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Ananda Devi relève Eve de ses décombres

19 décembre 2005, 00:00

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Monnayer sa chair. Pour des ?riens?. Pour ?des cours de soutien?. Faire de son corps un édifice en ruines, constamment pilonné par les désirs des autres, la violence des autres. Et chaque jour oublier. Jouer à oublier.

Eve de ses décombres, le nouvel ouvrage d?Ananda Devi, publié dans la collection NRF aux Editions Gallimard, c?est tout cela. Plus que cela. Mieux que cela. C?est cet univers intense, dense, où dansent des âmes disloquées, des volontés outragées, foulées aux pieds. Ananda Devi nous a habitués à cela.

Elle n?en reste pas là. C?est au Troumaron qu?elle décide de nous emmener cette fois. À la rencontre de la petite s?ur de Paule, l?héroïne de Rue La Poudrière ( roman publié en 1989). Une petite s?ur qui ne tient rien du fatalisme de son aînée. Qui se réfugie dans l?évasion intérieure. Eve n?est jamais là. Pas sa conscience en tout cas. Une âme de marronne, en fuite perpétuelle.

D?accord, c?est elle qui attrape tous les mauvais coups. ?On m?emmène, on me ramène. Parfois, on me malmène. Ca ne fait rien. Ce n?est qu?un corps. Ca se répare. C?est fait pour.? C?est dans sa tête qu?Eve existe. C?est dans cet espace confiné qu?elle exècre à son aise, Troumaron, ?le dernier goulet où viennent se déverser les eaux usées de tout un pays.? Trou perdu. Fosse où viennent échouer des humains comme voués à devenir déchets.

Ananda Devi va plus loin. Enfonce la plume là où cela fait mal. Nous force à regarder en face notre société malade. ?J?essaie, en faisant de la littérature, d?écrire à partir d?une situation d?enfermement, de négociation et de transformation, pour aboutir à un état d?être différent, en dehors des normes et des règles.? Propos de la romancière dans un entretien accordé à Francophia, revue littéraire italienne, qui pour sa dernière édition s?est intéressée à la littérature mauricienne de langue française.

C?est également là que l?auteur explique : ?Mes narrateurs, ceux qui me poussent à dire ?Je?, sont tous pris au piège, et doivent trouver le moyen de s?en sortir par le biais de la parole.? Système vérifiable dans Eve de ses décombres. Ananda Devi s?y façonne quatre ?Je?. Deux filles et deux garçons. Tous adolescents. Tous déjà très vieux pour leurs 17 ans.

Un genre de lecture qu?on ne peut pas lâcher

Une jeunesse pourrie jusqu?à l?os. Faite de pulsions et de frustrations. Tellement pervertie que la deuxième partie du roman s?ouvre sur un meurtre. Bien calée dans ses ?Je?, Ananda Devi évite le piège. Celui qui consiste à porter un jugement. Sous sa plume, Eve, Savita, Sadiq et Clélio, les quatre voix du roman s?épanchent librement. En phrases parfois courtes, souvent longues. Enrichies de m?en fous. Avec des pages où les lignes en italiques signalent que nous pénétrons dans ce qu?il y a de plus intime chez eux.

Lire Ananda Devi, c?est se faire le récipient posé sous des corps râpés. Par le sort, la fatalité. Être soi-même égratigner. Ressentir leur manque d?air. Et leur inextinguible envie de respirer. La romancière donne le sentiment de chercher à savoir (à chaque fois) jusqu?où peut aller la déchéance. Toujours plus loin dans la barbarie humaine. Sans que cela soit glauque. En étant extrêmement prenant. Le genre de lecture qu?on ne peut pas lâcher avant d?avoir fini les 155 pages. Même pas pour dormir, ou participer à une ?importante? activité. Pour nous captiver encore, Ananda Devi prend soin de tuer la seule personne qu?Eve ?aime?. Son double Savita. L?homosexualité de leur relation est l?unique part de poésie dans sa descente aux enfers. Nous l?avons bu jusqu?à la lie.

? en librairie le 5 janvier 2006.

EXTRAIT

Eve :

Un crayon. Une gomme. Une règle. Du papier. Des chewing-gums. Je jouais à colin-maillard avec mes envies. J?étais une enfant, mais pas tout à fait. J?avais douze ans. Je me bouchais les yeux et je tendais la main. Je froissais l?air. Je frissonnais au vent dans mes tenues minces. Je croyais que tout était à ma portée. Je faisais naître des lunes dans les yeux des garçons. Je croyais que c?était un pouvoir.

Un crayon. Une gomme. Une règle. Je tendais la main parce que, dans mon cartable, il n?y avait rien. J?allais à l?école, vide de tout. J?éprouvais une sorte de fierté à ne pas posséder. On pouvait être riche de ses riens.

Parce que j?étais minuscule, parce que j?étais maigre, parce que mes bras et mes jambes étaient raides comme des dessins d?enfant, les garçons un peu plus grands me protégeaient. Ils me donnaient ce que je voulais. Ils pensaient qu?un coup de vent me ferait chavirer comme un bateau en papier quand l?eau lui mord le ventre(...).

Je croyais que c?était simple, que c?était facile. Que voulait-il en retour ? (...). Pour une fois, on me disait que je possédais. Dans mon cartable, il y avait le vide : de l?appartement, le plus petit et plus nu que tous les autres, de nos armoires, et même de notre poubelle. Il y avait l??il de mon père, que l?alcool rendait graisseux. Il y avait la bouche et les paupières scellées de ma mère. Je n?avais rien, rien du tout à donner.

Mais je me trompais.

Ce qu?il voulait, c?était un bout de moi.

Collection NRF, sceau de qualité pour Ananda Devi

Chez Gallimard, les quatre précédents ouvrages d?Ananda Devi avaient été publiés dans la collection Continents noirs, spécialisée dans les littératures du Sud. Avec Eve de ses décombres, la romancière passe chez la Nouvelle revue française (NRF). Avec cette montée en grade dans la plus prestigieuse des collections de Gallimard, celle qui est née en même temps que sa librairie en 1911, l?éditeur ouvre une voie nouvelle à Ananda Devi. Sur le site des Editions Gallimard, on peut y lire que : ?La maison d'édition de Gaston Gallimard est le «prolongement» de la célèbre Nouvelle Revue française, dominée par André Gide. Le premier numéro de la revue paraît en novembre1908. Au romantisme, au naturalisme et au symbolisme des générations passées, La N.R.F. préfère la tradition classique française ; contre le ?globalisme? et les effets de plume, elle choisit la puissance contenue de l'analyse. La littérature y est défendue pour elle-même, affranchie des contingences politiques ou morales qui corrompent son propos.? La NRF a publié des auteurs tels que Proust, Céline, Faulkner et Le Dieu des petits riens d'Arundati Roy.

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