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Aunauth Beejadhur, une aura de pionnier
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Aunauth Beejadhur, une aura de pionnier
Citoyen engagé. Plume acerbe qui traçait la ligne éditoriale d?Advance, journal ?progressiste? né en même temps que le Parti travailliste, Aunauth Beejadhur est de ces hommes, nés avec la trempe d?un père fondateur. ?Carrure intellectuelle? de la période indépendantiste, l?élu de Pamplemousses?Rivière-du-Rempart de 1948 à 1963, a marqué de son empreinte les colonnes de l?histoire.
Il fut le premier ministre de l?Education, le premier gouverneur de la Banque de Maurice, le premier directeur de la Banque de Développement. Autant d?antécédents impressionnants soulignés lors de la célébration du centenaire de sa naissance, aujourd?hui.
Le magazine Indradhanush a choisi de marquer l?occasion par une édition spéciale. Reprenant le titre de l?ouvrage éponyme d?Aunauth Beejadhur, Les Indiens à l?île Maurice, paru en 1935, l?édition de l?Indradhanush Sanskritic Parishad sera lancée cet après-midi par le ministre de la Culture, Motee Ramdass.
Lors de la réédition de Les Indiens à l?île Maurice en septembre 1984, l?express écrivait : ?Si (?) Beejadhur a la dent dure pour l?un ou l?autre qui fut à l?origine des obstacles (à la participation des Indiens à la vie de leur pays), il a le mérite de garder sans cesse le ton détaché, sans passion, sans amertume et sans agressivité, (pour livrer) de petites photographies des principales étapes de l?évolution de la population mauricienne d?origine indienne de l?état de quasi-esclavage à celui de citoyen à part entière.?
Rigueur caractéristique. Qualité qui transparaît dès que parents, amis ou collègues, livrent un peu de cette lumière qu?Aunauth Beejadhur savait diffuser autour de lui. Un sérieux qu?André Masson illustre avec humour, dans ses souvenirs d?Advance.
?Une mèche de cheveux lui barrait parfois une partie du front. Il écrivait en bougeant légèrement la tête. Une écriture ferme, appliquée. Il consultait le dictionnaire mais rarement. A proprement parler, il n?avait pas de style.? Je crois qu?il ne s?en souciait pas outre mesure.
Un jour, il sortit de son tiroir deux cahiers d?écolier assez vieux. Les pages étaient couvertes de notes relatives à la syntaxe de la grammaire française et à l?accord des participes. En ses jours de gaieté, il m?appelait ?Coco? :
?Vous voyez coco, c?est comme ça que j?ai appris le français. Je continue de l?apprendre. Mes articles, vous croyez que ça peut aller ?
Quelle question ! A moi qui n?en savais guère mieux.?
Quête d?absolu. Il est de ces augures qui ne trompent pas. Aunauth Beejadhur n?est-il pas le fils du propriétaire terrien qui fut l?hôte du mahatma Gandhi quand ce dernier visita Maurice en 1902 ? Né en 1904, le natif de Rivière-du-Rempart a tout de même gardé de ce passage le goût du militantisme pacifique.
Son arme : la plume. Clerc d?avoué a priori sans aucune affinité avec le journalisme, sa fibre patriotique s?enflamme à l?appel de Sir Seewoosagur Ramgoolam. Sous son impulsion, Aunauth Beejadhur crée Advance, d?abord organe du Parti travailliste, puis journal de tous ceux opposés au régime d?alors (son nom vient de l?anglais signifiant progrès). Ses concurrents ont pour nom Le Mauricien, Le Cernéen, le Radical et la Planters Gazette, perçus comme étant de courant plus ou moins traditionnels.
En quinze ans, dans le fauteuil du rédacteur en chef, Aunauth Beejadhur fera de son éditorial quotidien un rendez-vous très attendu. Des lignes teintées de ce ?lyrisme qui lui était naturel, un style avec sa résonance propre et une élégance certaine? et qui alimentent conversations et polémiques.
Des opinions marquées et une marge de man?uvre journalistique qui attirent une foule de collaborateurs dont les noms résonnent encore aujourd?hui : le poète Robert Edward Hart, l?historien Auguste Toussaint, le plasticien Malcolm de Chazal, Droopnath Ramphul. ?On raconte que Jules Koenig envoya à Advance une réplique destinée au Cernéen afin qu?elle ne fut pas tronquée.? Financé par des cotisations, le tirage du journal atteindra les 12 000 exemplaires et connaîtra en même temps que son parti, des années de gloire.
La démarche journalistique de Beejadhur force l?admiration de ses concurrents en période de guerre. Les années 1939-1945 sont synonymes, pour la presse mauricienne, de pénurie de papier. Une situation qui force Le Mauricien, Le Cernéen et Advance à s?allier pour publier une ?feuille commune.? A la mort d?Aunauth Beejadhur, Hervé de Sornay du Cernéen, dans Requiem pour un Confrère, partagera le souvenir d?un journaliste ?à qui l?on pouvait se confier et se fier. Il était de ceux qui ne se surestiment pas. Né l?avant-veille au journalisme, il avait bien vite passé le stade de l?adolescence et faisait preuve d?une maturité surprenante dans ce métier où l?expérience est une nécessité fondamentale. Pas un seul jour nous n?eûmes l?impression Rivet (Raoul Rivet du Mauricien) et les autres confrères groupés en une seule grande équipe rédactionnelle, d?être des intrus dans la maison de la rue Dumat.? Une conscience professionnelle qui lui vaudra d?être président de l?association de la presse.
