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La vie chère: cibler les aides de l’Etat ?

23 mars 2022, 13:00

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La vie chère: cibler les aides de l’Etat ?

Les consommateurs sont pris à la gorge et les importateurs se demandent jusqu’à quand ils pourront absorber la hausse des coûts des produits importés. L’État et ses finances fragiles se retrouvent avec une faible marge de manoeuvre pour soutenir à la fois les consommateurs et les commerçants. Quelles sont les solutions ? Comment financer de nouvelles subventions ? Peut-on envisager de réduire la taxe sur les carburants et taxer davantage les mieux lotis ? Pourquoi pas une aide ciblée à ceux vraiment dans le besoin ? Entre l’intérêt des consommateurs et celui des commerçants, l’équilibre est fragile.

Affichant un taux de 9 %, l’inflation sans aucun doute continuera de grimper. Les consommateurs la ressentent chaque jour avec la hausse du coût des carburants à la pompe et la montée des prix des denrées alimentaires. Si les consommateurs mauriciens, surtout ceux au bas de l’échelle, ont besoin d’aide pour joindre les deux bouts, du côté des importateurs et des commerçants, la situation n’est pas simple non plus, car ils doivent aussi faire face à des coûts élevés depuis le début du Covid-19, situation qui a empiré avec l’instabilité commerciale engendrée par le conflit entre la Russie et l’Ukraine. L’État se retrouve dans une position délicate, devant soutenir les ménages, les importateurs et les commerçants. De quelle marge de manoeuvre dispose le gouvernement face à cette situation sans creuser le déficit budgétaire ? 

Depuis le début de cette crise, analyses et propositions se succèdent, incluant la réduction des taxes sur le carburant. En effet, la hausse du coût de l’essence et du pétrole a un effet domino sur toutes les industries, affectant de facto les coûts de production et la compétitivité de nos industries face à la concurrence, dans une conjoncture où nos exportations sont primordiales pour atteindre nos objectifs de croissance. Si une baisse du prix des carburants à la pompe pourrait soulager les Mauriciens, cette concession aura un prix, l’État devant bien trouver un autre moyen de compenser cette perte de revenu. La demande des importateurs d’augmenter les subventions pour maintenir le prix des produits importés risque d’augmenter le déficit budgétaire, sans avoir pour autant un impact conséquent sur les consommateurs. Dans ce contexte, un ciblage des subventions reste une solution, à travers par exemple, un recensement pour identifier ceux au bas de l’échelle et introduire des bons aux ménages, entre autres. 

Une autre option reste l’augmentation de la TVA, solution qui n’impactera pas les groupes à faibles revenus, la TVA étant négligeable sur les produits alimentaires. Mais une approche ciblée encore une fois, en visant la classe supérieure à travers la Negative Income Tax par exemple, est une option ouverte. Bien entendu, la gestion des finances par l’État est cruciale, à commencer par la réduction des dépenses inutiles et la mise en oeuvre de réformes adéquates pour générer productivité et revenus. L’efficience des corps paraétatiques devrait aussi être remise à l’agenda. 

En ce qui concerne les denrées alimentaires, quid du rôle que peut jouer la STC pour stabiliser les prix ? «Pour l’instant nous importons quatre produits, le carburant et le gaz où il n’y a pas moyen d’avoir un prix fixe sur l’année, le prix étant sujet à son évolution sur le marché international. La farine où nous faisons un appel d’offres et accordons un contrat sur une année à un prix fixe, ce qui est un avantage, car ce n’est pas à la STC d’absorber les imprévus pouvant affecter les prix mais le fournisseur, le contrat étant pour un prix fixe. Nous importons aussi le riz du Pakistan ou d’Inde en général. La STC pourrait importer d’autres produits, mais la formule qui fonctionne avec la farine ne fonctionnera pas forcément avec d’autres produits car le marché est trop volatil, les fournisseurs ne veulent pas s’engager à un prix fixe sur un an car il n’y a pas assez de visibilité, rien que le coût du fret change constamment», explique le directeur général de la STC, Rajiv Servansingh. 

