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Chagos : la patience a ses limites
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Chagos : la patience a ses limites
IL aura fallu plus de deux heures, vendredi soir à Londres, pour mesurer que le dossier des Chagos est entré dans une nouvelle phase. À l’issue de sa rencontre avec Jonathan Powell, le National Security Advisor du Premier ministre britannique et ancien envoyé spécial de Londres pour les négociations avec Maurice, Navin Ramgoolam est resté fidèle à une ligne qui devient de plus en plus nette : comprendre les contraintes britanniques et américaines, mais ne pas laisser l’attente devenir une politique.
Le ton, selon le Premier ministre luimême, est resté ferme sur le fond, mais diplomatique dans la forme. La rencontre, sollicitée par les interlocuteurs britanniques, s’est tenue alors que la ratification du traité signé le 22 mai 2025 entre Maurice et le RoyaumeUni tarde toujours. Le traité prévoit la reconnaissance de la souveraineté mauricienne sur l’ensemble de l’archipel, tout en organisant la poursuite de l’exploitation de Diego Garcia par le Royaume-Uni et les États-Unis.
Le message de Port-Louis tient désormais en une phrase : la patience a ses limites. «Maurice ne va pas attendre indéfiniment. Nous aurons à prendre des actions légales s’il le faut pour débloquer la situation», a déclaré Ramgoolam à l’express. Et le Premier ministre a précisé pourquoi il avait choisi de ne pas mettre l’argent au centre de cette rencontre : «(...) I wanted to make clear: unless the treaty is ratified within a reasonable time frame, we will have recourse to legal action, which the British should know will have huge international implications.»
C’est probablement le point le plus important de cette séquence londonienne. Le gouvernement mauricien ne veut pas que le débat sur les milliards, leur valeur nominale ou leur valeur actuelle (comme évoqué dans les colonnes de l’express cette semaine par Rama Sithanen) fasse écran à la question préalable : que devient un traité signé par deux États lorsqu’un délai raisonnable s’écoule sans sa ratification et son entrée en vigueur ?
La menace de recours juridiques n’est donc plus une hypothèse abstraite. Ramgoolam a eu, la semaine dernière à Londres, une longue séance de travail avec les avocats internationaux de Maurice pour peaufiner la stratégie juridique du pays. Le message adressé aux Britanniques est que la voie diplomatique reste privilégiée, mais qu’elle n’est pas sans terme.

Le contexte explique cette fermeté nouvelle. Le dossier n’est plus strictement mauricianobritannique. Washington est désormais au cœur de l’équation stratégique autour de Diego Garcia. Londres doit tenir compte de sa relation avec les États-Unis ; Washington veut préserver les capacités opérationnelles de la base ; Maurice entend, pour sa part, faire respecter le cadre de souveraineté prévu par le traité.
La présence, aux côtés de Jonathan Powell, de son frère Charles Powell – ancien Private Secretary for Foreign Affairs de Margaret Thatcher et l’un de ses principaux conseillers diplomatiques – donnait d’ailleurs à la rencontre une dimension historique particulière. Charles Powell avait connu sir Seewoosagur Ramgoolam. Il a rappelé que Navin Ramgoolam avait invité Margaret Thatcher à Maurice après sa déroute électorale, geste qui, selon lui, avait été «highly appreciated by Lady Thatcher». Mais les souvenirs de la diplomatie d’hier ne suffisent plus à résoudre le problème d’aujourd’hui.
Le véritable changement est géométrique. Pendant des décennies, les Chagos ont été traités essentiellement comme un dossier bilatéral : Port-Louis face à Londres. Or, Diego Garcia est aussi une pièce maîtresse du dispositif stratégique américain dans l’océan Indien. Le triangle existe donc déjà dans les faits : Maurice parle au Royaume-Uni, Londres parle à Washington et Washington parle à Maurice.
Une négociation à trois ne serait pas simplement un tête-à-tête auquel on aurait ajouté un troisième fauteuil, écrivions-nous il y a quelques jours. Elle changerait l’agenda, les leviers et les responsabilités de chacun. Elle permettrait surtout de mettre directement en présence les deux réalités qui structurent désormais le dossier : la souveraineté mauricienne et les impératifs stratégiques liés à Diego Garcia.
C’est là que Maurice semble vouloir reprendre la main. Non pas en contestant la réalité stratégique américaine, mais en refusant que cette réalité transforme la souveraineté en variable d’ajustement. Le traité de 2025 reconnaît déjà la souveraineté mauricienne et prévoit les arrangements nécessaires au fonctionnement de la base. La question est donc moins de savoir s’il faut choisir entre souveraineté et sécurité que de déterminer comment les deux peuvent être organisées dans un même cadre.
Après Londres, Port-Louis pose désormais le calendrier : poursuivre le dialogue, associer les trois acteurs si nécessaire, mais ne pas attendre indéfiniment. Et derrière cette nouvelle fermeté se profile une échéance que les Britanniques ne peuvent ignorer : si le temps diplomatique continue de s’étirer, le temps juridique pourrait commencer.
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