Après s?être frotté à la concurrence sur le terrain journalistique, Aunauth Beejadhur se jette dans l?arène politique. En 1948, il est élu au Conseil législatif, en tant que député de Pamplemousses-Rivière- du-Rempart.
Nommé ministre de l?Education par Sir Seewoosagur Ramgoolam, en 1959, il jettera les bases du système d?éducation secondaire. Aux côtés du tribun, il participera à la conférence constitutionnelle sur l?indépendance.
Mais la défaite l?attend en 1963. C?est Anerood Jugnauth, alors candidat de l?Independent Forward Block (IFB) qui est élu. Aunauth Beejadhur ne reste pas longtemps loin des instances de décision. L?année suivante, il est président de la Banque de Développement. Un fauteuil qu?il occupera jusqu?en 1967. Après l?indépendance, en 1968, l?ancien clerc d?avoué devenu journaliste puis homme politique, est nommé à la direction de la Banque de Maurice.
Sur la fin de sa carrière, Aunauth Beejadhur ne se contentera pas de cultiver des roses ? dont il était amoureux?dans son jardin à Quatre-Bornes. Il mettra aussi à profit son penchant pour les belles lettres. Parmi les premiers présidents de la branche locale de l?Alliance française, sa francophilie lui vaudra d?être élevé au rang de chevalier de l?Ordre national du Mérite de la République française en 1972. Un insigne qui récompense ?sa grande érudition, son profond humanisme?, qualités d?un citoyen qui a ?su découvrir l?extraordinaire amalgame de traditions historiques qui forme le patrimoine national, (?) pour bâtir plus vite la nation mauricienne.?
Une recherche constante comme en témoigne sa fille Anjali. ?Il ne disait pratiquement jamais de mal des gens. En retour, il imposait le respect.? Un large sourire dans la voix, elle trace les contours d?un homme ?très sévère, aussi exigeant envers lui-même qu?envers les autres.?
Redevenue tout à coup une collégienne dans l?uniforme à carreaux du collège de Lorette de Port-Louis, Anjali se remémore encore.
Derrière la façade de l?homme public, était l?image d?un père sévère qui ?me refusait la permission de me promener dans les rues de Port-Louis. Evidemment je ne l?écoutais pas toujours. Pour rentrer à la maison, j?allais l?attendre à la rue Dumat. Il me vouvoyait. Il me posait des questions si précises que cela se voyait qu?il savait où j?étais allée. J?en étais toujours très étonnée. Comment le savait-il ?? Plus tard, Anjali saura que ce sont ?les petits vendeurs de journaux? qui vendaient la mèche.
Homme public très entouré, Aunauth Beejadhur avait, en privé, un faible pour les chiens et les chats. ?Nous avions toujours cinq à six chiens et quatre chats. Ils allaient le chercher à la gare. Les jours de fête, papa leur donnait le bain et puis partageait une boîte de biscuits avec eux.? Adoucissant encore plus l?image du décideur, Anjali peint le tableau d?un lecteur assidu de romans policiers, qui ?en finissait un par soir et qui écoutait aussi beaucoup la radio.?
De la carrière politique d?Aunauth Beejadhur, elle se souvient de sa présence sur le terrain. ?Tous les dimanches et les jours fériés, il allait dans sa circonscription. S?il y a quelque chose que nous ne comprenions pas toujours, c?est qu?il a payé les études d?au moins une dizaine d?enfants, pas seulement de la famille proche et lointaine, mais aussi des nécessiteux qu?il se mettait en tête d?aider.?
?Il a su découvrir l?extraordinaire amalgame de traditions historiques qui forme le patrimoine national, pour bâtir plus vite la nation mauricienne.?
L?Aveugle
L?aveugle, pieds croisés, sur le trottoir assis, Fredonne lentement une chanson créole ; Dans une main il tient un bout de pain rassis Et dans l?autre un bâton qui lui touchait l?épaule.
Une moque en ferblanc, roulée à ses genoux Laisse fuir goutte à goutte un liquide noirâtre ; Les moineaux ses amis, des accents les plus doux, Se mêlent à sa voix caressante et folâtre.
Les passants étonnés lui jettent quelques sous Qui roulent devant lui sonnant comme de joie ; Et l?aveugle dit tout bas : ?Merci passants, que Dieu vous voie !?
Tout à coup, oubliant ses malheurs et ses yeux Qui depuis son printemps sont restés sans lumière, L?aveugle sur ses pieds se dresse tout joyeux, Et prenant son bâton, marche vers sa chaumière.
D?un pas allègre il marche, il marche devant lui, Sans crainte du cheval ou de l?auto qui beugle, Puis s?arrête surpris et se dit : ?C?est la nuit. Où suis-je ?? Ah ! Je comprends : je suis un pauvre aveugle !?
Ainsi l?homme ici-bas s?arrête épouvanté En face du malheur aux sourires moroses, Et, se frappant le C?ur, maudit l?Eternité, Le monde plein de loups et le jardin de roses !
Aunauth BEEJADHUR Octobre 1929
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