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L’État doit reprendre la main
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L’État doit reprendre la main
Face aux violences qui ont secoué plusieurs quartiers, le gouvernement doit transformer ses déclarations d’intransigeance en une riposte judiciaire et policière coordonnée. L’expérience britannique de 2024 montre qu’une démocratie peut rétablir rapidement l’ordre sans instaurer de justice d’exception. Navin Ramgoolam doit mobiliser l’ensemble de l’appareil d’État avant que les réseaux criminels ne gagnent davantage de terrain...
Une nuit de colère peut révéler une crise plus profonde. Les échauffourées qui ont embrasé plusieurs quartiers après le drame de Camp-Levieux ne sauraient être réduites à un simple problème de maintien de l’ordre. Elles posent une question autrement plus grave : l’État mauricien conserve-t-il la maîtrise de ses rues, de ses institutions et de sa politique de lutte contre la drogue ?
Le Premier ministre Navin Ramgoolam affirme qu’il sera «intransigeant envers les trafiquants de drogue qui jettent de l’huile sur le feu».Le quartier général de l’ADSU avance que des trafiquants financeraient des toxicomanes pour attaquer des postes de police. Si ces allégations sont établies, Maurice ne serait plus seulement confrontée à des violences urbaines, mais à une tentative de déstabilisation de l’autorité publique par des réseaux criminels.
L’heure n’est donc ni aux postures ni aux déclarations martiales. Il faut identifier les commanditaires, retracer les flux financiers et traduire les coupables devant la justice. Une accusation policière ne vaut toutefois pas condamnation : la fermeté doit s’appuyer sur des preuves, faute de quoi elle risque de fragiliser les institutions qu’elle prétend défendre.
C’est ici que le précédent britannique mérite l’attention de Port-Louis. En août 2024, après les émeutes qui ont secoué plusieurs villes, Keir Starmer n’a pas créé de tribunaux d’exception. Il a mobilisé les institutions existantes avec une rapidité et une ampleur remarquables. Le 1ᵉʳ août, le Premier ministre britannique a annoncé un National Violent Disorder Programme destiné à coordonner les capacités policières, à améliorer le partage du renseignement et à faciliter le déploiement des forces là où les violences l’exigeaient. La réponse ne devait plus dépendre de la capacité isolée de chaque force de police à affronter des troubles dépassant ses frontières.
Les moyens mobilisés furent considérables. Selon les données présentées par la Chambre des communes britannique, les policiers spécialisés dans le maintien de l’ordre ont effectué plus de 40 000 postes de service mobilisés en dix jours. Le 6 août, quelque 6 600 agents ont été déployés en une seule journée. Les forces ont annulé des jours de repos et réaménagé les horaires pour renforcer les effectifs sur le terrain.
La justice a suivi le rythme de la police. Le Crown Prosecution Service a mobilisé plus de 100 procureurs supplémentaires et renforcé son dispositif de décisions de poursuite fonctionnant 24 heures sur 24. Les tribunaux de magistrats ont organisé des audiences rapides, parfois tard dans la journée, tandis que les affaires les plus graves étaient orientées vers la Crown Court. Le gouvernement a également accéléré la mise à disposition de plus de 500 places de prison supplémentaires. Les résultats furent rapides : au 15 août, 460 personnes avaient comparu devant les tribunaux et au moins 99 avaient été condamnées. Au 2 septembre, quelque 1 280 arrestations avaient été effectuées et plus de 570 personnes présentées devant les tribunaux. Certains auteurs de violences avaient été emprisonnés en quelques jours.
Voilà ce que signifie une réponse d’État : une police capable de se renforcer immédiatement, des procureurs disponibles, des tribunaux mobilisés et des établissements pénitentiaires prêts à exécuter les décisions légalement prononcées. Pas une justice expéditive, mais une chaîne pénale mise en mouvement sans délai.
Pourquoi Maurice ne pourrait-elle pas organiser une mobilisation comparable ? Navin Ramgoolam, également Leader of the House, devrait envisager de rappeler rapidement l’Assemblée nationale pour une séance spéciale consacrée aux violences urbaines, au narcotrafic et à la sécurité publique. Le gouvernement pourrait y exposer les faits établis, préciser les moyens mobilisés et présenter un plan d’action assorti d’objectifs mesurables.
Mais une distinction s’impose : le rappel du Parlement n’est pas nécessaire pour déclencher les opérations relevant déjà des compétences gouvernementales. Il ne saurait non plus autoriser les élus à dicter leurs décisions aux magistrats. L’Assemblée peut contrôler, débattre et, si nécessaire, examiner des adaptations législatives. La justice, elle, doit rester indépendante.
Sur le terrain, les priorités sont claires : renforcer la coordination policière, exploiter les images disponibles, protéger les postes de police et les témoins, traiter rapidement les dossiers suffisamment étayés et remonter jusqu’aux financiers des violences. Les enquêtes doivent s’attaquer aux circuits de blanchiment et aux éventuels réseaux de corruption, plutôt que s’arrêter aux exécutants les plus vulnérables.
Il faut également distinguer les toxicomanes des trafiquants. La dépendance peut être exploitée par des organisations criminelles ; elle ne constitue pas une preuve de participation à une émeute. La répression doit viser les auteurs de violences, les trafiquants et leurs commanditaires, tandis que la prévention et les soins doivent réduire le vivier de recrutement des réseaux.
Le risque du narco-État ne doit pas devenir un slogan alarmiste, mais une préoccupation stratégique. La corruption, l’intimidation des témoins, le blanchiment des profits et l’infiltration des institutions sont autant de mécanismes par lesquels les organisations criminelles peuvent affaiblir progressivement l’autorité publique.
La République mauricienne doit démontrer que personne ne peut acheter l’impunité, intimider la police ou imposer sa loi dans la rue. Londres a montré qu’une démocratie pouvait répondre vite et fort sans renoncer à ses principes. À Port-Louis, le gouvernement doit maintenant transformer cette leçon en actes : protéger les citoyens, poursuivre les responsables sur la base de preuves et démanteler les réseaux criminels. L’autorité de l’État ne se proclame pas. Elle se démontre dans la rue, dans les enquêtes et devant les tribunaux.
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