Publicité
“Casino Royale”
Le “007” nouveau est arrivé et, si les lecteurs veulent bien me pardonner l’expression, il a une bien sale gueule. Le “héros” inventé par Ian Fleming était en fait un voyou, un tueur sans foi ni loi, c’est ce personnage que reprend Casino Royale, mis en scène par Martin Campbell. Oubliez tout le côté suave des premiers rôles précédents et le charme des acteurs qui le tenaient, Daniel Craig, le présent James Bond n’en a aucun. Il a le regard froid d’un assassin, un visage qui a l’air d’être passé dans une bétonneuse et il sourit rarement ; généralement pour signifier à sa victime qu’elle vit ses derniers instants. C’est le physique tout désigné pour ce rôle de sombre brute dans un univers impitoyable. Mais Daniel Craig est un acteur de formation théâtrale et alors qu’on l’imagine inexpressif, il nous surprend par ces aperçus d’humanité qu’il donne à son personnage. C’est la nouveauté : James Bond est un tueur, mais il se montre aussi humain et il est même vulnérable. Dualité qui rend ce 007 le plus intéressant de toute la série.
Dans un long prologue en noir & blanc filmé comme les films d’espionnage d’autrefois, Casino Royale nous présente l’agent secret tuant quelqu’un pour la première fois. Sans être d’une atrocité insoutenable, la scène est quand même d’une brutalité, évoquant celle des films de gangsters. C’est d’emblée l’annonce d’un changement de registre que confirme le reste du film : le nouveau 007 ne tue pas avec la nonchalance de ses prédécesseurs et l’homicide ou assassinat est montré comme quelque chose de sordide. Et, si certaines scènes de poursuite sont hallucinantes (une notamment, à Madagascar, évoque les productions Besson pour les cascades), elles gardent avant tout un aspect essentiellement humain.
Outre les personnages, la grande vedette des scènes d’action dans ce film n’est autre que le corps humain lui-même, avec ses muscles, ses os et surtout son sang. Les gadgets ont été laissés de côté et l’idée d’avoir axé ce film sur l’action et les personnages fait que ce 007 est enfin un adulte.
Cela est manifeste dans un autre domaine : son comportement envers les femmes. Après avoir agi en adolescent boutonneux durant trois décennies, puis en jeune adulte prudent vers la fin des années 1990, James Bond voit enfin la femme comme un être humain dans sa totalité. Il assume ses sentiments et les avoue à celle qu’il aime. On le comprend, c’est Eva Green jouant Vesper Lynd, un agent du Trésor de Sa Majesté. Elle est l’innocente égarée dans un monde de brutes sans pour autant être la potiche de service. Le personnage est fouillé et on appréciera la façon crédible dont se développe l’idylle entre elle et Bond.
Un changement des plus subtils s’opère aussi dans les rapports avec une autre femme : M, toujours incarnée par (Dame) Judi Dench impeccable. Cette fois, dans certains échanges entre elle et Bond, il y a comme l’amorce d’une entente mère-fils.
Le côté glamour avec palaces et destinations exotiques reste à l’ordre du jour, mais cette fois, on nous montre aussi l’Afrique ravagée avec ses chefs de guerre et ses enfants soldats. Les méchants ne sont plus des mégalomanes ou des scientifiques déments, mais des hommes d’affaires sans scrupules comme Le Chiffre (Mads Mikkelsen) obéissant eux-mêmes à d’autres encore plus puissants qui, eux, resteront dans l’ombre. Lors de la parution du premier James Bond, le magazine Times parlait d’un “héros amoral qui sied à la brutalité de notre époque”. C’était il y a plus de quarante ans ; depuis, notre monde ne s’est guère amélioré.
Publicité
Publicité
Les plus récents