Publicité

25 ans après, ils se souviennent

10 juin 2007, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

“Les plaques tectoniques du raz de marée électoral de 1982 commençaient déjà à bouger dans les années 1970 avec un premier séisme enregistré aux législatives de 1976”, explique d’emblée Swaley Kasenally. Termes qui reviennent chez tous les témoins de cette épopée. “C’était le temps nouveau des choix personnels. Les anciens, à nos yeux, étaient des passéistes”, rappelle Ajay Daby. “C’était toute une jeunesse d’une île Maurice indépendante qui arrivait au pouvoir”, se souvient Anil Gayan. “Nous étions des jeunes (...) qui voulaient faire la politique autrement”, précise Jocelyn Seenyen.

“C’était la fin d’une époque et le début d’une nouvelle ère. L’espoir après la misère”, souligne, pour sa part, Arianne Navarre-Marie. “C’était le résultat d’une longue période de sacrifices qui a vu des gens payer de leur vie. On était arrivé au pouvoir avec une grande espérance”, enchaîne Azize Asgarally. “C’était des élections demandées depuis longtemps et le peuple était en attente des objectifs nouveaux”, assure Karl Offman.

Des élections qui vont permettre à une large majorité de l’électorat de confirmer son exigence d’une nouvelle culture politique. Le peuple va rejeter la corruption, rêver au mauricianisme, à une autre forme de gestion économique mais… “Il y avait un optimisme et une discipline exemplaires. Mais aussi un manque de préparation des nouveaux dirigeants. On avait, entre autres, fait campagne sur les thèmes de ‘Enn sel lepep, enn sel nation’et de la méritocratie. Et pourtant notre premier acte a été de nommer des ministres en fonction des critères castéistes et sectaires. C’était le début de la fin de l’optimisme”, soutient Anil Gayan.

11 juin 1982. L’électorat mauricien se réveille pour aller aux urnes. Une lame de fond traverse le pays. L’alliance Mouvement militant mauricien - Parti socialiste mauricien (MMM-PSM) atomise le Parti alliance nationale (PAN), mené par Sir Seewoosagur Ramgoolam. Derrière ce résultat, il y a le rêve que tout redevient possible. Pourtant, neuf mois après, c’est l’éclatement. La scission au MMM entraîne la création du Mouvement socialiste militant (MSM) que dirige Sir Anerood Jugnauth qui va former un nouveau gouvernement avec le PSM de Harish Boodhoo avant les élections de 1983 et qui vont les reconduire au pouvoir.

Aujourd’hui encore, on se demande ce qui a provoqué le naufrage de cette alliance MMM-PSM, porteuse de tant d’espoirs. “Une fois les élections gagnées, on ne savait pas trop comment gérer le pouvoir”, avance Azize Asgarally. “Beaucoup devenaient ministres pour la première fois. Certains ont cédé à la tentation d’exercer le pouvoir avec arrogance et intolérance”, dit Anil Gayan.

Satteeanand Peerthum ex-pose, de son côté, une autre hypothèse. Il soutient qu’avant même la victoire de l’alliance MMM-PSM, il y aurait eu forte ingérence de puissances étrangères pour influer sur les résultats et, cela, en faveur du PAN. “Ces puissances et surtout les Etats-Unis voulaient empêcher l’accès au pouvoir d’un parti jugé marxisant. Durant les neuf mois qui ont suivi les élections, il y a eu des magouilles pour faire chuter le gouvernement. A l’intérieur du gouvernement, on s’est retrouvé avec des nostalgiques du Parti travailliste qui ont destabilisé l’action de la majorité. C’est pourquoi il est injuste de faire porter la responsabilité de la cassure à Paul Bérenger. Le problème, c’est que sir Anerood Jugnauth et Bérenger ne comprenaient pas ce qui se tramait derrière leur dos”, fait-il ressortir.

