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Allié l?Orient à l?Occident
Alors qu?on croyait toutes les possibilités d?adaptation du roman de Jane Austen épuisées, la cinéaste anglo-indienne Gurinder Chadha nous en propose une qui, à première vue, paraît des plus improbables : la transposition du roman dans un contexte indien. La famille Bennet devient donc la famille Bakshi, une famille honnête vivant à Amritsar, dans le Pendjab.
Il y a donc dans cette famille, M. Bakshi ? Anupam Kher, un homme d?un solide bon sens, doté aussi de certaines qualités de c?ur et d?esprit; Mme Bakshi ? Nadira Babar, brave dame, mais un peu limitée sur le plan humain et facilement impressionnable; et, les quatre filles, dont les deux premières, Jaya ? Namrata Shridokar et Lalita ? Aishwarya Rai, sont à marier. Mme Bakshi est donc à l?affût de prétendants. Elle cherche un jeune homme de bonne famille, en bonne santé, riche et indien, évidemment. Il lui faut d?abord caser l?aînée, comme l?exige la tradition, le tour de Lalita, la cadette, viendra ensuite.
Elizabeth Bennet est donc devenue Lalita Bakshi, et autour de sa famille gravitent des personnages qui sont les équivalents du roman d?origine. Notamment Bingley (amoureux de la s?ur aînée) est devenu Balraj ? Naveen Andrews, avocat ayant fait de brillantes études à Londres. Wickham reste toujours le fourbe Wickham ? Daniel Gillies, mais il est une sorte de traîne- savate prêt à tous les mensonges pour s?offrir du bon temps avec de très jeunes filles.
Et, trouvaille, William Darcy ? Martin Henderson est américain, issu d?une riche famille propriétaire de plusieurs hôtels de luxe; il est du genre coincé, affichant une autosatisfaction déplaisante, contemplant l?Inde et ses habitants du haut de sa culture américaine. ?Finalement, ces danses indiennes sont assez faciles? dit-il, à un certain moment, ?il suffit de faire semblant de caresser un chien d?une main et de visser une ampoule de l?autre.?
Pour le reste, les courriels ont remplacé (peut-être avantageusement) le courrier mais on devine dans les premiers instants du film, une Inde profonde régie par des conventions sociales aussi rigides que celles de l?Angleterre pré-victorienne. La transposition se révèle alors comme allant de soi et on s?étonne même d?avoir pu en douter, ne serait-ce qu?un instant.
D?ailleurs, maintenant qu?on y pense, le cadre bollywoodien se prête assez bien à la transposition de certains classiques littéraires du XIXe siècle (À quand Les Misérables ?). Mira Nair aurait essayé avec succès une adaptation de Vanity Fair, mais il ne s?agirait ?que? ? pour ainsi dire ? d?une adaptation, alors que le film de Gurinder Chadha est une refonte dans le format du cinéma populaire indien. Ce qui n?empêche pas la réalisatrice d?exprimer ses idées dans son film. Bien avant Joue-là comme Beckham, au début des années 1990, Gurinder Chadha avait co-signé avec Meera Syal un étonnant petit drame social intitulé Bhaji on the Beach, qui reçut plusieurs récompenses.
Elle n?a entre-temps rien perdu de son acuité. ? Jane Austen nous entretenait des rapports de classes dans l?Angleterre du XVIIIe siècle?, déclare-t-elle dans un entretien ?Pour ma part, je souhaitais évoquer le choc des cultures dans le monde d?aujourd?hui. Tout comme le fait Jane Austen dans son roman.?
De fait, la satire des préventions culturelles et des mentalités néo-coloniales est jubilatoire. À Martin Henderson (Darcy) qui parle de construire un hôtel grand luxe (comme les cinq-étoiles de chez nous) près de Goa pour une clientèle internationale fortunée, Aishwarya Rai rétorque ?En somme, vous voulez leur proposer l?Inde mais sans les Indiens.? Il y a aussi la mère de Darcy qui ne veut connaître de l?Inde que les images d?Épinal et, encore, sans avoir à s?y rendre. Ou encore la fiancée travestie en indienne qui, lorsqu?elle rencontre Aishwarya Rai, lui dit ?Vous vous appelez Lolita, comme dans le film ??
