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« Noël creuse le fossé entre l?élite et la classe moyenne »

23 décembre 2007, 00:00

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La fièvre acheteuse est de retour. Pourquoi cette frénésie d?achat ?

Parce que Noël est avant tout une fête du don et du contre-don. À cette période de l?année, il y a comme une obligation morale de donner. Et celui qui donne doit faire semblant de rester désintéressé. L?acte d?offrir, pourtant, est loin d?être anodin.

Donner, c?est renforcer son capital de sympathie, de réputation, d?honneur, de considération. Celui qui ne donne pas est l?avare, l?ignoble, tandis que la générosité est perçue comme une marque de noblesse. Mais elle a un côté factice : « Je dépense, donc je suis. »

D?où cette consommation outrancière à laquelle chacun se sent obligé de participer. Nombre de familles modestes en sortent gavées, voire même surendettées.

Noël comme miroir des inégalités donc ?

Absolument. Il faut offrir, dépenser, consommer, acheter ; les médias martèlent ce message chaque jour. Résultat, la période de Noël creuse un peu plus le fossé entre l?élite et la classe moyenne qui s?appauvrit. Le mercantilisme de Noël cherche ainsi à capter le pouvoir d?achat des plus favorisés et pousse à l?endettement ceux qui en disposent peu.

Certains montrent qu?ils ne comptent pas. Parfois même dans un esprit de concurrence ! C?est la « lutte des strass » ?

La compétition sociale a toujours existé. Ceci dit, Noël crée une surenchère : on rivalise dans le jeu du don et du contre-don. Cette vaste hypocrisie collective montre bien qu?à l?ère du vide, la fête commerciale a remplacé la fête religieuse. Du coup, le sens profond de Noël ? celui qui déclenche une formidable espérance bien au-delà de l?aspect religieux ? s?en trouve escamoté.

Même dévorée par la consommation, cette fête ne remplit-elle pas une fonction sociale essentielle en créant du lien ?

Si. Noël ne se décode pas seulement à travers la grille de la société de consommation, ce serait trop restrictif. L?attachement des Mauriciens à cette fête ? comme à toutes les autres ? marque un rythme précieux pour notre société. Une fête, c?est une soupape, on se lâche. Noël permet ainsi de compenser les sacrifices consentis pendant le reste de l?année. Mais surtout, c?est l?occasion de partager, de se retrouver en famille, avec ses proches. Voilà pourquoi ce moment est tant attendu.

Nous n?avons plus de temps à consacrer aux autres. Noël reconstruit ce lien, il retisse les réseaux de solidarité dont notre survie dépend. Tout le système de don répond à ce besoin de l?autre. On lui rappelle combien sa présence vaut de l?or, et peu importe combien ça coûte.

Des anthropologues ont observé des tribus qui n?hésitaient pas à dilapider en quelques jours leurs maigres réserves de nourriture dans une fête exprimant l?unité de leur clan. Lorsque chauffent les cartes bleues, cela relève-t-il de la même logique ?

Je le pense. Comme chaque peuple, les Mauriciens ont besoin de fête, à commencer par les personnes les plus démunies. La question de la rareté est ici essentielle : moins on prend le temps de festoyer, plus ce moment est précieux.

On ne peut donc pas se passer de Noël ?

Ni de Noël, ni d?aucune autre fête qui permet d?être ensemble et d?oublier les tracas du quotidien.

Est-ce que ce besoin de partage balaie toutes les frustrations ? Quand les touristes sirotent l?enchantement d?un Noël sous les tropiques, les Mauriciens déchantent sur la question du pouvoir d?achat?

Qu?un étranger de passage pour les fêtes de fin d?année dépense en une nuit l?équivalent d?une année d?économies en roupies, oui, cela a quelque chose de frustrant. Le clinquant, les paillettes agitées devant des personnes dému-nies attirent forcément la convoitise et nourrissent parfois un sentiment d?injustice. Mais pas au point d?engendrer de l?agressivité. Au contraire, les Mau-riciens sont suffisamment intelligents pour comprendre que leur avenir dépend de cette interaction économique. Ils ont conscience que plus l?étranger est dépensier, plus ils auront de chances de sortir de la galère.

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