Publicité
À la poursuite des drogues, de Rose-Hill au Colorado
Par
Partager cet article
À la poursuite des drogues, de Rose-Hill au Colorado
Drogues : le mot, au pluriel, est, ces derniers temps, sur toutes les lèvres. Et cela, en raison de la montée en puissance du cannabis synthétique, suivie de la libéralisation inattendue du «p’tit papier» (ou rolling paper). Mais le sujet est complexe et on ne parle pas tous forcément le même langage – d’où le besoin d’un lexique commun et d’un état des lieux.
Même dans un lieu de prière
Pour mieux comprendre le contexte et en attendant les conclusions de la commission d’enquête annoncée sur les drogues (ce qui peut prendre jusqu’à deux ans), nous avons interrogé des consommateurs, fabricants, importateurs, vendeurs, travailleurs sociaux, policiers, médecins, hommes de loi, porte-parole d’organisations non gouvernementales (ONG), enseignants, politiciens et citoyens lambda.
Notre enquête, étalée sur plusieurs semaines, nous a menés dans les faubourgs de la capitale et villes des Plaines-Wilhems, des quartiers huppés de la côte Ouest – et même dans un lieu de prière dans l’est de Maurice –, pour finir au pied des Rocheuses, dans le Colorado, l’état le plus élevé des States.
Constat général : on dit «drogues», mais il y en a des milliers, qui sont utilisées de manière diverse, suivant les histoires, rites, cultures, situations géographiques, sociales, politiques et économiques. C’est la quête du plaisir ou du «nissa», le besoin de s’évader, de tester ou simplement de faire comme les autres, qui pousse le consommateur, qu’il soit mauricien ou américain, vers les drogues. Toutefois, un psychiatre que nous avons rencontré, précise, à juste titre, que «les raisons qui poussent à expérimenter une drogue ne sont pas les mêmes que celles qui amènent à renouveler cette consommation, voire à en devenir dépendant…»
Chez nous, il y a unanimité à reconnaître que la situation des drogues a connu une profonde mutation durant ces trois dernières années. Un changement lié à l’explosion des réseaux sociaux et à celle du commerce en ligne, qui ont facilité l’importation, puis la fabrication, des drogues de synthèse, dont le cannabis synthétique est la forme la plus répandue.
Pénurie artificielle de gandia ?
Ceux qui, comme Imran Dhunnoo, Cadress Rungen et Danny Philippe, travaillent, sans relâche sur le terrain depuis les années 80, l’avouent sans détour : on patauge en territoire inconnu. Comme auparavant, avant l’arrivée de l’héroïne à Maurice. Certes, en 2013, on a amendé, sur le tard, la Dangerous Drugs Act pour contrer les ravages du Black Mamba, l’ancêtre mauricien des drogues synthétiques, qui s’est fait une place au soleil grâce à une pénurie (artificielle ?) du cannabis ou gandia naturel.
Accès facile et effets dévastateurs
Mais depuis, de nouveaux produits qui ne sont pas encore classifiés – dont certains sont produits localement – inondent le marché. Et ce, sans que les autorités puissent réagir. Rien qu’en deux jours, nous avons pu acheter quatre variétés de drogues de synthèse. C’est dire que si l’offre est multiple, l’accès y est facile et les effets sont dévastateurs (voir l’édition de l’express du 27 juin 2015).
Nous recevant à Lacaz A, charmante maison d’accueil pour toxicomanes, à Port-Louis, Cadress Rungen en a les bras qui tombent de lassitude (ce qui est rare pour un fonceur) : «Tout change : du profil du vendeur à celui du consommateur.» Le dynamique Danny Philippe, qui dirige Ti Baz, un centre de prévention sis à Rose-Hill, acquiesce de la tête. «Avant, on pouvait cerner le problème des drogues. On savait qui vendait du gandia, qui fournissait l’héroïne ou le Brown Sugar, et qui consommait l’opium ou le Subutex. Ce n’est plus le cas. Le nombre de nouvelles drogues sur le marché est effarant. Il y a encore plus d’appellations car elles varient en fonction du quartier ou du vendeur.»
