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«Mal partie», l?Afrique arrivera-t-elle à bon port ?

9 décembre 2007, 20:00

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par Issa Asgarally

Négrologie : Pourquoi l?Afrique meurt, Stephen Smith, Prix de l?Essai France Télévisions, Editions Calmann-Lévy,
250 pages, 17 euros.

«L?Afrique noire est mal partie», écrivait René Dumont en 1962 alors que le «soleil des indépendances» venait de se lever sur le continent, déterminé à prendre son destin en main. Dans son essai, Négrologie , Prix de l?Essai France Télévisions en 2004 ? présidé par Bernard Pivot ?, Stephen Smith, qui, depuis vingt ans, parcourt l?Afrique comme journaliste, depuis 2000 pour «Le Monde», démontre que quarante ans plus tard, mal partie et jamais arrivée, l?Afrique se meurt : 3,3 millions de victimes dans la guerre au Congo-Kinshasa, 800 000 Tustsi massacrés à la machette lors du génocide au Rwanda, 200 000 Hutu tués au cours de leur fuite dans la jungle de l?ex-Zaïre, 300 000 morts au Burundi depuis 1993 et autant en Somalie, pays sans Etat depuis 1991. Sans parler du Soudan, du Congo-Brazzaville, du Libéria ( avec les fameux Small Boys? Unit, les enfants-soldats, de Charles Taylor ), de la Sierra Leone, de la Côte d?Ivoire (et ses conflits sanglants autour de l?ivoirité )?

L?état des lieux est apocalyptique : «Si la moitié du continent est dévastée par des guerres d?écorcheurs, l?autre vivote entre crise et corruption, tribalisme et anarchie. Emigration clandestine, fuite des cerveaux : les meilleurs partent ; dans nombre de pays, les fonctionnaires cumulent des mois, voire des années, d?arriérés de salaire, les hôpitaux sont des mouroirs, les écoles fermées. L?Etat s?effondre.» Et le sida frappe partout, poursuit Stephen Smith, qui rappelle que dans sept pays, nommément l?Afrique du Sud, le Botswana, le Lesotho, le Swaziland, la Namibie, la Zambie et le Zimbabwe, où le taux de prévalence chez les adultes frôle ou dépasse 30%, l?espérance de vie reculera en moyenne, d?ici à 2015, de 17 ans.

Seuls quelques îlots émergent dans un océan de malheur. Et encore ! Dans «Le Cap des tempêtes», Stephen Smith s?attarde sur l?un de ces îlots, l?Afrique du Sud post-apartheid. Il en souligne les réussites : les ventes records de diamants en 2000 et 2002, la hausse prodigieuse des cours de platine dont regorge le sous-sol, le déficit budgétaire de 2,2% en 2002, la dette extérieure ne dépassant pas le même niveau, l?inflation à moins de 10%, l?aide extérieure représentant seulement 2% du budget de l?Etat. Puis, à contre-courant des génuflexions habituelles devant l?Afrique du Sud et l?ANC, Stephen Smith décrit le revers de la médaille. Il rappelle la déclaration de Thabo Mbeki, en 2000, sur la «spécificité africaine» du sida qui serait dû à la pauvreté, au sous-développement et, en dernier lieu, à l?injuste «ordre blanc», du colonialisme à l?impérialisme en passant par l?apartheid ! Moeletsi Mbeki, vice-président de l?Institut sud-africain pour les Affaires internationales, a condamné l?empowerment au profit d?une nomenklatura issue de l?ANC. Des pots-de-vin ont été empochés par de hauts responsable de l?ANC pour influer sur l?attribution de contrats de fourniture de matériels de guerre d?une valeur de 4,8 milliards de dollars destinés à l?armée sud-africaine. Thabo Mbeki a évincé le président d?une commission d?enquête indépendante, le juge Willem Heath, naguère nommé par Nelson Mandela en raison de sa probité. Et l?Afrique du Sud est le pays le plus violent du globe, 20 000 personnes étant assassinées en moyenne par année depuis 1994 et 15 000 braquages de voitures à main armée s?y produisant?

Pourquoi l?Afrique meurt-elle ? Sans ignorer le martyre de la traite, les ravages du colonialisme et les injustices de l?ordre international, Stephen Smith refuse d?imputer aux seuls agents extérieurs la détresse du continent. Se réclamant de René Dumont, il tient les Africains pour principaux responsables de leurs malheurs, s?enferrant dans des pièges identitaires ? la négritude, l?africanité, l?authenticité ? qui forment autant de façons d?idéaliser le passé pour ne pas construire le futur. Il appelle ce «supplément d?autodamnation», la négrologie.

La lecture de «Négrologie» est vivement recommandée aux apprentis-sorciers de la pensée identitaire à Maurice. En effet, Stephen Smith se penche sur le mécanisme des génocides en Afrique noire, en particulier au Rwanda. «C?est parce que l?illusion identitaire conduit les acteurs dans l?impasse exterminatrice qu?une lecture politique doit tenir compte de la conscience ethnique, dont la logique génocidaire est la raison paroxystique.» Il cite Henri Lopes, qui écrit dans la préface à «Négritude et Négrologues» de Stanislas Adoveti : «A trop rêver nos identités, n?avons-nous pas engendré des cauchemars réels et tangibles ?» Au pied des fosses communes de l?illusion identitaire tribale ? et qui demain sera peut-être religieuse grâce aux «prédicateurs-brigands», comme on les appelle à Kinshasa ?, Stephen Smith reprend le propos de Henri Lopes qui estime qu?il n?y a pas «d?autre issue à ces géhennes que de penser le monde non plus en termes de races mais d?individus, de droits et de valeurs universels.»

C?est le défi que l?Afrique doit relever, si elle veut pousser les «volets du particularisme noir».

Stephen Smith réfute plusieurs idées reçues, dont une participe de l?industrie du souvenir en Afrique : la «Maison des esclaves», à l?île de Gorée, d?où seraient partis 180 000 esclaves entre 1711 et 1810 : «En vérité, si ces sous-sols voûtés abritèrent des captifs, ceux-ci firent uniquement partie de la domesticité d?une riche métisse, la signare ? du portugais senhora ? Anne Colas, propriétaire de cette demeure construite tardivement par des Français, entre 1783 et 1786, laquelle n?a jamais servi d?embarcadère à des milliers d?esclaves.»

Le berceau de l?humanité sera-t-il une nécropole ? C?est bien pour aider à l?éviter que Stephen Smith a écrit ce livre, qu?il avive la blessure, plongeant sa plume dans les plaies ouvertes de l?Afrique : ? C?est dans une double filiation ? la franchise et le souci de la place de l?Afrique dans le monde ? que s?inscrit cet ouvrage.»

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