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Ariana Cziffra : le bleu dans l?âme

17 décembre 2006, 00:00

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Pour sa deuxième exposition en solo (jusqu?au 22 décembre 2006, dans le cadre enchanteur du Café du Vieux Conseil, Port Louis), Ariana Cziffra chante le blues sous tous les tons et sous toutes les formes. Cela comprend, bien sûr, toutes les espèces de parallélogrammes mais aussi des ronds, qui pour ne pas être dans l?eau, sont tout aussi beaux, des cercles, des pleines lunes, des croissants, des échafaudages, des toiles d?araignée, des filets dans lesquels nous consentons bien volontiers à nous faire prendre, des bandeaux, des yeux aux formes pélagiques dans lesquels nous nous noierons sans hésiter, des c?urs à saisir, des espaces sidéraux que nous ne demandons pas mieux de peupler, des calligraphies éblouissantes, des invitations aux rêves, des messages trempés de pleurs, des signes en relief quand ils ne se mélangent pas entre eux le plus harmonieusement possible.

Le bleu vêt à ravir la plupart de toutes ses formes accrochées, ici et là, aux arbres, aux parois, aux poteaux, aux solives des varangues quand elles ne se posent pas sur un simple chevalet. Le bleu vire parfois au mauve ou au vert mais se conjugue le plus souvent sur tous les tons, épousant toutes les nuances, avec une prédilection toutefois pour le bleu délavé.

Par la grâce des multiples talents de cette artiste, qui n?est jamais à court d?astuces pour mettre en exergue les dernières trouvailles de sa prolifique créativité esthétique, les jardins du Café du Vieux Conseil deviennent un labyrinthe aux sentiers parsemés d?illustrations-fleurs, retenant l?attention du visiteur pour mieux le désorienter et lui faire perdre ses repères habituels. Munissez-vous donc du fil d?Ariana, à moins que vous ne souhaitiez vous perdre à jamais dans ce décor de vague à l?âme, de blues qui accompagnent si bien les moments les plus mélancoliques de notre existence.

Ayant osé franchir l?entrée, séparant notre quotidien de cet univers onirique, nous voilà désorientés tant nous nous sentons entourés et interpellés par des illustrations-messages pas toujours déchiffrables mais qui nous interpellent comme des énigmes que nous n?arrivons pas à extirper de nos méninges et qui les relancent sans cesse, à la manière de ces mots, de ces noms, de ces objets, que nous avons sur le bout des lèvres mais que nous n?arrivons pourtant pas à nommer avec l?exactitude voulue.

Il y a des échafaudages à gogo, composés de traverses horizontales et diagonales, constituant une chorégraphie en forme de tuyaux d?orgue. Cela nous rappelle que l?échafaudage est souvent plus beau que le bâtiment qu?il voile jusqu?au moment de l?inauguration et de la livraison. Nous pensons plus particulièrement à celui pyramidal, constituant la seule beauté infrastructurelle du nouveau marché de Curepipe. Si bien qu?à l?heure de son retrait pour laisser apparaître les pots de peinture de ce pudding architectural, nous eûmes envie de lui dire : « Revenez, reprenez votre place de? 'para-laideur' car nul autre que vous peut nous faire oublier le charme obsolète de l?ancien marché et de son inoubliable verrière ! ».

Les échafaudages et leurs traits multidirectionnels entremêlés font aussi figure de villes nouvelles en hauteur mais le manque de couleurs différentes et contrastantes, cette volonté artistique de privilégier le monochrome, bleu de préférence, le trait, les simples contours, nous rappellent que l?auteur veut retenir son contemplateur dans un labyrinthe d?émotions et de sensations.

Elle nous en met plein la vue

Il est encore plus facile pour ce visiteur-mouche de se faire prendre par l?une des toiles d?araignée délimitant l?espace esthétique du royaume d?Ariana. Le net diffère de l?échafaudage par la présence d?un c?ur d?où tout part et auquel il revient. On croit l?araignée absente ou endormie. Et cette croyance signe notre arrêt de mort. Une mort que nous appelons pourtant de nos v?ux. Il s?agit, bien sûr, de mourir pour nous pour renaître pour elle. Mais à bien réfléchir, l?échafaudage peut être tout aussi bien filet, senne, nasse, casier, pouvant tout autant, non pas nous capturer, mais nous captiver.

Ariana se lasse pourtant des traits, même d?esprits. Elle les transforme en bandeaux multidirectionnels collant à ses visions et leur donnant une consonance, une épaisseur, une substance faisant défaut aux traits coulés filiformes et longilignes.

Ariana s?en éloigne davantage avec ses ronds dans l?espace, pas forcément aqueux. Elle nous en met plein la vue avec des lunes nous ensorcelant comme elles l?ont fait précédemment du pauvre Cyrano de Bergerac. Pleines lunes aux messages illisibles, aux zones différemment bleutées sans que nous sachions avec exactitude si elles sont terre ou mer, continent ou océan. Bonne chance alors aux Moon-Samy qui voudront y poser les pieds.

Autre invitation au voyage sidéral, ces espaces peuplés de sphères et de cadres se superposant, à l?infini comme il se doit. Il suffit de se jeter, non pas à l?eau, mais dans l?air. Possible, si l?on sait se défaire de toute pesanteur.

La calligraphie, plus arabe que chinoise, attire moins parce qu?elle a ses règles, ses canons, ses diktats. Le spécialiste y trouvera toujours à redire pour souligner ses manquements alors que pour l?artiste seul compte l?élan qui peut être d?un paysage, d?un arbre, d?un geste, mais aussi d?un trop plein d?émotion. Plus émouvants sont ces mots que l?artiste confie à la toile, écriture déjà détrempée, à demi-effacée, parce qu?elle a suscité bien des pleurs. Ecritures en creux ou en relief et tout autant émouvants.

Et tout cela nous conduit aux persiennes fermées du rêve s?insérant dans notre quotidien, dans notre besoin de mystique et d?irréalité, dans notre besoin du mystérieux. Les persiennes fermées, faites de carton ondulé, aux couleurs d?espérance, peuvent pourtant s?ouvrir sur l?enivrante saveur du pays perdu, du royaume de l?enfance, de l?amour découvert pour avoir été seulement entrevu, aperçu entre deux portes. Ces persiennes fermées nous rappellent que tout point de félicité disparaît à jamais une fois atteint. Le bonheur absolu rend les autres inaptes. Il suffit de savoir voir au-delà des fenêtres fermées, même à double tour.

Ariana Cziffra démontre une maturité plus grande par rapport à sa précédente exposition. Elle nous rappelle qu?il n?y a pas de peinture innocente et insignifiante. Le moindre trait sur la feuille vierge est déjà message et peut-être même appel de détresse ou désir de communication. Seul le temps de la contemplation peut nous donner la hauteur voulue pour comprendre ce qui peut paraître incompréhensible aux premiers regards.

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