Nous l’avons constaté, en faisant notre «shopping» cette semaine : le C’est-pas-bien, acheté à un jockey de Trèfles, s’appelle Volcano à Tamarin et Tacquet Teigne à Grand-Baie. L’emballage change, la couleur aussi, mais le produit est le même, ou presque… La dose, par «pocket» (ou pouliah) se situe dans une fourchette de Rs 250 à Rs 300. Contrairement au traditionnel gandia, cette dose peut facilement être consommée par au moins quatre personnes…
Selon un vendeur de Rose-Hill, «au départ, on avait surtout du cannabis de synthèse comme le Black Mamba ou le White Widow». Maintenant il y a tout plein de produits chimiques encore méconnus qui sont progressivement lâchés sur le marché,, en fonction de la demande ou de la répression policière. «Les drogues deviennent de plus en plus dures», confie un vendeur-fabricant. «Avant, on en commandait sur Internet et cela arrivait par la poste. Mais la police a compris notre stratagème. Alors, toujours sur Internet, nous avons appris le mode d’emploi. Et on a fait plein de mélanges pour tester. On a vaporisé ces mélanges sur de l’herbe hachée ou des fines herbes utilisées en cuisine, telles les herbes de Provence…»
Du thinner utilisé
Ce sont ces nouveaux produits, concoctés par des apprentis-chimistes clandestins, qui ont conduit une dizaine d’ados et de jeunes adultes directement à l’hôpital ces derniers jours. Du thinner, des médicaments et des produits toxiques sont utilisés. «On essaie un peu de tout…»
Et une nouvelle classe de consommateurs est visée par les trafiquants. «On note un rajeunissement (les 13 à 17 ans sont les plus touchés) et une féminisation constants sur le plan de la consommation des drogues», explique Danny Philippe. Au vu de la situation alarmante qui prévaut, Cadress Rungen, comme son collègue, avoue avoir changé de position par rapport aux délits liés aux drogues : «Avant, on était tous contre TOUTES les drogues, quelles qu’elles soient. Maintenant, nous devons nous remettre en question, car il ne faut pas se voiler la face : les méthodes de répression, de sensibilisation et de prévention d’hier ne sont plus adaptées aux nouvelles donnes…»
Mais quelle est la situation sur le terrain ? La consommation est-elle en hausse, selon les statistiques ? «Je ne peux que communiquer sur les chiffres que moi-même j'arrive à compiler difficilement», reconnaît Nathalie Rose, porte-parole de l’ONG Pils qui est de ceux qui mènent une réflexion sur la nécessité d’une politique nationale sur les drogues – car il n’existe aucune statistique fiable qui prouve que la répression de la police mauricienne porte ses fruits.
Chiffres pas fiables et vaste hypocrisie
Rama Valayden, ancien Attorney General, qui connaît bien le dossier, abonde dans le même sens. «Les chiffres que nous avons sur la consommation des drogues ne sont pas fiables car il existe une vaste hypocrisie autour de la question. Il n’y a pas de politique nationale sur les drogues mais il y a une politique nationale de répression contre les consommateurs. Quand j’étais ministre, je demandais à la police d’arrêter de persécuter les petits fumeurs de gandia et de concentrer leurs efforts ailleurs, là où ça tue vraiment…»
Comme Nathalie Rose, ils sont de plus en plus nombreux à penser qu’il faut faire la distinction entre les différents types de drogue, en fonction de leur dangerosité, à l’instar de CLAIM, Cut, Lead, qui demandent qu’on jette un regard neuf sur les drogues, afin de ne pas toutes les mettre dans le même panier. «Déjà que nos prisons sont pleines, et que c’est précisément là-bas que le consommateur est exposé aux drogues les plus dangereuses…»
Bien que l’on ne dispose pas de statistiques fiables, Rama Valayden, comme la plupart de nos intervenants, observe une évolution des modalités dans l’usage de drogues, qui aboutit parfois vers une prise de risques accrue, surtout de la part de jeunes. L’un d’eux, fréquentant un collège des Plaines- Wilhems, confirme que le cannabis synthétique se répand comme une traînée de poudre au sein de son collège. «Tout le monde doit tester ce produit au moins une fois, sinon on vous traite de ‘femmelette’.» Il avoue qu’il a eu lui-même la peur de sa vie quand il a «tiré deux taffes» de la cigarette d’un camarade de classe. «Je croyais que mon cœur allait lâcher… J’ai vraiment eu peur de ne pas m’en sortir… et on a été obligé de tout confier à notre prof.»
