds, est plus perméable à l’une ou l’autre langue.
Même si la plupart de ses romans sont rédigées dans la langue de Rabelais, Axel ne tourne jamais le dos à la promotion de la langue réunionnaise. En toutes choses, il demeure fidèle à l’inspiration du moment. Il ne commande pas. Il ne réfrène pas.
<I>« Quand la Muse taquine, le réflexe est automatique. Les mots viennent d’eux-mêmes, en français ou en réunionnais »</I>
Quand la Muse taquine, le réflexe est automatique. Les mots viennent d’eux-mêmes, en français ou en réunionnais, également parlants, semblablement savoureux, pareillement chargés d’émotions et porteurs de vibrations à partager avec un auditoire, en communion avec l’auteur.
Des poèmes en créole réunionnais sont adoptés et mis en musique avec bonheur par Ziskakan ou d’autres groupes musicaux locaux.
Parfois, des poèmes, pouvant faire de belles paroles à chanter, aux yeux de l’auteur, ne trouvent pas preneurs et sont dédaignés par compositeurs et interprètes. D’autres fois, ces derniers s’emparent de vers et même de textes en prose sur lesquels l’auteur de L’aimé avait des vues dénuées de toute musicalité. Ainsi va la vie. Ce qui compte c’est bien sûr de demeurer fidèle à la vocation qu’on s’assigne, le jour où l’on comprend qu’on peut et qu’il faut apporter sa pierre à l’édification d’un monde meilleur car plus fraternel, plus respectueux des autres.
Gauvin, père, et Léopold Sédar Senghor, même message, tout compte fait : en s’enrichissant mutuellement de nos divergences, nous nous rapprochons de l’universalité et de la fratrie entre les hommes. Il nous reste à retrouver ce message humaniste dans les œuvres littéraires d’Axel Gauvin, pour peu que nos libraires fassent l’effort de les mettre à notre disposition, à un prix tenant compte de notre pouvoir d’achat déprécié.
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