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«Nous sommes sur une poudrière»

27 février 2004, 20:00

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Pourquoi doit-on réformer notre système électoral ?

Ce système est vieux de plus de 50 ans. La situation a beaucoup évolué depuis et nous avons pu, souvent, réaliser à quel point le système d?élection First Past the Post (FPTP) est inique. Nous savons le danger que représente cette formule héritée des Britanniques, surtout pour un pays multiracial comme le nôtre.

Pourquoi conserve-t-on la formule «best loser» ?

Elle a été introduite pour donner une certaine réassurance aux mino-rités. Elle ne fait que donner une légitimité constitutionnelle au secta-risme. En a-t-on vraiment besoin alors que, généralement, les partis briguant les suffrages représentent toutes les ethnies composant la nation ? Je pense que la réponse est claire.

Pourquoi ne pas s?en défaire ?

Les gens ne sont pas encore prêts. L?emprise du système FPTP sur les gens est telle qu?y toucher serait perçu comme une tentative de fausser les élections. Je me souviens de la campagne hystérique menée contre la représentation proportionnelle (RP) dans les années soixante. L?ethnie majoritaire a été façonnée pour croire que la proportionnelle vise à lui reprendre le pouvoir.

Ce n?est pas la seule raison. La RP a ses limites.

Oui. Gommer la formule FPTP et son best loser en faveur de la RP exclusive peut donner lieu à une situation cornélienne. La RP seule ne garantit pas la stabilité. Même quand on la verrouille avec des provisions anti-défection.

Les relations interethniques sont assez tendues ces jours-ci. Est-il temps de réformer le système électoral ?

Oui. Seuls les fous peuvent penser le contraire. Nous sommes sur une poudrière ! Lorsque Navin Ram-goolam dit que c?est sous son règne que les réformes passeront, il fait son ego passer avant le pays. En vérité, tout le monde veut sauver sa peau.

Y a-t-il un changement dans la disposition de faire passer la réforme ?

En principe, tout le monde est d?accord. Le Parti travailliste ne s?est pas encore officiellement prononcé sur la question mais ses dirigeants, y compris Navin Ramgoolam, ont déposé devant la commission Sachs, dont j?ai fait partie. Rama Sithanen est aussi le plus enthousiaste des poli-ticiens par rapport à l?introduction d?une dose de proportionnelle dans le système. Sa contribution demande d?être soulignée.

Ayant longtemps réclamé la réforme, pourquoi le régime au pourvoir tergiverse quand le moment de passer à l?action est arrivé ?

Le MMM n?est pas en mesure de décider. Son partenaire, le MSM, donne l?impression de vouloir faire marche arrière. Sans lui, le MMM n?a pas la majorité nécessaire.

Pourquoi cette attitude du MSM ?

Ce parti propose une formule qui, loin de venir corriger les excès sortant des urnes, les accentue. La formule proposée par le ministre MSM de la Justice, Emmanuel Leung Shing, permettra au gagnant de consolider davantage sa majorité grâce à la RP.

C?est pourquoi la Commission n?a pas retenu cette formule ?

Nous avions reçu, à l?époque, une proposition similaire venant de Madun Dulloo et de Raj Dayal, qui a l?avantage d?être simple. Mais elle trahirait l?esprit de la réforme car elle n?aurait fait que conforter la majorité hindoue. La proposition Leung Shing donnerait les mêmes résultats. Je n?ai rien contre mais il faut savoir ce qu?on veut.

C?est peut-être cela toute la stratégie du MSM ?

Loin de moi de dire que l?Attorney General est un cheval de Troie. Mais il est à craindre que sa proposition ne fasse échouer l?esprit de la réforme.

Il n?y a donc pas une meilleure proposition que celle du comité parlementaire présidé par Ivan Collendavelloo ?

Cette proposition est à peu près celle de la Commission Sachs. Les sièges doivent être accordés aux meilleurs perdants après le partage des sièges disponibles sous la RP. Ce n?est qu?à cette condition que la formule best loser corrigera les anomalies.

Le comité Collendavelloo a néanmoins apporté un nouvel élément, tel que résumé dans le paragraphe 114 de son rapport.

