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« Notre atout, c?est le Mauricien »
L?indépendance est comme un pont : avant, beaucoup n?en veulent pas, après, tout le monde le prend. Ce pont, vous n?en vouliez pas. Pourquoi ?
J?étais trésorier d?un parti, le PMSD, qui pensait que la petite île Maurice souffrirait terriblement si elle accédait à l?indépendance. C?est ce qu?avait prédit ? excusez du peu ? un prix Nobel d?économie, le professeur James Meade. L?indépendance était considérée comme une entreprise extrêmement hasardeuse sur le plan économique.
Ce « non » a été l?erreur de votre vie ?
Je ne crois pas m?être trompé, car mes appréhensions étaient légitimes. Mais je crois aussi que l?indépendance a été une bonne chose. Elle nous a responsabilisés. Le soir du vote de 67, Gaëtan Duval a pleuré. Moi, j?avais peur. Je me demandais qui serait là pour aider les Mauriciens.
La réponse était simple : les Mauriciens eux-mêmes. Nous sommes débrouillards, on sait s?adapter. À ceux qui en doutaient, l?indépendance l?a prouvé.
Certains ont quitté Maurice, vous êtes resté. Pourquoi cela ?
Parce que je l?aime, mon pays ! En 1944, je suis parti étudier la comptabilité en Afrique du Sud. Une fois mon diplôme en poche, le cabinet Deloitte m?a fait un pont d?or pour aller travailler à Paris. J?ai refusé, je suis rentré à Maurice. Je me souviens encore de la réaction de mes copains qui me disaient que je faisais une grosse bêtise, que Maurice était « foutue ». Moi, je savais que mon avenir était ici, sur la terre de mes ancêtres. Jamais il n?a été question que je parte, ni à l?indépendance, ni à aucun autre moment.
Quel regard portez-vous sur les 40 ans d?indépendance de Maurice ?
Je retiens d?abord deux réussites. La première est politique, on la doit à sir Seewoosagur Ramgoolam : c?est la démocratie. La seconde est économique, c?est le fameux « miracle mauricien », et il s?appelle sir Anerood Jugnauth. Au fond, le professeur Meade s?est trompé sur toute la ligne. Il avait fait de notre diversité culturelle notre problème numéro 1 ; c?est, au contraire, ce qui a fait notre force. J?ai une proposition à faire : brûlons le rapport Meade ! Pourquoi pas ce mercredi au Champ-de-Mars, entre le lever du drapeau et les coups de canons. Et dire que j?ai participé à la rédaction de ce rapport?
Deux réussites, un autodafé? et quel défi pour demain ?
Le deuxième miracle à accomplir est celui de la formation. Notre atout, c?est le Mauricien, c?est sur lui qu?il faut miser. La formation est donc essentielle, de l?enfant à l?adulte, dans tous les métiers, à tous les postes. En fait, le futur de l?île Maurice a un nom : Joël de Rosnay. J?ai beau être un homme du xxe siècle égaré dans le xxie, j?ai compris que l?avenir, c?est lui.
En ce moment, la fierté d?être mauricien est de tous les discours. Ce patriotisme prémâché n?a pas un petit goût frelaté ?
Que voulez-vous, la récupération politique du 12 Mars est inévitable. Le peuple est, quant à lui, patriote du 1er janvier au 31 décembre.
Cette fameuse fierté, que masque-t-elle au fond ?
Notre principal échec, ma plus grande déception aussi, c?est le communalisme.
En 40 ans, cette pratique a gagné du terrain. Aujourd?hui, c?est un réflexe politique : dès lors qu?un leader se sent menacé, il retourne à sa base. Gaëtan, le « Roi Créole », l?a fait. Abdool Razack Mohamed l?a fait. Tout le monde l?a fait.
La faute à qui ?
À l?Histoire.
Elle a bon dos, l?Histoire?
La démocratie et les élections sont à l?origine du communalisme. Comme disait Churchill, la démocratie est « the least bad of all the systems ».
Vive la dictature ?
L?espoir, c?est la jeunesse. La génération politique actuelle, elle, n?a pas évolué.
Outre le communalisme, l?autre défaite, n?est-ce pas la pauvreté ?
