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Allan Cambier fait du Morne stérile un ranch

28 septembre 2005, 20:00

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Sa vie durant, Allan Cambier a lutté contre l’incompréhension et l’inertie des fonctionnaires et des bureaucrates. C’était compter sans la sacralisation du Morne-Brabant qui fait de lui un bouc émissaire rêvé. Que lui reproche-t-on ? Son crime serait d’avoir transformé en un centre d’élevage une montagne certes mythique mais stérile en raison de l’aridité d’une région soumise à une pluviosité déficitaire. Pire encore, on l’accuse volontiers d’avoir transformé une légende d’esclaves fugitifs en une région touristique au charme particulier, car pouvant allier les joies de la montagne aux charmes nautiques de la mer. C’est pécher contre l’esprit idéologique pour lequel il ne peut y avoir de rémission politique et même journalistique, selon certains.

Avant 1835, la population esclave se répartit sur l’ensemble de l’île mais plus particulièrement dans les quartiers populeux, dont fait, entre autres, partie le canton de la Rivière-Noire, proche du Morne. A côté des plaines défrichées, il y a des lieux inaccessibles ou presque, (flancs de montagne et forêts inextricables). Les esclaves, rompus aux travaux agricoles, le savent mieux que personne. Ils savent les endroits où les maîtres n’y vont jamais ou presque car trop escarpés. Il y a eu autant d’esclaves fugitifs sur les montagnes de Moka ou du Grand-Port, dans les forêts des Plaines-Wilhems et de la Plaine-Champagne qu’au Morne. Il suffit de relire Georges d’Alexandre Dumas. Si l’on veut savoir où se réfugiaient les marrons, il nous suffit, aujourd’hui, de pister ceux ayant intérêt à se dérober aux regards indiscrets et à une toujours possible surveillance policière. Ils sont, par exemple, les prisonniers en cavale, les planteurs de gandia, les détrousseurs de vacanciers assez candides pour prêter foi aux lénifiantes paroles des brochures touristiques. Les fugitifs de l’Escadron de la mort sont retrouvés du côté de Gros-Bois ou de Midlands-Nouvelle-France mais pas au Morne où Allan Cambier les aurait immédiatement repérés. On peut même supposer que la forêt naturelle de Ferney a abrité davantage de marrons que le Morne-Brabant, en raison d’une population servile plus nombreuse au Grand-Port qu’à la Rivière-Noire. Et le confirment les témoignages historiques concernant Michelle Christine Bulle, alias Madame La Victoire, chasseresse de marrons de son état et connue comme l’amazone du Grand-Port.

On peut envier les centaines d’arpents que possède Allan Cambier, entre battant de la lame et montagnes, au Morne et à la Rivière-Noire. C’est oublier que ses parents les ont acquis quand personne ou presque n’en voulait parce que la malaria y sévissait plus impitoyablement qu’ailleurs, parce qu’on ne pouvait pas y faire pousser ne serait-ce qu’un filao, parce qu’il n’existe pas une prière pour y faire tomber la pluie en quantité suffisante et au moment voulu et parce qu’il s’agit d’une région excentrée située à une cinquantaine de kilomètres de Port-Louis, de Curepipe et même de Souillac. Il n’y avait pas alors de supermarché à la Rivière-Noire et le gouvernement se réjouissait qu’il y ait quelqu’un aussi fou que Hughes Cambier pour s’y implanter.

Envier Allan Cambier, c’est oublier qu’il ne doit qu’à lui-même et à personne d’autre le développement phénoménal de son ranch du Morne-Brabant. Juché sur son antique bulldozer, il a créé des sentiers à flanc de montagne. Il a aplani des arpents et les a transformés en pâturages. Il a aménagé des réservoirs. Il a canalisé l’eau disponible. Bref, il a transformé des flancs de montagne incultes en un centre d’élevage où croissent des milliers de bœufs et de cerfs.

En septembre 1980, il confiait ses hauts faits et ses rêves à Bertyco Berthelot de l’express. Ce dernier raconte ce qu’il voit : des tapis de chiendent et de stargrass recouvrent les anciennes terres en friche. Cette herbe est la meilleure protection contre l’érosion. L’élevage mixte se développe harmonieusement, le cerf trouvant son bonheur dans ce qu’a délaissé le bœuf. Les zébus créoles s’y acclimatent mieux que les autres espèces bovines. Le cerf est l’animal s’adaptant le mieux au terroir mauricien. Un jeune cerf commercialisé entraîne un profit net de 34 kilos.

Le paradis ? Non car des bureaucrates, enfermés dans leur tour d’ivoire portlouisienne, lui refusent la permission d’exploiter 150 arpents de pas géométriques et 900 arpents de crown lands, en dépit de son expérience et de sa connaissance des lieux. Plutôt que d’agréer à sa requête, ils préfèrent laisser en friche, pendant des décennies, des arpents pouvant nourrir un troupeau de 450 bœufs. Et ça parle de diversification agricole dans des séminaires ronronnants.

Allan Cambier persiste à réciter son credo : capitalisons nos ressources naturelles. Exploitons-les pour qu’elles fructifient, pour que la terre aride devienne pâturage. Créons des circuits touristiques. Produisons du charbon pouvant générer l’énergie électrique. Exploitons chaque pouce de terre. Imaginons. Expérimentons. Créons. Entreprenons (IECE !).

Rectifions le tir : Allan Cambier est aux prises avec des fugitifs de la pire espèce : les braconniers.

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