L?idée, je suppose, est de consolider la «gouvernabilité» de l?équipe émergeante. Mais ce ne serait pas une bonne chose de créer des conditions favorisant l?accès au pouvoir d?un parti qui, au départ, n?aurait pas été soutenu par au moins la moitié des électeurs. Dans une situation où trois partis sont en lice, celui qui émerge n?a pas forcément cette majorité. Ce ne serait pas juste de lui donner, par des voies détournées, le privilège de gouverner alors que les électeurs ne l?en ont pas jugé digne.

Serait-ce mieux si les alliances se faisaient après la joute électorale ?

Que la coalition soit contractée avant les élections ou après n?a aucune importance. Notre pays a connu une coalition post-électorale en 1976 et cela a marché. Le MMM avait alors crié au scandale et s?était plaint que son droit de former un gouvernement a été usurpé. Mais il n?en a rien été.

L?expérience rodriguaise sert de munition aux opposants de la RP...

Quoi qu?on puisse dire, le nouveau système marche. Le résultat peut choquer parce que le territoire est exigu. Mais si la même formule est appliquée à Maurice, elle assurerait une majorité de dix et non de deux, comme là-bas. Et à la Chambre des Communes d?Angleterre, elle offrirait une majorité de 60 ! Je vous assure qu?en Angleterre, on ne cracherait pas dessus ! Surtout quand on sait que si les provisions anti-défection sont faites, une majorité d?un à deux suffit pour gouverner.

Comment expliquer alors le lever de bouclier contre l?expérience rodriguaise ?

Seuls ceux qui n?y comprennent rien critiquent cette formule. Je constate que ceux qui ont voté le plan pour Rodrigues rechignent quand il faut l?appliquer à Maurice. Avec le recul, la seule chose que j?aurais changé pour Rodrigues, si je devais écrire le projet maintenant, c?est d?assurer que le leader des partis, s?ils perdent aux urnes, puissent encore se faire élire par la RP. Mais, à l?époque, personne n?aurait pu imaginer que Serge Clair perdrait à Rodrigues?

C?est donc faux de prétendre qu?une dose de RP entamerait la stabilité politique ?

C?est le peuple qu?il faut convaincre pour obtenir une majorité confortable. Une majorité de deux ou trois suffit au Parlement pour faire voter des lois. C?est à cela que doit servir la majorité, pas pour insulter l?opposition et la forcer à partir !

Les formules de réformes débattues ces temps-ci ne font pas un très grand cas de la représentation féminine?

La formule Collendavelloo propose de réserver un quota d?au moins six places pour les femmes. Ce n?est pas suffisant. Six femmes sur cent députés? autant alors ne pas en inclure du tout ! Mais en même temps, je suis d?accord avec le principe Leung Shing, qui est de laisser les femmes s?imposer librement, sans le truchement d?une discrimination positive. Je trouve même le principe des quotas fort discutable. Nous avions proposé d?encourager les partis à inclure davantage de femmes dans leurs listes électorales en faisant de cela un critère pour obtenir un financement de l?Etat. C?est davantage au niveau des partis que la révolution doit venir.

Quelles sont les chances que la réforme passe sous le présent gouver-nement ?

Je ne peux qu?espérer qu?elle passe au plus vite. Sinon, des jours très sombres nous attendent. Notre Consti-tution prévoit que certains changements fondamentaux dans les lois du pays ne peuvent être apportés que si l?on commande une majorité de trois quarts au Parlement. Imaginez que des intégristes profitent d?une vulné-rabilité de la population et se fassent élire massivement. Qu?est-ce qui les empêcherait d?introduire des lois restreignant les droits fondamentaux des citoyens ? Il y a des raisons d?avoir peur. La population devra se montrer très intransigeante envers les dirigeants qui se défileront devant leur responsabilité.

« La formule de représentation proportionnelle seule ne garantit pas la stabilité. Même quand on la verrouille avec des provisions anti-défection. »

« Ce ne serait pas une bonne chose de créer des conditions favorisant l?accès au pouvoir d?un parti qui, au départ, n?aurait pas été soutenu par au moins la moitié des électeurs. »

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