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75 piges pour la presse
Comment un jeune homme se décide dans les années 50 à faire carrière dans le journalisme ?
C?est arrivé après mille péripéties. En 1947, j?ai demandé à être mobilisé dans l?armée et je me suis retrouvé en Egypte dans un camp militaire et puis la vie a fait le reste?
Un engagement pour la cause de la liberté ?
Pas du tout. Un coup de tête et je voulais surtout quitter Maurice. Je me suis engagé le 15 août 1947 et je suis resté en dehors du pays jusqu?en 1952 . J?ai fait l?Egypte, la Palestine. Puis, j?ai été responsable d?un camp de vacances pour militaires à Chypre. Cette expérience m?a appris à m?occuper de moi-même, à devenir responsable et à ne jamais me fier aux autres. J?ai été muté ensuite à une section éducative de l?armée anglaise. Une sorte de petite école où l?on montrait aux enfants à lire et à écrire. J?ai été remarqué par un officier qui m?a demandé de devenir interprète en cour martiale. Il y avait beaucoup d?affaires impliquant les Mauriciens. J?étais traducteur créole-anglais. Un jour, il y a eu une bagarre entre les Mauriciens et il y a eu des morts. C?est arrivé deux ou trois fois.
Des moments pénibles pour le jeune soldat que vous étiez ?
Le travail d?interprète n?était pas vraiment facile. Faire de la traduction simultanée du créole à l?anglais donnait lieu à des situations invraisemblables. Un jour, un soldat mauricien avait été menacé. Lors de son interrogatoire, lorsqu?on lui a demandé dans quelles conditions cela s?était passé, il a dit en cour : ?Boug la ine dire moi quand nous retourne Maurice, mo faire toi vine gardien Saint-Jean !? Et lorsque l?officier anglais m?a demandé ce que disait le témoin, j?ai pris un peu de temps pour répondre. Ou encore cet autre soldat mauricien qui a dit en cour en relatant une bagarre : ?Li calle moi ène baliaze are so li pied?. C?était vraiment dur. Le plus cocasse, c?était ce Mauricien, témoin d?un accident entre véhicules militaires qui raconta ainsi son témoignage au lieutenant anglais : ?Mo ti pé alle tranquille. Ene jeep vini li passe moi en silcan et 25 gaulettes plus loin, li dévire embalao.? Allez expliquer ça au lieutenant anglais en traduction instantanée!
Comment était la vie d?un jeune militaire mauricien?
Une vie agréable. Sauf quand les Juifs se sont bagarrés avec les Anglais pour leur demander de quitter la Palestine. Puis une bagarre entre Egyptiens et Anglais. Mais j?ai beaucoup aimé cette expérience. Ensuite, il y a eu la démobilisation et le retour à Maurice.
Vous retrouvez un pays changé ?
Oui. Déjà on avait les autobus ou l?on pouvait se mettre debout. Avant c?était des cages à poules où il fallait se courber tout le temps. Quand je suis entré, j?ai été embauché dans la police car j?avais eu de très bons rapports des officiers supérieurs anglais. Mais je suis parti très vite. Etre policier à l?époque, c?était être contre la population. Il fallait dresser un nombre donné de procès verbaux par jour. Quitte à inventer des infractions. Puis j?ai vu André Glover qui m?a transféré à l?éducation. Et de là j?ai commencé à faire des piges pour un journal qui s?appelait Renaissance. Puis en 1963, j?ai assisté à la naissance de l?express, puis j?ai été au Cernéen avec Hervé De Sornay avant de me fixer à Advance pendant plus de 25 ans.
Vous y êtes entré pour épouser le combat pour l?indépendance ?
Oui et non. Jehan Zuel était mon beau-frère et il m?a fait entrer au journal. Mais c?était aussi conforme à mes convictions. A Advance j?ai vu naître et s?intensifier le combat pour l?indépendance. Nous y avons vécu des moments incroyables. Nous passions aussi beaucoup de temps à traduire les dépêches de Reuters. Il y avait peut-être deux ou trois conférences de presse par mois?
Les choses ont bien changé?
Aujourd?hui, il y en a dix par jour. N?importe qui tient une conférence de presse pour n?importe quoi. A Advance j?ai vécu des expériences vraiment enrichissantes avec des gens d?une qualité exceptionnelle. Imaginez, nous les jeunes journalistes, nous pouvions tous les jours discuter avec les chroniqueurs du journal qui s?appellaient Malcolm de Chazal, René Noyau, Jaynarain Roy, Max Moutia, Somdath Buckhory et Marcel Cabon, qui était le rédacteur en chef. Cabon était d?une discipline de fer. Une rigueur impressionnante. C?était en plus un homme de lettres qui aimait la belle langue. Il m?a déjà fait descendre du bus pour venir mettre une virgule qui manquait à mon texte. Il lisait tout et chaque texte devait être écrit sans une faute. Quand il aimait une phrase que j?avais écrite, il m?appelait et me donnait cent roupies. Un jour, j?ai raconté l?histoire d?un militaire anglais qui avait fait tourner un hélicoptère sur la clinique Bon Pasteur à Rose-Hill parce qu?il y avait rencontré un enfant gravement malade qui n?avait jamais vu un hélicoptère. Cabon avait été très ému de ce papier? J?ai reçu Rs 250 !