Reste à savoir ce qu?on entend par pauvreté. En 1973, là oui, il y avait de quoi être inquiet.
Vous ne voyez pas l?écart se creuser entre?
Ce n?est pas vrai, sauf pour une petite minorité.
100 000 pauvres : elle est dodue votre « minorité » !
Écoutez, je ne nie pas les problèmes. Ce que je sais, c?est que nous sommes une toute petite île dans un grand océan. Le coût des transports, pour nous, est vital. Or, avec un pétrole à 105 dollars, si nous voulons survivre, il n?y a pas trente-six solutions. Il faut plus de travail et plus de productivité. « Travailler plus et produire plus », dit Sarkozy aux Français. C?est aussi la solution pour Maurice.
"Le futur de l'île Maurice a un nom: Joël de Rosnay"
Nous avons un autre slogan : « La démocratisation de l?économie »?
C?est joli, mais c?est du bla-bla. Moi, je l?ai pratiquée toute ma vie la démocratisation de l?économie.
Ça veut dire quoi ? Répartir équitablement les profits, du balayeur au directeur. C?est ça, la démocratisation.
Ce n?est pas se servir à droite à gauche pour remplir les caisses de l?État. Ça, c?est de la démocratisation politique de l?économie. Vous savez, notre ministre des Finances manque probablement de tact politique, mais c?est un excellent gestionnaire, il sait de quoi il parle. Je suis persuadé que sa réforme est nécessaire. Son problème, ce sont les idéologues socialistes du PTr. Les Burty David, les Deerpalsing ont un gros défaut : ils oublient qu?il faut produire avant de distribuer. Sinon, on distribue du vent.
Le ciblage, c?est du vent ?
Le ciblage est inévitable, mais pas le ciblage façon travailliste, à la sauce « nou banne ». Soyons réalistes. Trou-vez-vous normal que Rico du Mée, Cyril Lagesse ou Jacques Harel touchent la même pension de vieillesse que le petit travailleur ? L?État me verse Rs 1 200 par mois, c?est absurde, cette somme devrait profiter à d?autres. Ceci dit, ne comptez pas sur moi pour plaindre Rama Sithanen. Il s?est mis tout seul dans l?embarras. Avant les élections, n?a-t-il pas fait campagne contre le ciblage de la pension de vieillesse ? On me l?avait supprimée, et devinez qui me l?a redonnée en arrivant au pouvoir ? Monsieur le ministre des Finances.
Pour conclure, testons votre vision : prêt pour un questionnaire « 400 ans lindependans » ?
Prêt.
Quel sera, selon vous, vers l?an 2368, l?enjeu des élections ?
Espérons qu?il y en aura un !
Notre moyen de locomotion ?
La téléportation.
La mode que suivront les adolescents ?
La nudité.
Quelle sera la pénurie du moment ?
Il n?y en aura plus, ce sera le nirvana.
La première cause de délinquance ?
La drogue, hélas.
Le régime politique de Rodrigues ?
Peut-être l?indépendance.
L?attrait touristique de Maurice ?
Toujours les Mauriciens.
Le nouveau métier des ex-sucriers ?
Agent immobilier.
Votre planète de résidence secondaire ?
Je resterai fidèle à la Terre.
Le pays dont la dictature vous fera peur ?
L?Indonésie.
La nouvelle coiffure de Madonna ?
Afro !
BIO EXPRESS
● Né le 18 août 1925, à Rose-Hill.
● Marié, quatre enfants.
● Profession : expert-comptable.
● Ex-trésorier du PMSD.
● Créateur de DCDM, Mauritius Oil Refineries Ltd et Villas Caroline.
● Signe particulier : dévore plusieurs livres par semaine. « On me dit que ce n?est plus une passion, mais un vice ! »
SES 5 DATES
■ 1938. « Count your blessings », lui dit une vieille dame. Cette phrase le marque à vie : « J?ai appris à 13 ans la pensée positive. »
■ 1952. Cofondateur du cabinet d?expert-comptable De Chazal du Mée.
■ 1983. Devient président de la Mauritius Employers Federation (MEF) et du Mauritius Turf Club (MTC).
■ 1988. Crée l?Industrial Vocational Training Board (IVTB).
■ 1997. Pèlerinage à Notre-Dame-de-Fatima, au Portugal.
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