“Des élections qui vont permettre à une majorité de l’électorat de confirmer son exigence d’une nouvelle culture politique. Le peuple va (...) rêver au mauricianisme, mais…”

Le constat est finalement celui d’un échec. Du moins est-ce l’avis d’Anil Gayan : “On a failli dans notre tâche de politicien. On a fait les choses dans l’intérêt de nos hommes, de notre camp et non dans celui du pays et cette mentalité de “rodeur boute” a désormais pris le dessus”. Il reste cependant des éléments positifs. “Depuis, c’est un nouvel élan pour l’unité nationale qui s’est installé. (...) Aujourd’hui, beaucoup de têtes pensantes de cette aventure travaillent toujours pour le pays à différents postes de responsabilité”, affirme Arianne Navarre-Marie. Pour Jocelyn Seenyen, c’est aussi la culture de l’alternance qui a pris place dans le paysage électoral.

Les années 1980 démontrent, pour Karl Offman, la capacité d’un pays d’agir sur lui-même. “Maurice a prouvé qu’elle pouvait surmonter les difficultés, malgré un contexte très contraignant. Donc aujourd’hui, lorsqu’on nous dit que nous n’avons pas d’option, je crois qu’on fait fausse route. De la même manière, c’est inexact de dire qu’on n’a pas d’autre choix que de subir les diktats des institutions étrangères. A notre époque, on avait pu convaincre le Fonds monétaire international et la Banque mondiale de nous laisser agir selon nos possibilités”, confie-t-il. Azize Asgarally regrette, lui, cette époque où le fauteuil de parlementaire n’était pas “un contrat de cinq ans avec possibilité de renouvellement”, comme ce serait le cas aujourd’hui.

Même s’il est encore tôt pour l’histoire de livrer son verdict, comme le dit Swaley Kasenally, il n’empêche que les décisions prises après 1982 vont influer sur l’histoire du pays. “Les décisions prises par sir Anerood Jugnauth sont un prolongement des premières décisions de 1982. C’est le pragmatisme qui va triompher”, dit Satteeanand Peerthum. Que reste-t-il en fin de compte? Des leçons à tirer. Swaley Kasenally plaide pour une révolution du mode d’opération des partis politiques. “L’intérêt de la population pour la politique est tout aussi grand. (...) Mais la politique est sujette aux forces du changement. Celui qui n’en tient pas compte risque l’effondrement. La participation publique à la formulation des idées doit être plus large et représentative. Les outils modernes de communication sont les normes et les partis qui relèvent ce défi seront les gagnants”, conclut Swaley Kasenally.

A chaque époque, sa révolution. En 1982, l’île Maurice avait peut-être raté un rendez-vous. Mais elle avait commencé un rêve…

<B>Faits saillants</B>

La benjamine des élus de 1982 se trouvait être Arianne Navarre, à 21 ans, alors que le doyen était sir Anerood Jugnauth, 52 ans. L’alliance MMM-PSM remportait ces élections avec 62,99 % des suffrages exprimés. Le PTr, malgré ses 25,25 %, ne s’assurait aucun siège, ni le PMSD avec 8,33 %. Les élus de l’alliance MMM-PSM ne descendaient sous la barre de 60 % que dans quatre circonscriptions.

QUESTIONS À… PAUL BÉRENGER,

<B>“Le 60-0 illustre l’anomalie de notre système électoral”

● <B>Qu’est-ce qui a conduit au premier 60-0 de l’histoire électorale du pays ? </B>

Deux étapes distinctes ponctuent la période de l’indépendance à 1982. Ce sont les années de braise, entre 1967 et 1971, et les années de transition, entre 1972 et 1982. Pour mieux cerner 1982, il importe de rappeler les législatives de 1976, premières élections auxquelles participe le MMM. A la différence de 1967, elles servaient à consacrer un choix de gouvernement. De 1977 à 1981, un ensemble d’événements vont déterminer le résultat des élections de 1982 : le MMM enregistre ses premières victoires aux élections municipales de 1977, une contestation se fait à l’intérieur du PTr, l’affaire Sheik Hossen éclabousse le gouvernement, de même que les deux dévaluations de 1979 et 1981. En avril 1980, le gouvernement se retrouve enfin en minorité au Parlement. Jusqu’aux élections de 1982, Sir Seewoosagur Ramgoolam vivra sur le fil du rasoir, une période marquée par le transfugisme. Lorsqu’on se présente aux élections, le taux de chômage s’élève à 20 %, l’inflation est de 42 % en 1980 avant de passer à 13,4 % en 1981- 1982 et le déficit budgétaire pour la même période est de 12,5 %. C’est la mauvaise gestion économique qui causera la perte du gouvernement Ramgoolam père.

