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« Il faut sortir des ghettos religieux »
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« Il faut sortir des ghettos religieux »
<B>C?est votre huitième séjour à Mau-rice. Qui est là : le touriste épris de sable fin ou l?intellectuel globe-trotter ? </B>
Cette fois-ci, je fais aussi du tourisme, mais c?est d?abord une visite de travail. Je suis ici en tant qu?intellectuel engagé, pour prolonger l?action entamée il y a presque douze ans aux côtés d?organisations musulmanes.
<B>Et vous êtes l?hôte de qui ? </B>
D?un collectif d?associations locales. Ce sont des personnes de terrain, liées au tissu associatif musulman. Certaines interviennent plus largement dans le domaine du social et de la solidarité. Elles ont cette même vision que l?on peut être tout à la fois pleinement mauricien et pleinement musulman.
<B>Certains en doutent ? </B>
Des musulmans doutent de la façon dont ils pourraient être pleinement mauriciens. Ils auraient tendance à s?isoler, à rester entre eux. Être mauricien et musulman, ce n?est pas seulement acquérir les deux dimensions de cette identité. Le but, c?est que chaque dimension nourrisse l?autre. Pour cela, il faut être un citoyen engagé. Prendre conscience que la société n?est pas simplement une communauté religieuse, que c?est une communauté de citoyens.
<B>Cette vision s?abreuve d?une idée force, le thème central de votre visite : « Construire la confiance ». En qui ou en quoi ? </B>
Depuis les événements du 11 Sep-tembre, la méfiance a gagné les esprits. La suspicion augmente, on ne sait plus qui est quoi. Cette méfiance appelle une reconstruction de la confiance. D?abord, la confiance en soi. Car les sujets de la méfiance finissent par douter d?eux-mêmes, de leurs valeurs, de leur identité plurielle. Ensuite, la confiance en l?autre, la confiance mutuelle, basée sur une citoyenneté commune.
<B>Vous interpellez donc l?ensemble des citoyens ? </B>
Absolument. On peut s?asseoir, en tant que citoyen mauricien, et blâmer les politiques de faire du communalisme. On peut aussi se dire, « c?est moi qui peut changer les choses ». À un moment donné, il faut des citoyens responsables. C?est aux citoyens de résister à la manipulation politicienne. Parce qu?au bout du compte, on a ce qu?on mérite. Les citoyens passifs sont le jouet des politiciens actifs.
Les politiciens, pour arriver au pouvoir, jouent sur les réalités de la société, donc ils instrumentalisent, c?est leur travail. Encore une fois, on peut se plaindre d?être instrumentalisé. Mais cessons d?être des victimes, car c?est précisément ce qui permet aux politiciens de nous traiter de la sorte.
<B>Vous les rencontrez régulièrement. Demain, le président de la République vous reçoit?</B>
Les dirigeants de ce pays connaissent parfaitement mon discours. Je n?hésite jamais à leur dire que Maurice ira mieux quand il y aura plus d?éthique en politique. Mais au fond, ce qui m?intéresse dans ce débat, ce n?est pas de chercher le coupable de l?instrumentalisation, mais le responsable de sa résistance. Et ce responsable, c?est le citoyen et la citoyenne. C?est avec eux qu?il faut établir des ponts, sortir des ghettos religieux, culturels et intellectuels, pour se retrouver autour de projets. Il y a des fléaux dans ce pays. Il y a la pauvreté qui s?accroît.
C?est quand même incroyable d?être dans une société qui a un tel potentiel économique, un tourisme florissant, on veut encore plus de visiteurs? et puis quoi ? On va laisser les pauvres devenir plus pauvres dans une petite île ? Je loue souvent, quand je voyage, le modèle mauricien, en disant que c?est une société plurielle qui réussit, mais c?est aussi une société fragile.
<B>Fragile comme votre réputation. Vous n?avez pas que des amis à Maurice?</B>
Posons d?emblée que je viens de deux univers. L?Europe d?un côté, le monde musulman de l?autre. Quand vous êtes entre deux univers et que vous décidez de construire des ponts, vous savez que sur les deux rives vous ferez des mécontents. Pour les Occidentaux je suis trop musulman ; pour certains musulmans je suis trop occidentalisé. « C?est un Suisse, quoi ! Il vient avec l?islam de Suisse? » ; voilà ce que j?entends. Au sein de la communauté musulmane mauricienne, certains ont l?impression que je prône un islam moderniste, venu d?Occident et qui ne serait pas un véritable islam.