Les Américains ne sortent pas grandis de cette histoire, mais cela ne veut pas pour autant dire que Gurinder Chadha tombe dans l?exaltation de tous les aspects de la culture indienne. Ainsi, il y a la soumission de Mme Bakshi aux pesanteurs aliénantes des traditions; les mères de filles à marier ont sur tout prétendant éventuel un regard qui est à mi-chemin entre celui du prédateur et de la mère maquerelle, sans compter ceux pour lesquels les USA sont tout simplement la nouvelle religion, comme le pauvre M. Kholi ? Nitin Ganatra qui remplit aussi la fonction du bouffon de service.
La caméra de Gurinder Chadha n?est pas aussi incisive que la plume de Jane Austen, puisqu?elle dispose de beaucoup moins de temps. Selon l?aveu même de la cinéaste, le sujet n?est en fait qu?un bon prétexte pour un film dans la pure tradition bollywoodienne. Ce qui signifie chants, danses, eau de rose, etc.
Il est compréhensible qu?on puisse détester les comédies musicales qu?elles soient américaines, estoniennes ou indiennes. En voyant des personnages qui sont pris d?agitation et se mettent à chanter, alors que l?instant d?avant ils étaient, par exemple, en train de bavarder tranquillement, toute personne raisonnable aurait lieu de se sentir embarrassée tant pour ces personnages que pour ceux qui les ont filmés et pour ceux qui les regardent.
Une exception cependant, doit être faite pour les extraits d?une comédie musicale qu?on voit dans Aprile, un film italien de Nanni Moretti (1998), et pour toutes les chansons et les danses qu?on voit dans Coup de Foudre à Bollywood, peut-être pour les mêmes raisons.
D?abord, il n?y a pas que des chansons et des danses indiennes dans ce film ( il y a un bout de calypso et la chanteuse Ashanti vient y faire un numéro), mais celles-ci sont, à mon avis, tout à fait justifiées.
En plus de présenter des scènes dont les combinaisons de couleurs sont aussi magnifiques qu?inimaginables, ces moments sont délibérément kitsch, conformément à la tradition, tout en étant remplis de grâce tant dans les mélodies que dans les chorégraphies et dans les expressions sur tous les visages.
Suivant la tradition, toujours, la programmation de ces numéros musicaux ne s?inscrit pas nécessairement dans la logique du récit, celui d?Ashanti intervenant même en dehors de toute logique, tenant l?histoire en suspens mais donnant corps aux émotions des protagonistes. Bollywood signifie aussi ?tourné en des lieux exotiques?, en l?occurrence Los Angeles et Londres, avec des images dignes de documentaires touristiques.
Certains critiques l?ont déploré, mais cela aussi fait partie de la tradition, l?idée n?étant pas nécessairement d?offrir un récit cohérent, mais de distraire les spectateurs et de les faire rêver. Et puis, qui s?en plaindrait ? Los Angeles sert de décor à un numéro musical entre Aishwarya Rai et Martin Henderson, qui est en lui-même plaisant, mais qui devient réjouissant lorsqu?il est repris dans le générique de fin par Gurinder Chadha et son époux japonais.
Qui dit tradition bollywoodienne dit surtout star. Aishwarya Rai riant aux éclats; Aishwarya Rai pensive; Aishwarya lisant au bord de la piscine; Aishwarya Rai versant une larme mélancolique ; Aishwarya Rai faisant semblant de jouer de la guitare; Aishwarya Rai en colère; Aishwarya Rai qui danse, etc. Il n?y a pas une séquence dans ce film sans Aishwarya Rai et curieusement, on ne s?en lasse pas.
Ses compétences en tant qu?actrice ne font aucun doute. À la question de son degré d?excellence, on répondra qu?on s?en contrefiche et qu?une telle question est impertinente, l?actrice ayant le plus beau visage du cinéma.
Ce qui ne devrait pas laisser oublier le reste de la distribution composée entièrement d?excellents acteurs, notamment Namrata Shridokar et Daniel Gillies. Mais cela dit, si cet article ne vous est pas parvenu illustré d?une photo d?Aishwarya Rai, vous avez moralement le droit de poursuivre ce journal.
?Je souhaitais évoquer le choc des cultures dans le monde d?aujourd?hui. Tout comme le fait Jane Austen dans son roman.?
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