● <B>Qu’est-ce qui anime la nouvelle génération de politiques qui prend le pouvoir? </B>

Effectivement, hormis sir Anerood Jugnauth, c’est toute une nouvelle génération. A sa naissance, le MMM se signalait par son radicalisme et son idéalisme. (…) En 1982, même si nous demeurons radicaux, nous tirons les enseignements de l’aventure des socialistes qui avaient pris le pouvoir en France en 1981. Ils avaient mis en pratique à peu près le même programme que nous. Nous suivions cet événement quotidiennement et avions fini par comprendre que si on ne tient pas compte des fondamentaux économiques, on va droit dans le mur. Les événements français (...) nous ont permis de préparer 1982, même si nous étions toujours des idéalistes.

● <B>C’est ce qui explique le triomphe du réalisme ? </B>

Nous avons été élus sur la base d’un programme très généreux et social. Je deviens ministre des Finances après 12 ans de syndicalisme. Il fallait équilibrer les comptes et nous étions à genoux devant le Fond monétaire international et la Banque mondiale. Lors d’un Conseil des ministres spécial, nous avions évoqué la possibilité de soit dissoudre le Parlement et revenir devant l’électorat avec un autre programme, ou alors de nous montrer solidaires afin de sortir le pays de l’impasse. Même si j’étais en faveur de la première option, nous avions décidé de tenter de bâtir à partir de la deuxième possibilité. C’est ce qui culminera au budget historique du 30 juillet 1982 que Vishnu Lutchmeenaraidoo reprendra dans les grandes lignes par la suite.

● <B>Quelles sont les causes derrière la crise qui provoquera la cassure avec le PSM, neuf mois après les élections ? </B>

Il y a trois raisons à la crise. La solidarité qui était exigée ne se vérifiera pas dans les faits et, à la place, on assistera à de la démagogie et à beaucoup de bêtises. Ensuite, il faut savoir que, seulement quelques semaines après les élections, Harish Boodhoo avait commencé à courtiser le PTr. Enfin, il y avait une réelle différence de mentalité. Lorsque le PSM décide de nous laisser nous présenter seul aux élections municipales qui ont suivi, le ver était déjà dans le fruit.

● <B>Certains estiment que vous auriez dû vous présenter comme Premier ministre et que le MMM n’avait pas besoin du PSM. Avec le recul, comment analysez-vous ces faits ? </B>

Sir Anerood Jugnauth avait été présenté comme éventuel Premier ministre dès 1976. La question de revoir cette proposition en 1982 n’avait même pas effleuré mon esprit. Quant à la possibilité de se présenter seul sans le PSM, cela relève pour moi du réflexe qui consiste à être wise after the events. Il était important de mettre toutes les chances de notre côté mais aussi, sinon surtout, de rassuser le maximum de gens et de gagner dans la sérénité.

● <B>Vingt-cinq ans après, quels enseignements tirez-vous des événements ? </B>

Une fois au pouvoir, c’était une myriade de radicalistes et d’idéalistes qui vont devenir pragmatiques. Le 60-0 illustre l’anomalie de notre système électoral. Il impose une logique malsaine d’alliance alors que de plus en plus les démocraties évoluent vers un système de 2/3 First Past the Post et 1/3 de proportionnelle. Je tiens aussi à déclarer que le sort du deuxième 60-0 de 1995 est encore plus triste que celui de 1982. Si nous avions alors duré, nous aurions pu accomplir de grandes choses pour le pays. Avec recul, je me dis que Navin Ramgoolam s’était joint à nous pour venger son père. Il voulait nous nuire et c’est ce qu’il a fait quelque temps après les élections. Enfin, à ce jour, c’est une belle aventure qu’est le MMM et nous avons toutes les raisonsd’en être fiers.

Propos recueillis par <B>Nazim ESOOF</B>

Publicité