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Sous-représentation des femmes dans les STIM: une politique de parité sans son appropriation générale est une coquille vide
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Sous-représentation des femmes dans les STIM: une politique de parité sans son appropriation générale est une coquille vide
Dans tous les pays et plus encore à Maurice, les filles et les femmes sont grandement sous-représentées dans les filières universitaires et les carrières scientifiques, technologiques, d’ingénierie et de mathématiques (STIM). Les raisons de ce constat ont été décortiquées mardi au Caudan Arts Centre et des pistes de solutions émises lors d’un dialogue de haut niveau, organisé par l’Union européenne (UE) et deux de ses membres à Maurice, soit la Suède et la Finlande, et qui a aussi vu la participation de la représentante du ministère de l’Égalité du Genre, de la commissaire à la Higher Education Commission et de femmes scientifiques mauriciennes. Un événement cadrant avec la Semaine mauricienne de l’Innovation.
Ce dialogue modéré avec tact par Lillka Cuttaree, directrice de KIP Centre for Leadership, a donné lieu à bon nombre d’interventions, dont nous retiendrons les principales, et de remarques de l’assistance dont nous relaierons les plus pertinentes.
La conférence de Beijing : Un tournant
Le constat général est qu’en 40 ans, soit depuis que le ministère de la Femme, pourtant institué en 1976, a fonctionné pleinement sous la houlette de Shirin Aumeeruddy-Cziffra, Maurice a fait du chemin par rapport à la représentation des femmes dans le monde des affaires, dans la politique et mêmes dans les filières universitaires et les carrières STIM. Mais lesdits progrès ont été lents et en matière de parité, on est encore loin du compte. Mohini Bali, Head of Gender Unit, qui remplaçait Kalpana Koonjoo-Shah, ministre de l’Égalité du Genre, retenue par les travaux parlementaires, a fait un long exposé chronologique destiné à montrer comment son ministère a modifié son approche centrée d’abord sur la femme dans le développement et se concentrer par la suite sur les questions de droits des femmes, le tournant ayant été la conférence de Beijing en 1995, qui a débouché sur plusieurs amendements aux lois, notamment à la Constitution pour y inclure la non-discrimination sur la base du sexe, l’introduction en 1997 de la Protection from Domestic Violence Act, plusieurs fois amendée depuis, de l’Equal Opportunities Act en 2011 et de l’amendement à la loi sur les Collectivités locales en 2015 pour que sur trois candidats alignés aux élections locales, un candidat soit de sexe différent.
Mais c’est à partir de 2016 que le gouvernement s’est embarqué dans un plan spécifique visant l’intégration du genre au sein des ministères. Plan qui a mis l’accent sur la budgétisation du genre. Mohini Bali a déclaré que le ministre de la Femme d’alors a dû convaincre son homologue des Finances pour qu’un budget soit alloué à la réduction de l’écart entre les sexes au sein des ministères. C’est ainsi que la somme de Rs 200 000 par ministère a été allouée. Elle a toutefois souligné qu’un audit réalisé en 2020 sur les résultats apportés par la budgétisation du genre dans la Fonction publique a démontré qu’il y avait encore d’énormes défis relatifs à l’intégration du genre et qu’il fallait plus de financement à cet effet. Si le gouvernement a présenté, le 8 mars dernier, une National gender policy 2022-2030, la Head du Gender Unit, qui part en congé pré-retraite dans deux mois, a fait ressortir qu’il y est clairement souligné que l’intégration du genre doit être menée autant par les acteurs gouvernementaux et non-gouvernementaux.
L’absence des données ventilées par sexe, estime-t-elle, ne permet pas de faire un état des lieux complet de la situation. Mohini Bali a aussi évoqué l’importance d’avoir des «gender responsive guidelines» pour augmenter le nombre de matières STIM dans les programmes d’études, la nécessité d’introduire des programmes de mentorat et des cours universitaires à part entière sur le genre sanctionnés par des diplômes tels qu’une licence et une maîtrise. Ce qui fait défaut aussi au ministère de tutelle, c’est un manque d’experts sur le genre, un manque de ressources humaines et financières. Elle estime également que le mouvement féministe a vieilli et a perdu de son dynamisme et sa vitalité. «Il faut de jeunes femmes pour soutenir le discours sur l’égalité du genre. On aura beau avoir des politiques et des lignes directrices mais sans leur appropriation par les femmes, sans engagement de la part de tout un chacun, nous n’arriverons à rien.»
