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SADC
L’illusion persistante de l’intégration régionale
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SADC
L’illusion persistante de l’intégration régionale
Le 46ᵉ Sommet de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) aura au moins eu le mérite de poser la question qui fâche : à quoi sert une communauté économique régionale si ses membres continuent de commercer davantage avec le reste du monde qu’entre eux ? Le président sud-africain a raison d’insister sur cette faiblesse. Les chiffres sont implacables. Le commerce intra-SADC représentait 19,1 % du commerce total de la région en 2024, contre 22 % en 2015. Les exportations intra-régionales ne comptaient plus que pour 21,8 % des exportations totales, contre 25 % neuf ans plus tôt. Maurice, avec environ 12 % de son commerce réalisé dans la région, reste elle-même largement tournée vers les marchés extérieurs.
Autrement dit, après plus de quarante ans d’intégration, la SADC demeure une promesse davantage qu’un espace économique pleinement constitué. Le constat n’est pas une raison de renoncer à l’intégration. Il en est précisément la raison. Durban intervient dans un monde où les vieilles certitudes se désagrègent. Les puissances du Nord – États-Unis et Europe en tête – réorganisent leurs politiques commerciales autour de la sécurité économique, des droits de douane, des subventions, du contrôle technologique et de la sécurisation des chaînes d’approvisionnement. Les grandes puissances se disputent les minerais critiques, les infrastructures, les données, l’énergie et les routes commerciales. Pour les économies africaines, cette fragmentation n’est pas seulement une menace : elle peut devenir une fenêtre stratégique.
À condition de ne pas rester chacune seule devant les puissances. La SADC possède ce que les investisseurs recherchent : un vaste marché, des ressources minières exceptionnelles, des terres agricoles, des façades maritimes, des corridors commerciaux et une population de plus de 360 millions d’habitants. Elle possède aussi, dans l’ombre des statistiques commerciales, une complémentarité considérable entre ses économies. Mais cette complémentarité reste sous-exploitée.
Le thème adopté à Durban – industrialisation résiliente, infrastructures, transformation agricole et minerais critiques – est donc beaucoup plus qu’un slogan. Il contient les éléments d’un possible contrat économique régional : ne plus exporter seulement du cuivre, du cobalt, du lithium, du manganèse, du graphite ou des produits agricoles bruts, mais transformer davantage ces ressources dans la région, y produire des biens, y créer des emplois et y conserver une part plus importante de la valeur.
Le véritable enjeu des minerais critiques n’est pas de savoir à quelle vitesse ils quitteront l’Afrique. C’est de savoir combien de valeur restera en Afrique australe. Il en va de même pour l’agriculture. Une région qui peut compter des dizaines de millions de personnes exposées à l’insécurité alimentaire ne peut se satisfaire d’exporter certaines productions tout en important ailleurs ce qu’elle pourrait produire, transformer et distribuer elle-même. Le communiqué de Durban appelle justement à supprimer les barrières non tarifaires, harmoniser les normes et fluidifier le commerce agricole entre zones excédentaires et déficitaires.
C’est là que l’intégration cesse d’être une abstraction diplomatique. Elle devient une politique de sécurité alimentaire. Mais aucune intégration ne peut fonctionner sans infrastructures. Chemins de fer, ports, énergie, eau, réseaux numériques, postes-frontières : les corridors régionaux doivent devenir les artères d’un marché commun réel. Les paiements transfrontaliers, les certificats électroniques, les procédures douanières harmonisées et, demain, la libre circulation accrue des personnes et des services sont aussi importants que les grandes voies ferrées.
La décision du Sommet d’approuver le SADC Tourism UNIVISA va dans cette direction. Elle rappelle une évidence : l’intégration commence aussi par la possibilité, pour les Africains, de circuler plus facilement chez eux.
Et Maurice ?
Notre pays aurait tort de considérer l’intégration régionale comme une affaire de grands pays continentaux. Maurice ne sera jamais la Zambie pour le cuivre, la RDC pour le cobalt ou l’Afrique du Sud pour l’industrie lourde. Mais Maurice peut devenir quelque chose d’autre : une infrastructure de services de la nouvelle économie régionale. Finance, assurance, arbitrage, logistique, certification, services professionnels, numérique, intelligence artificielle, données, économie bleue : autant de domaines dans lesquels la petite taille peut devenir un avantage si elle s’accompagne d’une compétence reconnue et d’une connectivité efficace.
Le choix est donc moins entre «Maurice et l’Afrique» qu’entre une île isolée et une île intégrée aux chaînes de valeur africaines. Il faut surtout regarder plus loin. L’appar- tenance au «Sud global» n’est pas une posture idéologique. Elle peut devenir une stratégie économique. Face aux incertitudes croissantes du Nord, les pays du Sud ont intérêt à multiplier leurs propres interdépendances, leurs marchés, leurs instruments financiers et leurs chaînes de valeur. L’annonce récente de la reprise des discussions commerciales entre l’Inde et la SACU montre d’ailleurs que les nouvelles géographies économiques se construisent déjà autour de l’Afrique, de l’Asie et des minerais critiques.
La SADC doit donc cesser d’être seulement un forum de chefs d’État. Elle doit devenir un marché. Cela suppose moins de déclarations et davantage de projets : un fonds régional opérationnel, des corridors financés, des chaînes de valeur identifiées, des normes communes, des barrières supprimées et des capitaux africains mobilisés pour des infrastructures africaines.
Le déficit d’intégration est aussi un déficit de souveraineté. Dans le monde qui vient, aucun des seize États de la SADC ne sera suffisamment puissant, seul, pour peser durablement sur les règles du commerce, de la finance, de l’énergie ou des minerais critiques. Ensemble, ils peuvent commencer à négocier autrement.
Ramaphosa a raison de regarder vers l’intérieur. La question n’est plus de savoir si la SADC a besoin d’intégration. Elle est de savoir si ses dirigeants ont enfin la volonté politique de la rendre irréversible. Durban devrait être le moment où l’Afrique australe comprend qu’elle possède déjà une partie des moyens de son autonomie !
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