Publicité

Géopolitique et climat

Anatomie d’un choc que nous n’avons pas choisi

13 avril 2026, 04:45

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Lorsque les États-Unis et Israël ont frappé l’Iran le 28 février, les premières pertes ont été comptées en vies humaines et en pétroliers. En quelques jours, le détroit d’Ormuz, par lequel transite environ 20 % du pétrole mondial acheminé par voie maritime, s’est retrouvé fermé. Le Brent a dépassé les 126 dollars le baril. L’Agence internationale de l’énergie a qualifié cette perturbation de la plus grave de l’histoire des marchés pétroliers. L’onde de choc n’est pas restée dans le Golfe. Elle a voyagé, comme ces chocs voyagent toujours, le long des mêmes lignes invisibles de dépendance qui font des petites économies importatrices les dernières à recevoir les bonnes nouvelles et les premières à encaisser les mauvaises.

Pour les petits États insulaires, ces lignes mènent directement chez eux. Ce qu’il faut comprendre, c’est que la crise actuelle n’est pas un choc unique. C’est l’effet composé d’au moins trois défaillances qui convergent dans le même exercice budgétaire. La guerre et la fermeture du détroit d’Ormuz constituent la couche aiguë. En dessous, il y a l’hémorragie lente du financement climatique international : le démantèlement du portefeuille climat de l’U.S. Agency for International Development, 150 contrats résiliés pour 1,2 milliard de dollars, le retrait de 4 milliards du Fonds vert pour le climat, et des coupes combinées de l’aide publique au développement projetées de l’ordre de 9 à 17 % par rapport à 2024. Et sous cette couche encore, l’exposition structurelle qu’aucun chiffre ne résume bien : des décennies de pertes climatiques accumulées par les petits États insulaires en développement (PEID), face à une architecture de financement chroniquement sous-dotée et politiquement otage des puissances mêmes qui fabriquent l’instabilité.

Maurice connaît cette convergence de l’intérieur. Le rapport de la Banque mondiale sur le climat et le développement, publié en février, chiffrait à 5,6 milliards de dollars l’investissement nécessaire entre 2026 et 2050 pour construire une économie résiliente. Sans cet investissement, le Produit intérieur brut (PIB) pourrait reculer de 4 % d’ici 2050, les revenus touristiques de 11 %, et le pays se retrouverait en situation de pénurie d’eau dès 2030. Ces projections ont été calculées avant le pétrole à 126 dollars. Avant que la facture énergétique ne vienne dévorer une part croissante d’un budget national déjà contraint par un ratio dette/ PIB de presque 90 %, au-delà des seuils de soutenabilité généralement admis. Avant que la Banque centrale européenne, dont les économies fournissent la majorité de nos touristes, ne reporte ses baisses de taux en anticipant une stagflation que la fermeture du détroit d’Ormuz rend désormais probable.

Les 662 millions de dollars que le Budget 2025-2026 consacrait à la transition solaire et à la biomasse, un engagement réel et nécessaire, se retrouvent aujourd’hui en concurrence directe avec le financement de l’urgence. L’avenir est sacrifié au présent, non par choix, mais par nécessité.

Ce que la guerre en Iran a fait, avec une efficacité brutale, c’est exposer la fiction centrale de l’architecture climatique actuelle : que les PEID peuvent attendre. Le paquet de Belém, adopté à la COP30 en novembre 2025, promettait de tripler le financement de l’adaptation d’ici 2035 et d’opérationnaliser le Fonds pour les pertes et préjudices. Mais ce fonds dispose de 250 millions de dollars pour l’ensemble des PEID et pays les moins avancés jusqu’en 2026. Deux cent cinquante millions face à un choc qui, selon les projections, va amputer la croissance mondiale de 2,9 points de pourcentage au seul deuxième trimestre 2026.

Pour des gouvernements insulaires qui opéraient déjà aux marges de la solvabilité, une contraction de cette ampleur ne ralentit pas l’adaptation. Elle l’inverse. Des ressources prudemment orientées vers la résilience côtière, les renouvelables et les systèmes d’alerte précoce sont réaffectées aux subventions sur les carburants, à l’approvisionnement alimentaire d’urgence et au service de la dette.

C’est la logique composée de la vulnérabilité que les modèles financiers classiques sous-estiment toujours. Les PEID ne vivent pas les chocs les uns après les autres. Ils les vivent en même temps, et chaque choc érode la capacité d’absorber le suivant. La seule dimension engrais du conflit, avec des prix de l’urée en hausse de 50 % et jusqu’à 40 % des exportations mondiales d’azote transitant normalement par le détroit Ormuz, va se traduire par des hausses alimentaires qui frapperont d’abord les urbains pauvres des capitales insulaires, ceux-là mêmes dont le logement est déjà renchéri par les déplacements internes liés au climat.

Il y a une vérité plus profonde qui court sous la surface de chaque choc pétrolier, de chaque décaissement retardé, de chaque programme du Fonds monétaire international qui force un gouvernement insulaire à choisir entre le service de la dette et l’entretien de ses digues. Les petites îles n’ont pas foré le pétrole dont la combustion réchauffe les océans qui menacent leurs côtes. Elles n’ont pas déclenché la guerre qui a fermé le détroit dont la perturbation draine leurs réserves de change. Elles ne siègent ni au Conseil de sécurité, ni au conseil de la Réserve fédérale, ni aux comités exécutifs des banques multilatérales. Ce sur quoi elles sont assises, avec une précarité croissante, c’est la ligne de front d’une crise fabriquée ailleurs et payée chez elles.

La facture de l’instabilité mondiale arrive toujours à la plus petite adresse. La question est de savoir si les institutions bâties au nom de la solidarité internationale accepteront enfin ce fait et agiront avant que le prochain choc composé ne survienne.

Publicité