Publicité

Air Mauritius au centre d’une guerre commerciale entre Emirates et Qatar Airways

29 octobre 2025, 04:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Après le départ de Rama Sithanen de la Banque de Maurice, c’est au tour de Kishore Beegoo de démissionner comme Chairman d’Air Mauritius. Les démissions de ces deux professionnels, connus pour être proches de l’establishment du Parti Travailliste, étaient réclamées à cor et à cri par Paul Bérenger.

À plusieurs reprises, le vice-Premier ministre aura clairement fait comprendre qu’il fallait urgemment régler les crises à la Banque centrale et à Air Mauritius. C’est désormais chose faite. Si ce sont les ingérences de son fils dans les affaires de la Banque centrale qui ont provoqué la chute de Rama Sithanen, dans le cas de Kishore Beegoo, l’on était face à un nœud gordien qu’il fallait trancher au plus vite.

Nommé en janvier dernier, Kishore Beegoo a eu le mérite d’avoir assaini les finances d’Air Mauritius et d’avoir ramené son déficit de fonds propres de Rs 9,3 milliards à Rs 3,6 milliards grâce à la conversion de ce negative equity en capital. En l’absence d’un CEO, Kishore Beegoo enfilait ce costume et présidait le Management committee chargé de piloter les opérations de la compagnie. Son style de management qualifié de trop rigoureux a néanmoins donné des résultats concrets. Il a élaboré un plan de réformes autour de 110 mesures comme la suppression des billets gratuits ayant permis à Air Mauritius de renouer avec la profitabilité. Ainsi, pour le trimestre de juillet à septembre 2025, la compagnie d’aviation nationale a enregistré des bénéfices de Rs 252 millions. Un montant qui devrait tripler lors du prochain trimestre. Mais il est aussi vrai que ce retour à la profitabilité a été partiellement facilité par la baisse du prix du carburant d’environ 13 % depuis l’année dernière. À ce rythme, Air Mauritius pourra effacer son déficit en 3 ans.

Si Kishore Beegoo est devenu persona non grata, c’est en raison d’une divergence profonde avec la politique gouvernementale sur l’avenir d’Air Mauritius. On le sait : c’est Paul Bérenger qui est derrière le projet de privatisation d’Air Mauritius au travers d’un partenariat avec Qatar Airways. C’est Kishore Beegoo lui-même qui l’a révélé. D’aucuns verront d’ailleurs la nomination de son gendre, Frédéric Curé, comme Chairman d’Airport Holdings Limited – une démarche ayant provoqué un tel tollé que le principal concerné a fini par se désister – comme une volonté du vice-Premier ministre de placer un homme de confiance à ce poste stratégique, éventuellement pour faciliter une alliance future avec Qatar Airways.

Kishore Beegoo parti, en coulisse, les tractations semblent s’accélérer pour permettre une alliance stratégique ou financière entre Air Mauritius et Qatar Airways. La principale pierre d’achoppement à ce deal, c’est le Memorandum of Understanding signé avec Emirates Airline en 2016 et renouvelé en mai dernier. À travers cet accord, Emirates Airline va opérer un troisième vol quotidien sur Maurice à partir de décembre prochain. Ce service offert en partage de code avec Air Mauritius permettra d’attirer des voyageurs à partir des 140 destinations du réseau Emirates. Il est estimé que depuis 2002, la compagnie émiratie a transporté 8,8 millions de passagers à Maurice.

Mais voilà, Emirates Airline entend préserver farouchement ses intérêts avec Maurice. Cet accord d’exclusivité fraîchement signé contient une clause fondamentale : Air Mauritius ne pourra ni conclure un code-share, ni entrer dans une alliance financière avec une compagnie du Moyen-Orient. Primo, cela veut dire qu’Air Mauritius ne pourra approfondir son partenariat avec Turkish Airlines, en commercialisant les sièges de la compagnie turque. Secundo, Air Mauritius ne sera pas en mesure de conclure une forme de partenariat avec Qatar Airways.

Le nouveau Chairman d’Airport Holdings Limited, Megh Pillay, a été chargé par le gouvernement d’engager les pourparlers avec Emirates Airline en vue de renégocier son accord avec Air Mauritius. C’est un processus ardu quand on sait que les accords aériens sont d’abord négociés à un niveau bilatéral, donc d’État à État. Pourquoi Emirates Airline accepterait de renégocier un accord d’exclusivité, alors que celui-ci commencera à être exploité qu’au mois de décembre ? Si Emirates Airline a introduit une clause spéciale dans son accord avec Air Mauritius, n’est-ce pas justement pour faire obstacle à l’arrivée de Qatar Airways ?

Pour le moment, on ne sait pas quelles sont les tractations en cours. On peut, par ailleurs, se demander s’il serait dans l’intérêt d’Air Mauritius de conclure une alliance stratégique ou financière avec Qatar Airways. Selon Kishore Beegoo, si Qatar Airways obtient 14 vols hebdomadaires, l’impact sera lourd sur la compagnie d’aviation nationale, avec une perte annuelle de Rs 6,1 milliards. Il prévient également qu’une participation de Qatar Airways à hauteur de 50 % dans l’actionnariat d’Air Mauritius signifierait l’exode de quelque Rs 15 milliards en devises étrangères.

Tous ces points méritent d’être clarifiés. Clairement, Qatar Airways trouve un intérêt commercial dans un éventuel accord avec Air Mauritius. Est-ce que cela signifiera qu’elle voudra augmenter les prix du billet d’avion ? Ne risque-t-on pas en trop voulant forcer la main à Emirates Airline d’endommager nos relations avec les Émirats arabes unis ? Cela, sachant que le CEO et Chairman d’Emirates Airline est le Sheik Ahmed bin Saaed Al Maktoum, le demi-frère de Mohammed bin Rashid Al Maktoum, le Premier ministre des Émirats arabes unis. On s’avance dans un sentier épineux.

Publicité