Encore du chemin à parcourir dans l’UE
Comme à son accoutumée, Vincent Degert, ambassadeur de l’UE à Maurice et aux Seychelles, a étayé ses propos par des statistiques qui brossent un état des lieux de la situation des femmes européennes dans les filières et carrières STIM. Il a souligné que la main d’œuvre dans le secteur numérique est représentée par 80 % d’hommes. Seules 29 % de femmes sont titulaires d’un doctorat en ingénierie, en industrie et dans la construction dans tous les pays de l’UE. Il n’y a que 25 % de femmes professionnelles à leur compte dans les métiers techniques comme les sciences, l’ingénierie, les technologies de l’information et de la communication. Seules 10 % d’Européennes font une demande de brevet pour leurs idées. «Cela vous donne une idée des changements que nous devons encore apporter dans les pays de l’UE. Nous avons encore un long chemin à parcourir», a dit Vincent Degert. Il a alors montré comment l’UE s’y prend pour renverser la situation, notamment à travers l’élaboration de politiques et de stratégies, comme la stratégie de l’égalité du genre pour 2020-2025, qui établit des mesures visant à s’assurer que les femmes et les hommes bénéficient d’opportunités égales et l’accès aux emplois numériques ou encore la European Union Global Gateway Strategy pour stimuler des liens intelligents, propres et sûrs dans le numérique, l’énergie et les transports et renforcer les systèmes de santé, d’éducation et de recherche dans le monde entier. La troisième mesure appliquée par l’UE est la coopération au développement et au partenariat où au moins 85 % des programmes contiennent un objectif principal lié à l’égalité du genre et à l’autonomisation des femmes et des filles.
Pour appliquer ces stratégies, l’UE utilise plusieurs outils comme le plan d’action sur l’éducation numérique, qui garantit le développement des compétences chez les filles et les femmes à travers des plateformes de cours en ligne ou des festivals STIM pour valoriser les compétences digitales, le programme Horizon Europe, qui finance la recherche et l’innovation, des prix pour les innovatrices de l’UE, le programme Women TechEU permettant à 50 femmes dirigeant des start-ups de recevoir un financement à hauteur de 3,8 millions d’euros, le NextGeneration EU ou plan de relance de 750 milliards d’euros dont 20 % vont à la relance numérique et le programme Erasmus basé sur des partenariats de talents. Vincent Degert a rappelé que l’UE a un plan d’action à Maurice, qui comprend six objectifs et que tous les six ans, l’UE établit un Gender Country Profile pour prendre la mesure des difficultés et des défis à relever concernant la parité. Ce profil pays est prêt et a été soumis au gouvernement. Document qui doit être avalisé par le Conseil des ministres avant que l’UE ne puisse le rendre public. Selon Vincent Degert, c’est une question de semaines, a-t-il dit en citant comme défis à relever à Maurice, l’éducation et notamment les cours d’éducation sexuelle à l’école. «La relance recherchée doit être inclusive et nous devons prendre des actions spécifiques pour avancer», a-t-il conclu.
La politique des trois R
Asa Pehrson, l’ambassadrice de Suède à Maurice, a fait ressortir que depuis 2014, son pays avait introduit une Feminist Forward Policy, reprise par d’autres pays depuis. Selon elle, quel que soit le domaine, pour combler l’écart entre les femmes et les hommes, cela passe forcément par les décideurs. La Suède, a-t-elle spécifié, a mis en place une politique et des normes à ce sujet. Une politique qu’elle résume en trois R, le premier pour Rights afin que les femmes puissent jouir de leurs droits humains dans toutes les sphères de la vie, le second R pour la représentation politique, économique et sociale et le dernier R pour Ressources «not only financial but more broadly the concept of networking, creating ideas inspired by others. Without equal representation, there will be inequality of results». Pour Anne Lammila aussi, sa consoeur de la Finlande, un changement dans la représentation des femmes passe obligatoirement par leur engagement en politique. Elle a rappelé qu’en 1906 alors que la Finlande faisait toujours partie de la Russie, les Finlandaises ont eu de la chance de voir leur gouvernement légiférer pour qu’elles puissent jouir pleinement de leurs droits politiques au Parlement. «Lorsque vous avez des femmes en politique, elles s’occupent des questions importantes pour les femmes comme l’éducation, la santé, les facilités de garderies gratuites afin que leurs semblables puissent travailler et avoir une contribution à l’économie de leur pays.» Elle a souligné que si son pays s’était départi de son conservatisme, c’était grandement en raison de la participation des femmes en politique. Selon elle, une représentation réussie des femmes en politique doit d’abord passer par leur engagement au niveau municipal pour acquérir de l’expérience et ensuite se faire élire au Parlement. «Nothing comes by itself.»
