Publicité
Culture
«1 000 Rondin/Totem pu lamemwar» à La Réunion… (Partie 1)
Par
Partager cet article
Culture
«1 000 Rondin/Totem pu lamemwar» à La Réunion… (Partie 1)
L’œuvre surpasse et transcende la vie de son auteur. Elle peut aussi porter et sublimer la mémoire d’un pays… En 1998, Firoz Ghanty – plasticien décédé en 2019 – créait 1 000 Rondin/Totem pu Lamemwar à Vieux-Grand-Port, lançant ainsi une manifestation culturelle et mémorielle inédite, qui levait le terrible tabou sur nos premiers esclavés. Vingt-huit ans plus tard, pendant quatre mois, le Fonds régional d’art contemporain (FRAC) de La Réunion a présenté cette installation éphémère à travers des photos et affiches, dans l’exposition collective Poésie politique.
«Poésie politique» a lancé une approche et une réflexion sur la fonction politique de l’art, à travers des travaux de huit artistes d’horizons différents (*). C’était la première exposition imaginée par le nouveau directeur du FRAC, qui s’est tenue du 10 avril au 14 août, sous forme de tableaux, de photographies ou d’installations vidéo.
Elle commençait avec Koz Langaz, un tableau emblématique de l’œuvre du grand artiste réunionnais Wilhiam Zitte, extrait d’un triptyque issu des collections du FRAC, et restauré pour l’occasion. Juste après, au rez-dechaussée de la Maison Dussac, qui héberge cette organisation à Piton Saint-Leu, arrivait une série de documents qui racontaient 1 000 Rondin/ Totem pu Lamemwar, l’installation artistique éphémère que Firoz Ghanty avait conçue et érigée 28 ans auparavant à Vieux-Grand-Port, au cœur d’une journée mémorielle très particulière, parce qu’inédite et subversive…
■ Firoz Ghanty au matin du dimanche 23 août 1998.
Le dimanche 23 août 1998, les habitants de Vieux-Grand-Port et le public avaient en effet, pour la première fois, rendu hommage aux premiers ancêtres esclavés avec des artistes et musiciens des îles sœurs, à l’initiative du plasticien mauricien. De nos jours, la commémoration de l’Abolition de l’esclavage est si bien ancrée dans les habitudes, qu’on en oublierait presque le silence pesant qui entourait cette question jusqu’au 1er février 2001, quand cette célébration nationale a été instaurée.
Évidente levée du tabou
En 1998, c’est ce silence qui pousse Firoz Ghanty à créer un événement dissident aux commémorations du 400e anniversaire de l’implantation hollandaise à Maurice. Le gouvernement mauricien avait programmé une série d’activités autour de l’arrivée d’un premier groupe de colons sur l’île à l’emplacement du village de Vieux-Grand-Port. Le ministre de la Culture entendait resserrer les liens avec les Pays-Bas et explorer cette période coloniale plus méconnue que les suivantes, mais les premiers esclavés débarqués des cales de leurs navires ne faisaient pas partie de son équation mémorielle…
S’il s’était déjà opposé publiquement à ce ministre, Firoz Ghanty avait décidé, cette fois, de contester par l’action… en concevant et organisant un événement artistique et populaire. S’indignant que rien ne soit prévu pour les premiers esclavés mauriciens, il a entraîné des habitants de Vieux-Grand-Port, des membres des conseils de village et de district et plusieurs sponsors dans un projet culturel qui leur serait dédié.
L’esclavage hollandais n’était pas anecdotique, ces colons ont même décidé de développer la traite négrière dans les années1640, pour rentabiliser leur jeune établissement mauricien. Leur plus gros contingent aurait acheminé ici : 106 esclavés en 1642 depuis Madagascar. Un débarquement qui a d’ailleurs déclenché les premiers actes de marronnage, 52 déportés s’étant alors enfuis… En1710, après le départ des Hollandais, les esclavés abandonnés et les marrons restés sur l’île ont constitué le noyau originel de la population mauricienne, une population créole naissante, déjà très métissée, avec des provenances africaines, indiennes et javanaises, ainsi qu’européennes pour quelques marins déserteurs.
■ Émulation collective autour d’un geste artistique mémoriel.
En 1998, le conseil de village de Vieux Grand-Port n’a pas tardé à se laisser convaincre par la proposition de l’artiste de Beau-Bassin. Au fil des réunions préparatoires, l’installation de land art qu’il avait imaginée s’est enrichie d’une régate, d’un atelier de peinture pour enfants, d’une fresque collective, d’une procession aux flambeaux, de masques en carton, d’un monument en fonte, et cerise sur le gâteau, de la participation de deux plasticiennes réunionnaises et du maloyeur Danyel Waro, qui serait l’invité spécial du concert nocturne. La date du 23 août s’était imposée, car elle venait d’être décrétée Journée internationale du Souvenir de la Traite négrière et de l’Abolition, par l’Unesco.
Des bois de goyave plantés dans le sable
Le geste artistique éponyme de cette journée était une installation faite de plusieurs centaines de bois de goyave, plantés debout dans le sable, là où la mer commence. Leur collecte, leur préparation et leur mise en place sont ce qui a mobilisé le plus d’énergie collective. Sur la photographie en couleur qui ouvre la présentation de 1000 rondin/Totem pu Lamemwar au public réunionnais, on distingue Firoz Ghanty, pantalon relevé au-dessus des genoux et pieds dans l’eau, qui plante un bois de goyave dans le sable… Cette image est suivie par six autres, en noir et blanc, détaillant les étapes de préparation de cette installation de plein air, conçue pour symboliser les premiers esclavés et marrons mauriciens.
On y voit notamment Margaret Adenor, Florans Félix et Danyel Waro, avec des membres du conseil, des bénévoles du village et d’ailleurs, qui se sont tous attelés à marquer le paysage, de ces totems qui relient la terre, l’eau et le ciel. Ils vont et viennent d’un tas de bois fraîchement déposés à l’entrée de la plage publique jusqu’à l’eau, absorbés par l’édification de cette œuvre mémorielle et éminemment politique, qui exigeait de tailler en pointe des dizaines de rondins effeuillés, pour les fixer là où affleurent encore quelques centimètres d’eau à marée basse.
Appelant les fantômes du passé, ces rondins/totems incarnaient des êtres non pas couchés aux pieds des maîtres, mais debout, qui venaient de la mer et faisaient face à la terre qu’ils abordaient. Cette petite population de totems instaurait un lien entre les invisibles et le monde des vivants, elle devenait l’instrument d’un rituel artistique… et d’une possible réflexion sur ce qui constitue le citoyen mauricien. Chaque bois a été marqué d’une croix noire, symbolisant l’anonymat et la déculturation infligés à ces personnes. Le 23 août 1998, au moment où le ciel commençait à se vêtir de teintes roses orangées, tous étaient debout devant les visiteurs augurant un étrange face-à-face symbolique avec l’histoire et les premiers Mauriciens en devenir.
Publicité
Publicité
Les plus récents