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Alan Paton à Maurice

17 juin 2005, 00:00

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Il y a 25 ans, les Mauriciens reçoivent la visite de l?écrivain sud-africain, Allan Paton, l?inoubliable auteur de ?Pleure, ô mon pays bien aimé?. Il se confie volontiers à la presse mauricienne. Il a 77 ans. Dans ses yeux brille une ardeur inextinguible. Il est le fondateur, en 1953, du Parti Libéral, le premier parti multiracial d?Afrique du Sud. Il vient rencontrer à Maurice son bon et cher ami, Mgr Trevor Huddleston, l?évêque anglican de Maurice.

A 32 ans, il s?occupe d?un centre de redressement pour enfants noirs, dans la banlieue de Durban. Tout l?oppose au régime de l?apartheid. Il permet aux enfants de rentrer chez eux pendant le week-end. On crie au scandale devant cet homme qui libère des enfants prisonniers. Aucun d?entre eux ne s?enfuira. Son courrier est systématiquement censuré par la police sud-africaine. Elle finit par interdire le Parti Libéral qui compte, en son sein, plusieurs hommes de couleur. Allan Paton n?a plus le droit d?organiser des meetings publics ni même de prendre la parole en public.

Quand sa famille reçoit des amis, il doit la quitter afin de ne pas les compromettre. C?est alors que son roman devient un best-seller. Il songe à la publication d?un second roman. Il est convaincu que les Noirs d?Afrique du Sud remporteront finalement la victoire et qu?ils gouverneront par eux-mêmes leur pays. ?Ils vaincront parce que leur combat est juste et légitime.?

Il sait qu?il doit écrire, qu?il doit travailler, qu?il doit penser avec un policier de faction à ses côtés. Il pratique depuis des décennies la dure contrainte de l?autocensure. Il écrit pour les Noirs qui ne peuvent être écrivains, qui ne sont pas libres d?écrire ce qu?ils pensent. C?est d?autant plus dur que la littérature noire d?Afrique du Sud ne peut qu?être une littérature engagée, une écriture de combat. Ils n?ont pas la possibilité de se faire éditer à l?étranger. Il a honte de pouvoir écrire quand ce droit, cette liberté, est refusé à d?autres hommes, à d?autres frères et s?urs, uniquement parce qu?ils appartiennent à la race noire.

Il craint l?avenir car la libération de l?Afrique du Sud ne peut se faire qu?avec l?aide de la lutte armée et que celle-ci est porteuse de dictature. La lutte est difficile car sur le plan économique et régional un grand nombre de pays pauvres comme de pays riches n?ont d?alternative que de prendre l?Afrique du Sud de l?apartheid honni comme partenaire. La lutte est difficile car on a laissé pourrir la situation depuis trop longtemps. Le choix doit se faire entre une évolution incertaine, à durée indéterminée, à l?orientation erratique, et une révolution plus expéditive mais qui risque de tout bousiller et hériter d?un pays exsangue et détruit, hériter d?une faillite économique qu?on lui mettra sur le dos comme si elle peut être tenue pour responsable des méfaits de l?apartheid.

Il ne prône certes pas la révolution, surtout armée, mais il sait qu?un pays ne peut pas subir un martyr aussi prolongé. Comment être contre une révolution quand des enfants n?ont pas le droit d?aller à l?école. Le bonheur ne peut exister quand tant de millions de gens sont condamnés à perpétuité au fond d?un tel désespoir.

Les Blancs d?Afrique du Sud sont des parasites des Noirs et ceux-ci parasitent ceux-là. Il n?y a pas de distribution de richesse. Le Blanc touche, c?est entendu, dix fois ce que peut espérer toucher un Noir à valeur égale. Les dirigeants blancs sont des schizophrènes. Ils construisent un monde et ne voient, ne pensent que par lui. Rien de ce qui ne fait pas partie de leur monde ne peut les intéresser et retenir leur attention. Ils reçoivent de temps en temps un choc du style Sharpeville ou Soweto. Mais ils retrouvent bien vite leur épouvantable complexe de supériorité. Les Noirs ne sont pas particulièrement violents. Mais qui de nous ne devient pas violent quand on persiste à écraser nos orteils par sadisme et sans prendre la peine de s?en excuser ? La situation du Noir d?Afrique du Sud devient encore plus insoutenable quand il sait que la plupart de ses frères africains sont parvenus à se délivrer du joug colonialiste et que, lui, il doit continuer à tout supporter comme au temps de l?esclavage sinon pire encore. Comment empêcher la révolte de gronder quand l?espoir d?aujourd?hui est condamné à devenir le désespoir de demain.

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