Justement que peut-on dire du coût actuel du fret ? Depuis le début de février, les prix se stabilisent même s’ils n’ont pas baissé. Un conteneur de 20 pieds en provenance d’Asie – Chine, Singapour ou Indonésie – coûte USD 5 000, celui de 40 pieds USD 9 200. Au départ d’Europe – France, Royaume-Uni, Allemagne, Turquie et Belgique – celui de 20 pieds coûte USD 2 250 et USD 3 350 pour celui de 40 pieds. En provenance de Dubaï, d’Inde ou du Pakistan, celui de 20 pieds coûte USD 4 575 et USD 7 000 pour celui de 40 pieds. «Il faut comprendre que le fret maritime pour un conteneur de 20 pieds pouvait coûter environ USD 900 avant la pandémie ; depuis les prix ont explosé et cette situation restera comme ça. Maintenant l’augmentation mondiale du coût du pétrole aura évidemment un effet sur le fret. Nous avons proposé que le calcul de la taxe douanière soit revu selon le modèle du fret aérien, c’est-à-dire à partir d’un pourcentage du coût du fret et non sa totalité. Cela sera bénéfique aux importateurs et donc aux consommateurs», explique le porte-parole de l’Association professionnelle des transitaires, Yousouf Delbar. 

Finalement, une chose est claire : en amont du budget, toutes les propositions sont valables, car une mesure seule ne suffira pas à résoudre ce casse-tête.

 

Lawrence Wong: «Nous faisons face à un manque de devises pour payer les importations»

Lawrence Wong, CEO La Trobe Ltd.

Quelles sont les difficultés des importateurs en ce moment ? 
En ce moment, nous faisons face à pas mal de difficultés par rapport aux importations. Les expéditions maritimes sont très souvent repoussées, nous avons beaucoup moins de fréquence sur toutes les importations (et aussi sur les exportations). En ce qui concerne les prix, il est vrai que nous avons connu une stabilisation en février, et on voit que cela se répète en mars malgré la guerre. Mais il faut comprendre qu’aujourd’hui, le coût du fret peut être cinq fois plus cher dans certains cas. Un exemple concret : avant la crise, un conteneur provenant de Malaisie nous coûtait Rs 90 000, et maintenant cela nous coûte Rs 450 000. Avant, le prix du fret pour un conteneur de grains secs importés d’Australie représentait 5 à 10 % du coût total. De nos jours, il faut compter 40 %. À mon avis, les prix du fret ne reviendront jamais à leur niveau d’avant la pandémie. Ce n’est pas seulement un challenge pour Maurice, c’est un phénomène global. Mais comme nous dépendons énormément des importations, cela nous affecte davantage. 

Le montant de Rs 500 millions de subventions de l’État sur certains produits importés est-il toujours pertinent dans la nouvelle conjoncture ? 
Je pense que les subventions sont encore plus pertinentes dans le contexte actuel. En revanche, une mise à jour des prix s’avère nécessaire. Durant le prochain trimestre, les prix à l’importation coûteront plus cher que les prix fixés au retail, même si on tient compte des subventions. Je tiens à préciser que malgré tout, les importateurs continueront à assurer l’approvisionnement du pays, comme ils l’ont toujours fait. Dans ce contexte si particulier, nous avons le devoir de faire face aux difficultés ensemble. Nous avons toujours été là dans les bons moments comme dans les moins bons, et nous continuerons à le faire. 

Comment adaptez-vous votre stratégie par rapport à ces pressions exogènes ? 
Depuis la pandémie, nous avons revu notre stratégie : désormais, nous nous concentrons uniquement sur les produits de première nécessité pour assurer les stocks. À moyen et long termes, nous rechercherons des circuits plus courts pour nous approvisionner et essayerons de sourcer un maximum d’ingrédients locaux. 

Que proposez-vous comme mesure de soutien aux importateurs ? 
Je pense que nous faisons face à un manque de devises étrangères pour payer les importations. Notre priorité devrait être d’assurer plus d’options en termes de routes maritimes. Le manque de fréquence de départs des exportations est inquiétant. Dans la région, les bateaux sont de plus en plus rares. Nous avons deux conteneurs qui doivent partir vers Mayotte depuis janvier et qui sont toujours bloqués. Ce n’est vraiment pas bon pour notre crédibilité auprès de nos clients.

 

Pierre Dinan: «L’État n’a pas les moyens de continuellement accorder ou augmenter les subventions»

Pierre Dinan, économiste.

Le directeur exécutif du «World Food Programme» parle de crise alimentaire catastrophique. À Maurice, les consommateurs croulent sous le poids de la hausse des prix. Face à cette situation, quelles sont les options de l’État à court terme pour soutenir les consommateurs ? 
Je ne le dirai pas suffisamment, l’État ne peut pas aider tout le monde, il n’en a tout simplement pas les moyens. Aussi, il faut comprendre que finalement l’État c’est nous, la caisse de l’État, ce sont nos finances. L’État peut aider à soulager le poids de la hausse des prix à travers des subventions, mais il le fera en puisant chez nous, les consommateurs. 

