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«Esprit, es-tu là ?»

19 mai 2006, 20:00

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On avait rendez-vous à Lallmatie. On avait rendez-vous avec des on dits. Un vrai chapelet d?histoires à dormir debout, de racontars, de «zistwar fer per» à l?usage exclusif d?adultes consentants.

Depuis quelques jours, chacun y allait de sa version. C?est à qui avait la plus sensationnelle. Dans la panoplie, au choix : deux vieilles femmes drapées de sari blanc montant des chevaux blancs. Plus sophistiquée : deux vieilles femmes (est-ce les mêmes, seul le diable sait) conduisant une calèche. La version améliorée : la calèche, le cheval avec en prime un cercueil. Le tout bien évidemment se promenant aux alentours de minuit (comment peut-il en être autrement ?) et baignant dans un halo de lumière, comme pour mieux attirer l?attention.

Des apparitions qui suivraient un trajet établi entre le cimetière de la localité et le lieu de crémation. Que rêver de mieux pour faire marcher crédules et superstitieux ? Quand en plus, le décor s?y prête : un village qui s?est imprimé dans la mémoire collective comme celui du «touni minuit», des maisons dans les champs de canne, des petits chemins mal éclairés et beaucoup de chiens qui aboient à la lune, le scénario est tout écrit.

Elle était belle, jeudi soir, la lune. Coquette, elle portait sur le haut de son visage rond, un masque de nuages noirs. Alors, nous avons répondu à son invitation. Celle d?une virée sur les traces de macchabées qui n?arriveraient pas à trouver le sommeil.

Schéma classique dans ce type de phénomène : il faut une mort violente au préalable. Lallmatie a l?avantage d?en présenter deux, relativement récentes. Le double assassinat d?Indira et Asha Jhurry à Bharuth Lane, Lallmatie, mi-janvier. Ces deux belles-s?urs ont été tuées froidement de plusieurs coups de couteau à leur domicile.

Prétexte pour que ressortent toutes les histoires de «naam traine», dont est friand l?imaginaire local, habitué qu?il est aux «bolom sounga», «daïnes» et autres «move zer». Ce qui «expliquerait» aussi pourquoi les apparitions seraient doubles et féminines.

Il faisait froid jeudi soir à Lallmatie. L?heure estimée du passage de la calèche se situant entre minuit et une heure du matin, nous avons fait plusieurs tours du village entre 23 heures et deux heures du matin. Nous n?étions pas seuls.

<B>«Mo fek sorti lopital,me mo finn vini»

Ce soir-là, nous avons croisé une demi-douzaine de véhicules «patrouillant» dans Lallmatie en plus des véhicules de police. Devant les premières maisons de la NHDC, un van est garé, les occupants sont debout en pleine rue.

Ils sont venus de Verdun, Saint-Pierre. «Zordi fet pou moi.» Celui qui parle, a le bras en écharpe. Mais il n?aurait raté la sortie à Lallmatie pour rien au monde. «Dimann bann la», lance-t-il en montrant du doigt ses compagnons. «Mo fek sorti lopital, me mo finn vini.» Pour bien montrer que l?heure est à la fête, il va au van, et en ressort avec une bouteille de rhum. Des verres suivent, la bouteille passe de mains en mains. Les apparitions supposées ont au moins le mérite de donner une raison d?être à un banal «plan boir».

C?est que l?attente est longue. Minuit, minuit et demie, une heure, et la fantomatique calèche qui ne vient toujours pas. D?autres, plus pressés, préfèrent aller à sa rencontre. Ils prennent les devants. Au lieu de squatter un lieu «stratégique», ils préfèrent tourner en rond dans le village.

<B>On finit même par parler boulot</B>

Pas étonnant qu?après cela, les villageois se plaignent de ne pas pouvoir fermer l??il de la nuit. Et qu?ils disent être dérangés par des éclats de voix et des aboiements. Mettez-vous à leur place, la rumeur qui enfle attire son lot de véhicules. à l?intérieur, des curieux jouant à se faire peur. Tous se rinçant le gosier avec de généreuses lampées de boissons alcoolisées. Alors forcément, le ton monte. On ne fait pas attention aux gens qui dorment. On se gare carrément devant chez eux. On parle, on rit, on gesticule, on jure. On dérange sans vergogne.

Dans les rues de Lallmatie la nuit, vous ne rencontrez pas d?habitants du village. Mais des compatriotes venus d?un peu partout, en mal de sensations fortes. Ce qui les attire ? «Monn tann pe koz sa lor enn radio, ler la monn desid pou vinn guete.» Entre ceux qui soutiennent mordicus que «le mal existe» et ceux qui affirment avoir rencontré quelqu?un qui a parlé à un autre qui a vu la calèche, hop, un éclair de lucidité.

Il est plus d?une heure et demie. Deux autres voitures viennent d?arriver. Une bande de potes, des jeunes cadres, selon leurs propres dires, en sortent. «Nounn vinn kass enn yen, telman mank distraction dan sa Moris la.»

Ils choisiront de s?arrêter à un mètre d?une croisée de rue, pour ne rien rater du passage d?une calèche qui, ils le sentent bien eux-mêmes, ne viendra pas. En dehors des frayeurs de certains. échange de blagues, de boutades. On finit même par parler boulot.

Autre étape du jeu : passer devant la maison des Jhurry. Sentir monter un frisson au creux de son dos, entendre s?affoler son coeur qui sait que c?est là le lieu d?un crime. Les moyens ne manquent pas de faire monter l?adrénaline. Avant de partir, d?autres badauds ont repéré une colonne de fumée au loin, comme un champ qui brûle. «Enn signal sa, zot pe vini», lance quelqu?un dans un grand éclat de rire.

Mais le froid finira par avoir raison d?eux. «Ayo, inn ler nou al boir enn dite kot Providence do.» Ainsi s?achève une nouvelle nuit sans histoires à Lallmatie.

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