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Daniel Raymond: «Les cimetières sont remplis d’excellents conducteurs»

12 juin 2016, 12:15

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Daniel Raymond: «Les cimetières sont remplis d’excellents conducteurs»

Des morts chaque semaine, des dizaines de blessés graves qui restent sans incidence sur le public. Pour Daniel Raymond, «M. Sécurité routière» en poste depuis neuf mois, la priorité est de responsabiliser les usagers. Et briser un mythe: l’enfer, ce n’est pas les autres automobilistes.

Comment mesure-t-on la performance d’un pays en matière de sécurité routière ?

On peut faire un graphe très simple. D’un côté, vous avez la courbe du parc automobile, ça monte, c’est naturel. De l’autre, les accidents, les blessés et les tués. Dans deux pays sur trois, cette courbe grimpe, l’accroissement du trafic tire la mortalité vers le haut. À Maurice, la courbe stagne, ce n’est ni pire ni mieux. Mais c’est fragile, si l’on n’agit pas maintenant la mortalité repartira à la hausse.

Soixante-et-une personnes (NdlR, à vendredi) ont perdu la vie sur les routes depuis le début de l’année, comment interpréter ce chiffre ?

Par rapport au premier semestre de l’année dernière (NdlR, 68 morts, ) on est un peu en avance. À ce rythme, dix vies seront peut-être épargnées par rapport à 2015. C’est un objectif mais on ne peut pas parier dessus.

Comment l’atteindre ? Les Mauriciens doivent changer de comportement au volant. Se calmer, lever le pied, faire preuve d’un peu plus d’humilité. Les chauffards, c’est toujours les autres. Les gens vous disent : ‘Moi, mauvais conducteur ? Je n’ai jamais eu d’accident !’, comme si c’était une garantie d’immunité. Les cimetières sont remplis d’excellents conducteurs qui n’avaient jamais eu d’accident ! Cette façon présomptueuse d’appréhender sa propre conduite est mortelle. Vous entendez aussi : ‘Je connais parfaitement mon trajet, je le fais tous les jours’, alors que deux tiers des accidents ont lieu sur des trajets réguliers. La conscience de l’accident est lointaine, indifférente, comme si seuls les autres étaient en danger. Et cette désinvolture tue.

A qui la faute, aux conducteurs uniquement ?

 Non, il faut bien comprendre que la circulation routière est un système à trois étages : l’usager, le véhicule, l’infrastructure. Ce système n’a quasiment pas évolué en 50 ans, il est devenu archaïque, inadapté, dangereux. On n’a pas touché à la formation des conducteurs, au fitness, rien sur la recherche, pas grand-chose sur les infrastructures. L’offre est certes plus large mais avec des défaillances en matière de sécurité. Les infrastructures ont une grande part de responsabilité dans la cause des accidents.

Est-ce la première cause ?

Non, la première cause est le comportement des conducteurs. Savoir conduire, c’est acquérir des compétences. Le Mauricien n’en a pas acquis, il s’adapte à un système qui, à la base, fonctionne mal. Conséquence, la circulation est un désordre complet, pour moi qui suis étranger (NdlR, il est Réunionnais), ça saute aux yeux. Osons poser la question brutalement : un Mauricien est-il plus incompétent au volant qu’un Suédois ? La réponse est oui. Ce qui fait la différence, c’est que le Suédois a reçu une formation, on a sécurisé son environnement, construit son état d’esprit, il est dans le civisme. Le Mauricien en est-il là ? Clairement, non. Parce que l’on n’apprend pas aux gens à conduire.

C’est-à-dire?

Les moniteurs d’auto-école n’ont aucune vraie qualification. Regardez comment on délivre un permis… On n’enseigne pas les règles du savoir-faire, du savoir être. Il suffirait pourtant de pas grand-chose pour sauver des vies. Que la courtoisie, par exemple, soit une règle un peu plus partagée.

Vous mettez quoi derrière ce mot, courtoisie ?

Le respect de l’autre, le partage, le civisme : tout ce qui fait défaut dans le système de circulation à Maurice.La priorité est donc de changer les comportements et ça ne se fait pas du jour au lendemain.

Pourtant, malgré l’accroissement du trafic, la mortalité n’a pas explosé ces dernières années. Comment l’expliquez-vous ?

 De mon point de vue, c’est grâce au durcissement des sanctions. Les radars et le permis à points – la peur de le perdre – ont amélioré les comportements.

Si le bâton fonctionne, pourquoi l’avoir rangé ?