Il en va donc aussi de la responsabilité du consommateur, on voit qu’on ne peut pas consommer autant ou en tout cas de la même manière qu’avant la crise. Je ne dis certainement pas que le Mauricien ne doit pas manger à sa faim, mais qu’en cette période difficile, il nous faut autant que possible revoir notre façon de consommer. 

Par rapport au soutien gouvernemental, nous devons être réalistes et tenir compte de la conjoncture économique actuelle. Il est temps de venir de l’avant avec une aide ciblée ; ceux de la classe moyenne supérieure peuvent tenir le coup, mais ceux de la basse classe moyenne et les pauvres ont besoin d’aide. Nous sommes tous affectés par les conséquences économiques du Covid-19 et maintenant du conflit entre l’Ukraine et la Russie, mais nous le vivons tous à des degrés différents. Récemment, pour lutter contre l’inflation, il y a eu la faible hausse du Repo Rate, qui est passé à 2 %. Cela est censé encourager la population à épargner plutôt que de consommer à crédit, mais on ne peut pas épargner sur la nourriture, n’est-ce pas ? La politique monétaire a certes son rôle à jouer à long terme, mais dans l’urgence, c’est une aide ciblée aux ménages qui est nécessaire. 

Subventionner l’importation des produits de consommation d’accord, mais l’État a-t-il les moyens d’augmenter les subventions ? 
C’est clair que l’État n’a pas les moyens de continuellement accorder ou augmenter les subventions. Celles-ci doivent être ciblées, il faut aider la population de manière efficace, mais pour cela il y a tout un travail administratif à abattre au plus vite. Comprenez que les subventions sont financées par la taxe à travers le Consolidated Fund, et c’est l’argent des contribuables à travers la taxe sur vos salaires ou les produits de consommation qui alimente ce fonds. 

Quel est le rôle de la State Trading Corporation (STC) et de l’Agricultural Marketing Board (AMB) ? 
Dans la situation actuelle, les importateurs sont les plus à même de trouver des solutions afin d’éviter les pénuries ; ils ont des contacts et un réseau, ils peuvent donc négocier. Cependant, il y a un exemple à prendre. La STC lance chaque année un appel d’offres pour la farine et, en général, Les Moulins de la Concorde ont le contrat. Il s’agit d’un contrat sur une année et grâce à cela, le prix est fixé. Si nous pouvions avoir des accords de ce style pour d’autres produits à travers la STC, cela pourrait donner une marge de manoeuvre aux consommateurs qui pourraient souffler, et à l’État pour trouver d’autres solutions. En ce qui concerne l’AMB, son rôle est d’assurer qu’il y a suffisamment de légumes sur le marché, surtout lorsque les prix montent. Mais je n’entends pas beaucoup parler de lui. 

À long terme, le président français sortant parle de «consommer moins et de produire plus», annonçant la couleur d’un nouveau programme agricole national. Et pour Maurice ? 
Je l’approuve entièrement. Le «produire plus» ouvre toute une perspective d’une agriculture basée sur nos besoins en aliments. Nous sommes dans une situation de transition, nous avons des terrains auparavant sous culture de canne à sucre convertis en immeubles, mais quid du reste ? L’agriculture est un secteur primordial, il s’agit de nourrir la population, mais ce secteur ne démarre pas comme il faut, ou en tout cas ne se réinvente pas. Il nous faut une agriculture moderne ; il faut faire de l’agriculture une profession valable et bien rémunérée avec l’apport de la technologie, des nouvelles techniques ; il faut produire mieux. L’élevage doit aussi être inclus dans le plan. Nos jeunes doivent pouvoir travailler et gagner leur vie correctement dans ce secteur. Il ne faut pas négliger la pêche aussi. Il faut des équipements modernes et le gouvernement doit investir et jouer un rôle dans ces changements. Le résultat sera que nous produirons notre nourriture. Évidemment, il ne faut pas faire l’erreur de croire que nous pourrons vivre uniquement à partir de ce que nous produisons localement, mais nous pouvons réduire considérablement nos importations. C’est du moyen terme et du long terme, donc autant commencer au plus vite.

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