Publicité
Rencontre
Aliya Chojoo : mieux écouter nos histoires mouvementées
Par
Partager cet article
Rencontre
Aliya Chojoo : mieux écouter nos histoires mouvementées
Parler des discriminations et de la stigmatisation dont sont victimes des citoyens basée sur le lieu où ils habitent. Analyser aussi l’impact de l’installation de nantis et d’expatriés dans un village de pêcheurs comme Tamarin, avec son cortège de problèmes de fourniture d’eau et de logement. C’est le sujet du nouvel épisode du podcast «Canne à sucre et préjugés».
Aborder des questions qui fâchent sur l’aménagement du territoire, en donnant la parole aux premiers concernés. C’est le sujet du tout dernier épisode du podcast Canne à sucre et préjugés. Le troisième épisode de la seconde saison a pour titre «Ki reste pou nou?» Tensions de territoire à Tamarin.
La voix qui nous prend par l’oreille est celle d’Aliya Chojoo. Une voix fluette pour nous guider à la rencontre d’habitants qui ne cachent pas leurs frustrations. L’épisode évoque aussi des gated communities qui «jouent sur les peurs des gens». Pour mieux décortiquer l’impact de l’installation de nantis et d’expatriés, dans ce qui était un village de pêcheurs, transformé en partie en parc de villas de luxe, entraînant l’explosion du prix de l’immobilier. Compliquant davantage, si ce n’est rendant impossible l’accès à la terre, à la propriété foncière pour tant de familles. Suivi d’un cortège de problèmes : fourniture irrégulière d’eau potable par un système de distribution à bout de souffle, la destruction de sites naturels, entre autres.
Un épisode du podcast – Aliya Chojoo en a réalisé trois pour l’heure – représente deux mois de travail. Des recherches en amont de la sortie de l’épisode, en passant par la prise de contact avec les divers intervenants. «Avant chaque interview, j’explique en détail le projet. Parfois, il y a certains qui n’osent pas forcément dire les choses et je respecte tout à fait.» Canne à sucre et préjugés, c’est à la fois la parole recueillie sur place, mais aussi l’éclairage fourni par des études. Dont «They are stealing my island: Residents’ opinion on foreign investment in the residential tourism industry in Tamarin, Mauritius» de Tessa Wortman et Guus van Westen de la Graduate School of Geosciences, Utrecht University, aux Pays-Bas, et Ronnie Donaldson du Department of Geography and Environmental Studies, University of Stellenbosch, en Afrique du Sud, paru en 2016 dans le Singapore Journal of Tropical Geography.
«Les sujets des épisodes me viennent assez facilement parce que je prends mon habitat comme inspiration», explique Aliya Chojoo. La présente saison a démarré au rythme de protest songs du temps présent, sous le titre Ki zot problem ar nou? – révoltes en musique. Avant de déboucher sur les problématiques d’urbanisation. «À partir des paroles qui abordent beaucoup les discriminations, on se demande d’où vient la stigmatisation des gens basée sur l’endroit où ils vivent», précise Shakti Callikan de Lepok Studio, qui assure la production du podcast Canne à sucre et préjugés. Cinq épisodes sont prévus au total. Un projet soutenu par des sponsors comme Attitude Hotels et Eclosia.
Dans un monde où l’on est bombardé par les images, où une vidéo virale chasse l’autre, pourquoi continuer avec le format du podcast ? Un internaute s’interroge d’ailleurs sur le choix d’un format uniquement audio. Aliya Chojoo le reconnaît : «Le format podcast, c’est très niche. Tout le monde n’y est pas habitué. Il permet de ralentir, de prendre le temps, même de faire quelque chose d’autre tout en l’écoutant.» Il permet surtout la réflexion et le débat. «Autour d’un micro, les gens se dévoilent plus facilement que devant une caméra.»
Après trois ans d’existence, l’équipe de Canne à sucre et préjugés s’est «rendue compte qu’il y a une envie d’écouter des formats longs, approfondis, sur des sujets dont on ne parle pas assez», souligne Shakti Callikan. Après Cristèle de Spéville, qui a réalisé la première saison, c’est au tour d’Aliya Chojoo de lancer le débat.