L?oeuvre de Marcel Cabon, on l?a souvent dit, est né dans les couloirs d??Advance??
Oui, il écrivait tout le temps. Nous avons vu naître son roman Brunepaille. Il parlait de son écriture aux jeunes du journal. J?ai fait avec d?autres reporters les corrections d?épreuves de son roman Brasse au vent. C?était une époque très riche. Les discussions avec De Chazal étaient épiques. Il écrivait dans le bus. Des lettres qui faisaient cinq centimètres de haut. C?était le grand ami de José Patten, un autre journaliste. Ce sont des rencontres, pour moi, inoubliables. Ils investissaient la rédaction. Imaginez une discussion entre Cabon, Chazal, Moutia, Buckhory et Jay Narain Roy. Moi, j?avais les yeux et les oreilles grands ouverts.
Tous ses intellectuels s?inscrivaient dans la lutte pour l?indépendance. Etaient-ils considérés comme des originaux?
C?était l?époque où les hommes politiques n?étaient pas ennemis comme on peut le voir aujourd?hui. Il y avait de la correction dans les rapports. Et puis la presse ne rapportait pas des compte-rendus de meetings de manière outrancière. J?étais là pour la première élection de Gaëtan Duval à Curepipe, une élection qui allait changer le paysage politique de Maurice. Pourtant, regardez les journaux de l?époque, vous verrez des compte-rendus très sommaires de la campagane électorale. Les rapports entre les journalistes, hommes politiques par exemple étaient empreints d?une courtoisie remarquable. Même au parlement. Les journalistes avaient leur table au lunch room et Seewoosagur Ramgoolam venait bavarder avec les journalistes, prendre une tasse de thé, discuter. Il était presque tout le temps avec son ami Henry Ithier, un député du PMSD, son adversaire politique. Peut-on imaginer cela aujourd?hui ?
Qu?est-ce qui a changé au fond : la qualité des hommes, la société elle-même ?
Un peu de tout ça. Et puis on voyait fonctionner une vraie démocratie. Je me rappelle que le speaker adjoint Radamohun Gadjadhur avait mis dehors du parlement le Premier ministre Ramgoolam. Il était deux heures du matin, et le père Ramgooolam avait pris quelques verres de trop : il avait eu des mots déplacés. Le Deputy Speaker l?a fait sortir, l?a order out de l?hémicycle. Peut-on imaginer cela aujourd?hui? Il s?est ensuite inquiété de la manière dont la presse allait en parler. Comme j?étais le seul journaliste présent, j?ai fait mon papier pour dire que cette expulsion était méritée. Alors qu?Advance était le journal des travaillistes. Le bonhomme Ramgoolam ne m?a pas dit un mot pour me reprocher quoi que ce soit. Qui peut faire ce genre de choses aujourd?hui ?
Etre dans un journal de parti pose quand même beaucoup de contraintes?
Je suis fier d?avoir toujours été solidaire des journalistes en passant au-dessus des considérations partisanes. A quelques semaines de la fermeture d?Advance, je suis allé manifester et j?ai été arrêté avec les journalistes devant le parlement, en 1984. Quand nous avons créé l?Association des journalistes de l?île Maurice (l?AJIM) avec Jean-Claude de l?Estrac, Lindsay Rivière, Georgy Ng et d?autres, nous avons milité pour qu?il y ait un remuneration order pour les journalistes. Reporter à Advance, j?ai boycotté une déclaration du Premier ministre Ramgoolam pour rester solidaire d?un mouvement qui s?était dessiné dans la presse. Le lendemain, Ramloll, le rédacteur en chef, me demande la déclaration de Ramgoolam. Je lui dis: ?J?ai boycotté. J?ai fait le walk out.? Ramgoolam me fait appeler et me demande des explications. Je lui fais part de ma solidarité avec les autres confrères. Il me dit : ?Ok, tu as bien fait. Retourne au journal, je vais envoyer ma déclaration et un autre journaliste écrira l?article. Mais tu lui dis de signer pour que l?on sache que ce n?est pas toi.? Où retrouve-t-on aujourd?hui une telle élégance ? Mais vous savez, même la solidarité entre journalistes n?est plus la même.
Ces rencontres vous ont-elles permis de mieux comprendre Maurice ?
