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Allocution
<B>Par Jean- Claude DE L’ESTRAC</B>
Nous voyons bien, à l’écoute des interventions à ce symposium, que ce qui est en jeu, c’est la perception d’une confrontation entre deux mondes, deux civilisations, deux conceptions des réalités internationales. Je dis bien perception. Mais la perception est la réalité. Cette perception est en train de s’enraciner dans les esprits, dans nos esprits.
Elle est si forte que d’éminents philosophes n’ont pas hésité à théoriser sur un “clash des civilisations” à l’instar de Samuel Huntington. Ce chercheur américain estime en effet, que la politique mondiale connaît une nouvelle étape marquée par des conflits qui trouvent leur origine dans les différences culturelles – moins dans la lutte idéologique ou même la compétition économique. Nous avons entendu ce matin, ici même, des propos tout aussi marqués par l’idée de l’inévitabilité du conflit justifié davantage pour des raisons culturelles et religieuses qu’idéologiques.
La thèse nouvelle et le monde se regroupent en entités culturelles larges autour d’un certain nombre de valeurs partagées en commun. Ces “civilisations” sont constituées de plusieurs États-nations s’identifiant à des religions. C’est vrai pour l’Occident comme pour l’Islam. C’est de plus en plus vrai pour le confucianisme. Selon cette thèse ces civilisations rivales sont condamnées à se combattre, plus particulièrement l’Islam perçu comme la principale menace. Mais déjà on parle de la “menace” que représente le monde chinois. Demain le monde hindou.
Heureusement il ne s’agit que d’une perception, mais elle risque de s’imposer comme une vérité incontestable parce qu’elle n’est pas contestée. À l’exception de quelques rares intellectuels musulmans, il n’y a aucune action pensée, concertée pour contrer la machine des idéologues occidentaux qui tentent de présenter de l’Islam l’image d’un bloc monolithique caractérisé par son intégrisme, irrémédiablement hostile aux valeurs de l’Occident, déterminé à détruire ses valeurs.
Ce discours occidental est admis d’autant plus facilement qu’il s’appuie sur des peurs anciennes, des vieux conflits, une histoire marquée par des invasions, des conquêtes et des croisades. “Croisade”, le mot, du président américain n’était pas fortuit. Mais, bien évidemment, la vérité est plus complexe que les idées approximatives et superficielles véhiculées par les médias occidentaux, victimes de la communication incessante des néoconservateurs installés à la Maison Blanche. Mais nous ne sommes pas suffisamment nombreux à le savoir. À mes yeux, ce déficit d’information publique est la principale faiblesse du monde musulman incapable de présenter de lui-même une image autre que celle que véhiculent ses adversaires.
Pour contrer au niveau international, chez les opinions publiques – c’est là que cela se passe d’abord – ces images négatives de l’Islam renforcées par une actualité violente et sanglante, il faudrait à l’Islam authentique, une stratégie de grande envergure qui emprunte au monde occidental ses méthodes et sa technologie de communication pour restituer la vérité de ses valeurs. Divine surprise : les Occidentaux ainsi informés découvriront combien, contrairement à ce qu’ils ont été amenés à penser, l’Islam n’est pas une civilisation rivale, radicalement et irréductiblement opposée à l’Occident chrétien. Ils sont même capables de comprendre, comme l’a démontré le penseur Mohammed Arkoun de l’Université de la Sorbonne, que le monde “arabo-turco-iranien fait parler de l’Occident au sens géographique et géopolitique du terme”… Et que l’affrontement et l’hostilité entre les deux “civilisations” n’ont aucun fondement scientifique. Le dialogue est possible mais à la condition que les uns et les autres soient suffisamment informés pour détruire les images fausses et négatives qu’ils se font mutuellement. L’Islam ne peut pas être enfermé dans l’idéologie fondamentaliste et intégriste de la petite minorité et l’Occident n’est pas ce monstre froid articulé par le seul pouvoir de l’argent, ce grand “Satan” dont on a parlé ce matin.
Ce postulat agréé, il faudra encore, que les divisions internes, que les divergences secondaires ne soient pas le prétexte à l’immobilisme et à un statu quo défaitiste qui font le bonheur de ses adversaires. Le monde occidental est en train de perdre son arrogance. Il comprend de plus en plus qu’il est vain de vouloir toujours imposer sa culture et ses valeurs. Il voit bien que pour de nombreux peuples, modernisation ne rime pas avec occidentalisation. Il apprend, à l’intérieur de ses propres frontières, à gérer les différences et à promouvoir le multiculturalisme. Il faut une offensive de charme de l’Islam qui a tant à partager.
L’erreur serait de se focaliser sur les seules élites politiques pour faire passer les idées. L’Islam doit gagner la bataille de l’opinion, réussir à se présenter tel qu’il est, combattre l’image que l’autre se représente. Les administrations politiques disparaissent, les peuples demeurent. Les musulmans doivent pouvoir démontrer que l’image de l’actuelle administration américaine veut donner d’eux ne correspond pas aux valeurs qu’ils représentent. C’est la conquête des esprits qu’il importe d’entreprendre.
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