Ce qu’elle a choisi de faire en Kreol Morisien. Elle n’a pas été insensible aux critiques disant que parfois elle utilise un Kreol Morisien traduit du français. «On nous dit qu’on ne peut pas expliquer tous les sujets techniques, scientifiques en Kreol Morisien», reconnaît Shakti Callikan. Le podcast donne la parole à un architecte, une anthropologue, un urbaniste etc., dans la langue maternelle. L’objectif : rendre une réflexion poussée compréhensible au grand nombre. «Ce podcast est avant tout pour les Mauriciens, pour parler des sujets qui nous touchent et trouver comment on peut avancer vers une société plus saine, plus égalitaire.»
Au bout de 42 minutes d’écoute (durée du dernier épisode), Aliya Chojoo espère que l’auditeur «reparte avec des connaissances, qu’il modifie sa façon de penser. Qu’il se demande ce qu’il peut changer à son échelle», ajoute pour sa part Aliya Chojoo. Après la sortie de chaque épisode, des rencontres offline sont aussi organisées, non seulement pour mesurer comment le podcast a été reçu, mais surtout pour poursuivre la discussion sur d’éventuelles actions à mener.
Persévérer dans le secteur culturel
Comment Aliya Chojoo a-t-elle rejoint l’aventure de Canne à sucre et préjugés ? En ayant le sens de l’initiative. «C’est elle qui est venue vers moi avec un projet, en disant qu’elle était intéressée. Ce n’est pas très souvent que cela arrive», confie la productrice, Shakti Callikan. Cela fait environ cinq ans qu’Aliya Chojoo évolue dans le secteur culturel. Elle s’y est plongée après avoir étudié en Angleterre, pour une licence en histoire et développement de l’Europe. «J’ai fait le choix de rentrer à Maurice pour apporter ma pierre à l’édifice, travailler pour mon pays.» Avant de mener un master en gestion de catastrophes naturelles, en ligne avec l’Universidad Isabel I de Madrid.
Mais à 27 ans, la Quatre-bornaise sait que son véritable centre d’intérêt est dans les arts et la culture. En sus de coordonner des projets – comme porter la casquette de commissaire d’exposition, elle développe sa propre pratique artistique en expérimentant la création sonore, en captant ambiances et récits. Peut-elle en vivre ? «C’est compliqué», confiet-elle avec honnêteté. «Cela dépend des projets et des financements qui tombent. Je fais d’autres choses à côté aussi.» Des travaux plus alimentaires. «Il nous manque une structure d’accompagnement des artistes et des agents culturels.»
Avec reconnaissance envers ses parents, elle admey bénéficier d’une «position qui reste privilégiée», grâce à leur soutien. Son père, Khalid Chojoo, est pédiatre et sa mère, Amenah Jahangeer-Chojoo, qui a été Associate Professor au Mahatma Gandhi Institute, est aussi auteure. Il n’a pas toujours été simple de leur faire accepter ses choix, mais ils les ont progressivement compris, «en voyant que c’est un vrai travail».
Aliya Chojoo se prépare désormais pour un travail de recherche en arts visuels pendant trois mois à partir de juillet à Paris. Elle a été choisie dans le cadre du programme de résidences Institut français x Cité internationale des arts. Son sujet : «Les écrits poétiques, philosophiques, politiques des îles anciennement colonisées : Haïti, Martinique, Guadeloupe, Cap-Vert, La Réunion et Maurice.» Elle va examiner, «comment ils définissent leur créolité à travers leur langue, leur mémoire, leur héritage, leurs écrits. Tout en plaçant Maurice dans cette constellation créole. Comment nous, on définit la créolité ? Pourquoi c’est aussi dur de se dire créole à Maurice ?»
Avant cela , à la mi-mai, elle coordonnera pour l’IFM une exposition de photos de deux artistes réunionnais basés à Paris. L’exposition aura lieu à Vitrinn, nouvel espace d’exposition à Saint-Pierre.
Publicité
Publicité
Les plus récents