Oui, sans aucun doute. Je me rappelle la conférence de presse d?Anthony Greenwood, secrétaire d?Etat aux colonies. Un grand moment d?explication claire, limpide, sur les enjeux de l?indépendance. J?ai eu la chance de travailler à Advance parce que tous les intellectuels mauriciens ou ceux qui visitaient Maurice venaient voir Marcel Cabon à Advance. Il y avait une émulation intellectuelle assez intense. C?était la période des grandes polémiques. Mais ce qui a changé la face du journalisme mauricien, ce fut la sortie de Action, un journal dirigé par Roger Merven. Ils ont bouleversé l?ordre établi. C?était le premier tabloid mauricien. C?est à cette époque que la bagarre des foules aux meetings a commencé dans les journaux.
Lorsque Ramgoolam tend la main à Duval pour une coalition un an après l?indépendance, quelle a été votre réaction en tant que journaliste d??Advance? ?
Ramgoolam l?avait décidé et nous n?avions rien à dire. En revanche, à cause de moi il s?est passé quelque chose qui a failli faire capoter cette coalition. Le père Ramgoolam avait eu vent que ses partisans à Triolet étaient vraiment contre l?entrée de Duval dans la coalition. Il m?a emmené dans sa voiture assister à une réunion avec les agents en furie à l?école Maheswarnath de Triolet. Quand il est arrivé, voyant cette ambiance tendue, il a violemment attaqué Duval et a dit à tous ces gens qui ne voulaient pas de cette coalition des choses terribles sur Duval. Alors que la coalition avait déjà été faite. Le lendemain, je donne mon texte au bureau à Cabon. Il le regarde et comme il n?aimait pas Duval, il sort l?attaque de Ramgoolam en première page. Après avoir lu l?article, Gaëtan Duval va voir Ramgoolam, il lui demande des explications. Ramgoolam me fait appeler et me fait dire devant Duval que je l?ai mal rapporté. Il me dit devant Gaëtan : ?To zoreille cotte ti été ? Dans to f??? Duval prend l?air convaincu et en quittant le bureau de Ramgoolam, il me tire en aparté et me dit : ?Je sais qu?il m?a couillonné mais j?ai preféré faire semblant de le croire.? Et la coalition a pu être sauvée. Quand je suis arrivé au bureau, Ramgoolam m?appelle et me présente ses excuses : ?René, tonne sauve coalition zordi !?
Vous sentez-vous à l?aise avec l?évolution du journalisme?
Vous savez, la fin des idéologies, a contribué aussi à changer le rôle et le fonctionnement de la presse. Aujourd?hui, dans la presse mauricienne, on retrouve beaucoup de ?monsieur conne tout?. Ils savent tout sur tout. Ce sont des experts en tout. Pourtant dans le même temps, ils ont quasiment perdu tout esprit critique. On ne va jamais au fond des choses. Dans une conférence de presse, un homme politique peut dire n?importe quoi sans être contredit. Et quand on se met à critiquer, c?est rarement avec des faits étayés. Le Premier ministre parle, en revenant de l?Inde, de la zone de libre échange entre nos deux pays. Personne n?a été voir les implications d?une telle chose sur l?économie. Pourtant on sait bien que le traité de libre échange avec l?Egypte a causé beaucoup de problèmes à Maurice. Les produits égyptiens ont été dumped sur le marché mauricien causant de graves problèmes à tel point que le ministre Cuttarree a dû intervenir. Le Premier ministre parle de cela et tout le monde reste tranquille, ne pose aucune question. Mais c?est comme ça? On reste en surface, alors qu?aujourd?hui on a tellement de moyens pour aller plus loin.
Le journalisme a-t-il donné un sens particulier à votre vie ?
Oui, dans le sens qu?il m?a ouvert sur le monde et m?a fait rester en éveil. Rester en contact avec la réalité de la vie, des gens. Cela m?a donné un certain recul et un détachement avec la vie.
C?est ce qui vous a permis de résister au choc de la mort brutale de votre fils de 24 ans, dans un accident ??
Cette mort m?a traumatisé. Quelques jours après, j?étais à une conférence de presse de Sheila Bappoo. Je la voyais parler, mais je n?entendais rien. C?était comme un film muet. Tellement la douleur était forte. J?étais perdu. Ce qui m?a poussé à réagir, c?est d?avoir à me battre contre la police qui voulait étouffer l?affaire. Comme mon fils avait été tué par une voiture conduite par un policier, on voulait protéger ce dernier. J?ai réussi à faire éclater la vérité. Mais la mort d?un fils ne s?oublie pas. Cela reste au fond de votre coeur.
Vos points de vue, vos colères, vos enthousiasmes sur les thèmes abordés par les invités d?Apartés sont les bienvenus.
Ecrivez à : forumapart@ intnet.mu
Une rubrique sera consacrée à vos réflexions tous les lundis, dans le supplément culturel de ?l?express? à la rubrique: Forum Apartés. Un lieu d?échanges et d?expression libres.
?Imaginez, nous pouvions tous les jours discuter avec De Chazal, Noyau, Jaynarain Roy, Max Moutia, Somdath Buckhory, et Marcel Cabon
?Les rapports entre les journalistes, hommes politiques étaient empreints d?une courtoisie remarquable?.
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