Le mouvement féministe en Finlande, a dit Anna Lammila, est fort de 400 000 femmes, qui ont du poids car c’est grâce à elles, par exemple, que Mika Lehtimaki, directeur du comité olympique finlandais, sur qui pesait des soupçons de harcèlement sexuel, a été obligé de soumettre sa démission. Elle a souligné que depuis une vingtaine d’années, la Finlande a un programme de formation pour renforcer les capacités des femmes afin qu’elles intègrent les conseils d’administration de compagnies listées en Bourse et que ledit programme a porté ses fruits puisqu’il y a plus de 30 % de femmes directeurs de compagnies listées dans son pays. La Finlande publie des statistiques ventilées par sexe et dans différents secteurs tous les deux ans. Elle a aussi souligné le rôle crucial de l’éducation dans le changement de mentalités et qui devrait démarrer dès la petite enfance. Un des catalyseurs du changement a été un reportage audiovisuel d’une journée dans une école maternelle finlandaise et qui montrait qu’en raison de leur impatience, les garçons recevaient leur repas avant les filles et qu’ils étaient les premiers à qui les puéricultrices enfilaient les manteaux pour qu’ils aillent jouer dehors. «Ce type de schéma doit changer», a-t-elle conclu.
Autre intervention fort intéressante a été celle de Romeela Mohee, commissaire de la Higher Education Commission, professeure d’ingénierie chimique et environnementale et ancienne vicechancelière de l’université de Maurice (UoM). Elle a rappelé qu’il y a 35 ans, lorsqu’elle étudiait l’ingénierie en France, elle était une des rares filles dans le cours, tout comme elle a été la première femme à être chargée de cours au sein de la faculté d’ingénierie à l’UoM et qu’il n’y avait à l’époque, aucune étudiante en ingénierie. Elle se voyait enseigner la thermodynamique à 200 garçons. «We have moved a lot but there is still a lot to do.»
Bien que plusieurs pays aient adopté les Objectifs de développement durable des Nations unies (NU), dont l’objectif 5 qui parle de réaliser l’égalité du genre et d’autonomiser les filles et les garçons dans leur ensemble, dans la pratique, ils en sont encore loin car, selon les NU et le World Economic Forum, 10 millions de filles dans le monde sont à risque de mariages précoces, une femme sur trois subit toujours la violence basée sur le genre, il n’y a que 25 % de femmes parlementaires et 36 % de conseillères dans les collectivités locales et que par conséquent, leur participation dans les instances de décision pour la relance postpandémique est faible.
À l’aide de statistiques, elle a montré à quel point le taux d’inscription féminin dans les programmes de formation et d’éducation technique et professionnelle était bas en Afrique subsaharienne en 2019, soit de 2 % selon la Banque mondiale. En 2019, seules 30 % de filles dans le monde ont opté pour les STIM comme filières d’études, celle de la technologie de l’information et de la communication ne recueillant que 3 % de taux d’inscription féminin. La sous-représentation des femmes dans les carrières STIM au niveau mondial ne vient pas du recrutement mais du fait que les femmes dans le monde technologique se font harceler et subissent la discrimination dans cet univers dominé par les hommes. Elle-même n’a pas oublié, à l’époque où elle était pro-vicechancelière, comment certains hommes qu’elle rencontrait la prenaient pour une secrétaire.