<B>Et que leur répondez-vous ? </B>
Qu?à la lecture des sciences islamiques et de mes études, il y a leur opinion, et il y en a d?autres. Pour certains, c?est gênant, car ils pensaient détenir un monopole. D?autres critiques émanent de la presse. Quelques journalistes mauriciens sont très influencés par ce qui vient d?Europe, donc ils répètent. Ma réponse est simple : « Dites-moi ce que j?ai dit, et je débats là-dessus, pas sur ce que vous avez lu sur Google. »
<B>On a appris ? mais pas sur Google ? que vous venez d?être condamné pour outrage après avoir insulté des agents de police dans un aéroport parisien. Pourquoi ce coup de sang ? </B>
J?allais rater mon avion, j?étais fatigué, je me suis retrouvé devant une fonctionnaire très zélée? Effectivement, j?ai eu des propos déplacés.
<B>C?était une bêtise ? </B>
Je dirai plutôt que c?était un enseignement : on est l?abri de rien.
<B>Pas même d?une polémique sur les décibels du muezzin. La plainte déposée vous a-t-elle choqué ? </B>
Non, j?ai suivi cette affaire de près et je n?ai pas été choqué. Cependant, je ne crois pas que le recours à la loi soit la bonne méthode. Il faut absolument, dans une société comme Maurice, qu?on ne se dispute pas à coup de lois. Faisons très attention à ces choses-là. Vous, vous pouvez solliciter la loi dans l?idée de trouver une solution. Mais d?autres, des deux côtés, utiliseront votre démarche pour polariser le débat dans la passion ; c?est ce qui s?est passé. Évitons cela. Le dialogue, une table, on prend le temps. Et si au bout du dialogue on ne trouve pas de solution, le légal fera l?affaire. Mais le dialogue avant le légal, pas l?inverse. Ne traduisons pas la démocratie par une dictature du droit.
<B>Pensez-vous que des lois mauriciennes sont contraires à l?islam ? Si oui, souhaitez-vous que les lois s?adaptent à l?islam, ou bien que l?islam s?adapte aux lois ? </B>
Non, je ne crois pas que des lois mauriciennes sont contraires à l?islam. J?ai eu des rencontres avec des juristes à ce sujet, il n?y a pas de contradiction à ma connaissance. Les possibilités d?adaptation font qu?il n?est pas nécessaire de changer la loi.
<B>Quel est votre regard sur le « nouveau » Cehl Meeah ? </B>
Est-il sincère ? S?agit-il d?une vraie transformation de l?individu ou d?un jeu politique ? Le changement est si brusque que n?importe quel être raisonnable s?interrogerait. Personnellement, je lui donne le bénéfice du doute par l?évaluation du temps. Cehl Meeah est passé d?une position radicale et conflictuelle à une position d?ouverture solidaire. C?est quand même deux visages différents. On peut changer aussi radicalement, ça existe. Mais la sincérité de la démarche ne peut-être évaluée qu?à l?épreuve de l?agir et du temps.
<B>En Europe, plusieurs médias vous ont récemment consacré des reportages très critiques. Avez-vous été blessé ? </B>
Je n?ai pas de rapport monolithique à la critique. Il y a des critiques de mauvaise foi, donc je n?y réponds plus. Il y a des critiques basées sur l?incompréhension, donc je clarifie. Et puis il y a des critiques fondées, je les écoute. 95 % de la critique vient de la France, mais la France n?a pas un problème avec Tariq Ramadan ; elle a un problème avec le religieux.
<B>Un message à adresser aux Mauri-ciens, musulmans et non musulmans, pour mieux vivre ensemble?</B>
Prenez conscience que le modèle mauricien est très riche, mais que cette richesse est fragile. Développez ensemble le sens de l?appartenance à la nation et défen-dez ce modèle-là. À l?ère du global, les vrais modèles sont locaux, contrairement à ce qu?on pense.
Propos recueillis <B>par Fabrice ACQUILINA</B>
<B>Tariq Ramadan et l?île Maurice en cinq dates</B>
1995 : Annule sa première visite suite à la mort de son père.
1999 : Découvre le sida et la pauvreté, « l?autre face de Maurice ».
2003 : Anime le Colloque des musulmans de l?océan Indien.
2006 : Rédige un Manifeste pour un nouveau Nous, « largement nourri » de son expérience mauricienne.
2007 : Huitième séjour.
<B>Conférences</B>
■ <B> Dimanche 29 juillet : </B>
Réformer notre éducation, Islamic Cultural Centre, Port-Louis.
■ <B> Mardi 31 juillet : </B>
La famille : notre défi, Bait ul Nour Hall, Morc. Saint-André, Pamplemousses.
■ <B>Vendredi 3 août : </B>
Le prophète et notre époque, Centre social, Plaine-Magnien.
■ <B> Samedi 4 août : </B>
Réformer notre monde, Municipal Hall, Quatre-Bornes.
■ <B>Dimanche 5 août : </B>
Construire la confiance, municipalité de Port-Louis.À 20 h 15 tous les soirs ? Entrée libre.
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