Le bâton a ses limites. Si la répression était une arme radicale, il n’y aurait pas chaque année dans le monde, 1,2 million de tués dans des accidents de la route. La réponse ne peut pas être uniquement répressive, la loi pénale n’a jamais réglé aucun problème social. Prenez le vol, le viol, la corruption, tous les pays ont un arsenal légal pour lutter contre, parfois même la peine de mort. Au final, ça n’empêche pas les gens de commettre ces crimes.

Pas de nouveaux radars en vue ?

 Non, ce n’est plus sur ce terrain-là qu’il faut aller. Mais il y a deux choses à revoir. Premièrement, définir une échelle de gravité des excès de vitesse. Si vous êtes flashé à plus de 15 km/h au-delà de la limite, c’est Rs 3 000 d’amende, peu importe la vitesse. Que vous ayez dépassé la limite de 20 km/h ou de 100 km/h, vous payez la même chose, ce n’est pas assez dissuasif. L’autre problème c’est qu’il n’y a pas de sanction immédiate après l’infraction. Vous pouvez aller en cour, contester, ça dure… La procédure laisse trop de latitude au conducteur.

Au-delà de ces propositions, quelle est la stratégie d’ensemble ?

 Dans un système, il faut une approche systémique, c’est-à-dire s’occuper de tous les éléments en même temps : le comportement des usagers, les véhicules et les infrastructures. Et il n’y a pas de temps à perdre, Maurice a 15 ans de retard sur les pays les plus performants.

 

Qu’est-ce que l’on n’a pas fait ?

Professionnaliser la lutte contre l’insécurité routière, en faire une priorité nationale. Définir un plan, une stratégie qui ne repose pas uniquement sur la sanction. Tout cela, nous sommes en train de le faire. L’objectif est de diviser par deux le nombre de tués d’ici dix ans. C’est un pari ambitieux mais possible, à condition que tout le monde s’y mette. La France est passée de 18 000 morts par an en 1972 à moins de 4 000 tués aujourd’hui, c’est le modèle à suivre en termes de management, d’où le comité interministériel instauré par le Premier ministre. La volonté politique est là. Si vous posez la question à Nando Bodha, il vous dira que l’insécurité routière est en passe de devenir le sujet majeur de son ministère, avant même la congestion.

Le permis à points a été décisif dans les bons résultats français. Etes-vous favorable à son retour ?

 Tout dépend du contexte. Quand le permis à points est arrivé en France, vous aviez des conducteurs formés; ce n’est pas le cas à Maurice. Vous aviez une organisation des tribunaux qui prévoyaient des audiences immédiates; ce n’est pas le cas non plus. Vous aviez un dispositif de récupération de points; ça n’a jamais été le cas. On ne peut pas mettre en place un système punitif dans ce contexte-là, on ne peut pas punir avant d’avoir éduqué.

Donc oui au permis à points, mais pas maintenant ?

Nous sommes en train de créer les conditions d’un permis à points. C’est-à- dire, réformer la formation des conducteurs et le processus de l’enforcement. Quand tout sera en place, de mon point de vue et tout débat idéologique mis à part, rien ne s’opposera au permis à points. Je ne vois pas pourquoi ce qui a marché ailleurs ne fonctionnerait pas à l’île Maurice.

Sait-on précisément de quoi on meurt sur la route ?

Non, car il n’y a pas de recherche sur les accidents. Il y en aura bientôt, nous allons mettre sur pied un laboratoire d’accidentologie, des chercheurs australiens nous aident sur ce projet. En attendant, personne ne peut déterminer avec certitude les causes des accidents. La vitesse est évidemment un facteur aggravant mais si vous me demandez ce qui se passe avec les deux-roues ou les piétons, je n’ai que des hypothèses. Elles ne sont peut-être pas loin de la réalité mais il nous faut des données sûres, fiables, scientifiques.

Quel regard portez-vous sur le traitement médiatique de l’insécurité routière ?

 Lorsqu’un journaliste parle d’un sujet, il est censé le connaître, or l’insécurité routière est l’un des sujets les moins bien compris. Lorsqu’on me demande ‘avec soixante morts la nouvelle politique du gouvernement est-elle une réussite ?’, je me dis que la personne ne sait pas de quoi elle parle.

 

Ou que les conseils du conseiller ne sont pas bons...

Si on doit couper la tête du conseiller, il faudra couper la tête de tout le monde ! Ce n’est pas le conseiller qui conduit, c’est une responsabilité collective. Le conseiller dit quoi faire. Si ses conseils sont bons et si on l’écoute, il y aura des résultats. On n’écoute pas le conseiller pour l’instant, laissez-lui encore un peu de temps.

Quel genre d’automobiliste êtes-vous ?

Je ne conduis pas encore ici, je n’ose pas (rire), je me contente d’observer.

 

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