Publicité

Aimé Césaire, l?Orphée noir

14 septembre 2003, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

S?il est une valeur identitaire que la littérature négro-africaine nous a enseignée et nous a apportée au fil de plus d?un demi-siècle d?écriture, et que nous ne devons pas laisser sombrer dans l?oubli, c?est celle de la ?négritude?. Ce mot, dont la revendication provocatrice est entamée déjà en 1937 dans les Pygments du Guyanais Léon-Gontran Damas, est lancé pour la première fois dans Cahier d?un retour au pays natal (1939) d?Aimé Césaire.

Petit-fils d?instituteur, fils de fonctionnaire, Aimé Césaire, né en 1913 à la Martinique, élevé dans la pure dévotion pour les classiques français, est ce ?nègre noir qui connaissait la langue française mieux qu?un gros dictionnaire et qui était capable d?un coup d??il de repérer les fautes.? Quoi de plus naturel quand on a réussi un parcours scolaire comme le sien : brillant élève, boursier à Fort-de-France, études à Paris, au Lycée Louis-le-Grand, à l?Ecole normale supérieure de la rue d?Ulm. Une solide formation littéraire conduite sous l?influence des grands classiques : Hugo, Rimbaud, Lautréamont, Shakespeare, Nietzsche, Brecht et Claudel.

Bref, Césaire porte en lui une culture occidentale plus que complète qu?il transmettra à ses élèves, parmi lesquels on retiendra un des plus illustres qui n?est autre que Frantz Fanon.

Poésie de la négritude

Césaire est aussi un descendant d?esclave révolté. S?il est un amoureux des différentes cultures, c?est vers ses sources africaines qu?il se tourne. Le journal l?Etudiant noir qu?il co-fonde avec Senghor, rencontré au Lycée Louis-le-Grand, et Damas, est une concrétisation de ce retour. C?est avec ses deux compères qu?il devient l?instigateur de la ?négritude?. Comme eux, il revendique haut et fort son ?identité noire? avec fierté, son ?moi à peau noire?. La ?négritude?, il la définit comme ?la conscience d?être noir?. L?idée se résume en celles de reconnaissance, d?acceptation et d?inté-riorisation de l?identité. C?est la prise en charge de son destin et de sa culture. C?est ?l?ensemble des valeurs culturelles du monde noir?, dira Senghor. Avec ces trois instigateurs, l?intelligentsia noire entame une plongée vers ses racines africaines.

C?est la poésie qui va porter la ?négritude? vers sa destinée. Car, c?est dans l??âme nègre? que Césaire puise son inspiration. Avec son Cahier d?un retour au pays natal (1939), il entame sa conversion à la littérature négro-africaine et fait entrer le terme ?négritude? en littérature pour la première fois. Le thème n?est pas issu de la vie littéraire africaine, mais de son regard occidental sur l?Afrique. C?est pourquoi il va toujours chercher à opposer l??âme africaine? à la ?raison occidentale?. Cahier d?un retour au pays natal est une poétique inspirée de Lautréamont et de Rimbaud. C?est aussi le récit d?une expérience poétique spirituelle : les allusions à l?Ancien Testament y sont nombreuses.

Césaire est remarqué et présenté, d?abord en Amérique puis en France, par André Breton. On comprend que c?est au langage surréa-liste qu?il va demander sa voie. Lorsqu?il sort Les Armes mira-culeuses, un recueil poétique d?inspiration surréaliste, il envoie à ses compatriotes un message révolu- tionnaire d?une certaine violence.

N?oublions pas, comme l?a montré Antonin Artaud, que le surréalisme est né sur les bancs de l?école d?un désespoir et d?un dégoût. C?est pourquoi on découvre dans Les Armes miraculeuses (1946), Soleil cou coupé (1947) et Corps perdu (1950), un flot ?automatique? des images accompagnées d?une révolte morale.

Une légitime défense qui est toutefois reconnue et cautionnée par bien des auteurs français. En 1948, Jean-Paul Sartre affirme que ?la poésie noire de langue française est, de nos jours, la seule grande poésie révolutionnaire?. Faisant l?éloge de la négritude en prenant l?exemple de Césaire devenu poète noir, devenu ?l?Orphée noir?, dans sa préface à l?Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, il montre comment ?pour une fois au moins le plus authentique projet révolutionnaire et la poésie la plus pure sortent de la même source.?

Au service des exclus

Toute la poésie de révolte de Césaire annonce son Discours sur le colonialisme (1955), un violent pamphlet qui insiste sur la nécessité pour le tiers-monde de préserver sa particularité et son originalité. Si c?est un engagement politique, il n?est pas nouveau. Césaire est déjà Maire de Fort-de-France depuis 1945. Il est aussi membre du parti communiste et animateur du parti progressiste martiniquais. Il est donc un révolté contre la servitude. Il met son énergie au service des exclus. C?est avec enthousiasme qu?il transpose toute son idéologie politique dans ses écrits poétiques : Ferrements (1960) et Cadastre (1961). Au théâtre, il poussera sa révolte jusqu?à récrire la Tempête de Shakespeare en faisant de Caliban l?esclave noir de Prospéro (Une tempête, 1969).

Enfin, vers la fin de sa carrière littéraire, gagné par la sagesse, ?papa Césaire? fait son retour aux origines élémentaires, à l?harmonie du corps à la nature, le tout en vers libre dans Moi, laminaire? (1982), une vraie aliénation à la nature africaine. Avec son ?uvre totale on l?aura compris et senti, comme il le dit lui-même : ?Ma négritude n?est ni une tour ni une cathédrale, elle plonge dans la chair rouge du sol??

A l?occasion de l?anniversaire d?Aimé Césaire, une rencontre avec J.M.G. Le Clézio, animée par Issa Asgarally, aura lieu le mardi 16 septembre à 17 h 30 à la Salle Polyvalente du Centre Culturel Charles Baudelaire, à Rose-Hill.

Publicité