Tolérer les drogues douces
Jack Bizlall, qui est l’auteur de plusieurs réflexions sur les drogues, estime qu’il faut tolérer les drogues douces «qui ne tuent pas par overdose» et ce, afin de mieux cibler les drogues de synthèse et les drogues dures. N’a-t-il pas, d’ailleurs, déjà lâché, sur les ondes d’une radio : «Le gandia, mais tout le monde au sein du MMM en fumait, sauf Cassam Uteem.» Selon Jack Bizlall,«un seul ancien camarade du parti m’a appelé, par la suite, pour me dire qu’il n’était pas un fumeur…»
À bien voir, la consommation de gandia n’est pas le problème. La polytoxicomanie, (que l’on définit généralement comme l’usage simultané ou consécutif de deux substances ou plus) l’est. «À cause de la répression, le gandia est devenu introuvable ou hors de prix. Seuls les gens riches peuvent fumer du bon gandia», confie un avocat, grand fumeur devant l’éternel. Il s’en procure chez son cousin qui en cultive chez lui, sous des lumières spéciales, dans un placard de son appartement cossu – en se basant sur les techniques des laboratoires du Colorado, aux États-Unis. «Il vend sa production à son cercle d’amis. C’est à Rs 1 200 le gramme, vous en voulez ? Ailleurs vous n’allez trouver que de la paille. Et dans les cités ouvrières, il n’y a désormais que des produits chimiques tels Spice et Wassabi.» D’autres fumeurs confirment. «Le gandia qui est disponible sur le marché est de faible qualité, alors certains ont commencé à y ajouter un peu de produit synthétique pour le doper…»

Un laboratoire du Colorado où le cannabis est en vente libre. Les taxes recueillies rapportent gros à l’État
L’hypocrisie est peut-être le terme qui convient le mieux dans le présent contexte, selon plusieurs de nos intervenants. Les drogues de synthèse ont toujours été là, mais le contexte dans lequel les gens en consomment a évolué ces derniers temps. «Là où le problème a commencé, c’est quand on a vu qu’il y avait une demande et que des gens se sont mis à créer des drogues de synthèse en mettant n’importe quoi dedans, souvent en utilisant des médicaments ou autres produits disponibles librement sur le marché.»
En allant vers les substituts chimiques, aujourd’hui plus accessibles, nos jeunes font un pas bien plus dangereux vers des drogues dures. Sur ce plan, il importe d’équilibrer les données de ceux qui sont contre la dépénalisation ou de la légalisation du gandia. Par exemple, on brandit les chiffres de ceux qui sont passés par l’herbe pour arriver aux drogues dures (héroïne, cocaïne, Brown Sugar, Subutex), mais on ne cite jamais le nombre de ceux qui ne fument que de l’herbe depuis des décennies et qui n’ont jamais basculé vers autre chose.
Lexique
Chiffres
ON A TESTÉ…
LightShade à Denver-Colorado
Nous avons mis le cap sur le Colorado, premier État US à interdire le cannabis en 1937 et par la suite, premier État à légaliser sa vente et sa consommation en janvier 2014. Ici les recettes fiscales rapportent tellement gros ̶ quelques 67 millions de dollars rien qu’en 2014 ̶ aux autorités que celles-ci ont été contraintes de réfléchir à un plan de remboursement aux citoyens ! C’est dire que le cannabis est devenu un filon vert.
Aussitôt arrivés, nous tombons sur Mo, un jeune entrepreneur vert qui a lancé un nouveau concept : le taxi vert. Il est le guide touristique qui vous fait découvrir l’industrie du cannabis et ses offres. En route, il nous explique que les représentants des partis démocrate et républicain se sont unis pour organiser un référendum afin de savoir comment utiliser le surplus des recettes fiscales générées par l’or vert. Il est question de financer la construction d’écoles, de cliniques, et d’autres infrastructures. À partir de juillet 2017, la taxe sur la vente du cannabis passera de 10 % à 8 % ̶ afin d’éviter d’autres surplus de revenus. Notre guide pointe vers l’université de Denver où sont enseignés des cours de droit en marijuana. Une première mondiale !
On file vers LightShade, une enseigne connue de produits comestibles dérivés de marijuana. Sont exposés des truffes au chocolat et autres friandises qui vous rendent la tête et le rire facile. Il y a, un peu plus loin, des boissons gazeuses aromatisées au melon d’eau ou à la pêche. Rafraîchissant aussi leur «Special Ice Tea». La concentration de THC varie de 10 mg (dose légère) et 75 mg (dose forte).
Dans une autre boutique, on découvre des menthes et des crèmes pour le corps ainsi que des vaporisateurs qui ressemblent à des cigarettes électriques. Ces nouvelles déclinaisons du cannabis sont en plein essor. «Il y a un an, c’était 5 % du marché récréatif. Aujourd’hui, c’est entre 30 % et 50 %. Ça explose !»
Ameenah Gurib-Fakim: «On n’a jamais analysé le gandia»
Interpellée par l’ONG CLAIM, la présidente de la République nous a fait une déclaration, de New York, où elle se trouve actuellement. «(…)it must be pointed out that cannabis sativa (our local Gandia) has never been studied locally (…) and as such, no scientist of repute would promote that plant in any form and especially not for recreational purposes just yet!» Ameenah Gurib-Fakim ajoute que «the debate can go on forever but until we have the facts and substantiate the claims, it is not possible to even think of depenalisation». La présidente reviendra sur le sujet pour répondre à la lettre de CLAIM.
Publicité
Publicité
Les plus récents