En 2022, il n’y avait que 26,7 % de femmes dans les carrières technologiques dans le monde mais le professeur Mohee a déclaré qu’il faut envisager non seulement les statistiques mondiales mais aussi la réalité dans chaque pays. Elle a cité l’exemple de son fils, qui a récemment pris de l’emploi dans une entreprise technologique canadienne, le Canada étant considéré comme un pays très progressiste en termes d’égalité du genre. Or, dans ladite entreprise, il n’y a pas d’employée. La moyenne mondiale de chercheuses dans les STIM est d’environ 30 %.
Success story
Par rapport à Maurice, qui compte dix universités publiques et 44 fournisseurs d’enseignement privé, le taux d’inscription des filles dans les filières STIM n’était que de 35 % dans toutes les institutions confondues. Elle a pris comme exemple le département d’ingénierie chimique et environnemental de l’UoM, fondé en 1989, avec quatre chargés de cours masculins. Elle a été la seule femme à rejoindre ce département et s’est fait un point d’honneur d’attirer les filles dans cette filière. «Ce département est devenu une success story. It is the only department where girls and boys have graduated equally and some years, there were and are still more girls graduating», a-t-elle souligné, précisant avoir personnellement supervisé 22 doctorants dont cinq seulement étaient des étudiants. De 2012 à 2020, elle a montré que le département d’ingénierie chimique et environnemental de l’UoM avait un taux d’inscription féminin plus élevé que dans les autres départements d’ingénierie, de même qu’un plus grand nombre de femmes chargées de cours. Elle a évoqué l’éventail de carrières possibles dans le domaine de l’ingénierie, allant d’ingénieur chimique à ingénieur environnemental, d’ingénieur d’énergie renouvelable à coordonnateur de qualité, de gestionnaire de l’intégrité des systèmes à consultant en environnement et finalement l’enseignement au niveau secondaire et universitaire.
Pour le professeur Mohee, ce qui freine les filles et les femmes à rejoindre les filières et carrières STIM, c’est la persistance des stéréotypes, le manque de confiance en leurs capacités, l’influence parentale et celle des pairs, l’absence de modèles et de mentors féminins et des questions structurelles comme l’environnement scolaire, les enseignants, les films et les jeux vidéo. Selon une étude de Ranstad datant de 2011, les femmes sont minoritaires à la tête des entreprises STIM dans le monde en raison du fait que 40 % d’hommes et 44 % de femmes préfèrent les managers hommes. Elle pense aussi que les femmes, qui ont pourtant les compétences et qualifications voulues en matière de STIM, font une pause professionnelle pour constituer leurs familles. Et quand elles sont prêtes à reprendre le travail, les hommes les devancent en raison de l’ancienneté, qui est un facteur déterminant dans l’emploi. «We should not always talk about equality but about equity.»
Comme pistes de solution, la commissaire à la Higher Education Commission a parlé de soutien aux filles et aux femmes dans les filières et carrières STIM, notamment à travers l’éducation et l’accès aux études universitaires, la création d’un environnement propice à leur évolution, la promulgation de lois et la mise en place de règlements, la reconnaissance de leurs compétences et leur valorisation et le plaidoyer pour qu’il y ait un plus grand nombre de femmes et de filles dans ces filières et carrières.
Parmi les remarques pertinentes dans l’assistance, il y a eu celles de Shirin Aumeeruddy-Cziffra, qui a d’abord reconnu qu’à part certains mouvements d’activistes féminins, la grande solidarité féministe d’autrefois est absente de nos jours alors qu’elle a toute son importance dans cette lutte. Elle a aussi plaidé pour un changement de langage que certains pourraient trouver symbolique mais qui frappera l’imagination, notamment le masculin englobant le féminin dans l’Interpretation and General Clauses Act. «In this act, He includes the feminine and the neutral. En français, c’est pire. Dans une salle de 100 personnes, s’il n’y a qu’un homme, le masculin dans le langage prend le dessus. We want inclusive language. Let’s change the Interpretation and Clauses Act.» La psychologue Mélanie Vigier de Latour-Bérenger a rappelé qu’il fallait considérer le genre comme nonbinaire alors qu’Anushka Virahsawmy, directrice de Gender Links Mauritius, a souligné qu’il ne faut pas oublier que l’égalité du genre englobe aussi la diversité et l’inclusion.
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