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La diplomatie du rendement

10 août 2026, 12:15

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Rs 18,1 millions dépensées en missions officielles à l’étranger par la Speaker, le Deputy Speaker, les ministres, junior ministers et députés entre décembre 2024 et juillet 2026 : faut-il y voir un scandale, une nécessité ou simplement le prix normal de la diplomatie ? La réponse ne peut être aussi simple. Un pays comme Maurice ne peut se permettre l’isolement. Notre histoire économique est, au contraire, celle d’une ouverture patiemment conquise. Mais précisément parce que la diplomatie nous est indispensable, nous avons le devoir de nous demander si nous la pratiquons encore avec les méthodes du monde d’hier.

Les chiffres sont suffisamment éloquents. Les junior ministers ont représenté Rs 8,54 millions, soit près de la moitié de la facture. Les députés, Rs 7,89 millions, dont Rs 3,7 millions en billets d’avion et Rs 4,18 millions en per diem. La Speaker et le Deputy Speaker ont engagé près de Rs 1,68 million. Il ne s’agit pas de dire que ces voyages étaient inutiles, voire contournables. Il s’agit de poser une question beaucoup plus exigeante : qu’ont-ils rapporté à Maurice ?

Un accord ? Un investissement ? Une coopération nouvelle ? Une concession obtenue ? Une relation politique consolidée ? Une ouverture commerciale ? Une influence accrue dans une organisation internationale ? Et surtout : où sont les résultats qui permettent au contribuable de mesurer le rendement de ces millions ?

C’est ici que le problème dépasse largement les billets d’avion et les indemnités journalières. Il touche à notre conception même de la diplomatie. Il fut un temps où voyager était faire de la diplomatie. Gaëtan Duval avait compris que l’ouverture vers l’Europe n’était pas une affaire de protocole mais une politique économique. Bruxelles signifiait la CEE, le sucre, les marchés, les investissements et, à terme, la diversification de l’économie. Des diplomates comme Raymond Chasles transformèrent cette intuition politique en architecture institutionnelle. La question contemporaine est donc simple : quelle est aujourd’hui notre nouvelle architecture diplomatique ?

Le monde a changé. La pandémie de Covid-19 a bouleversé les habitudes diplomatiques et démontré que des réunions, négociations et consultations pouvaient être conduites à distance. Les Nations unies ont elles-mêmes expérimenté massivement les réunions virtuelles et hybrides.

Certes, le numérique ne remplacera jamais totalement le face-à-face. La diplomatie demeure affaire de confiance, de regards, de conversations informelles, parfois même de ce qui se dit dans un couloir plutôt qu’à la tribune. Le retour de la diplomatie en présentiel à l’ONU a précisément rappelé cette nécessité. Mais entre «tout en ligne» et «tout en avion», il existe une troisième voie. Elle pourrait s’appeler la diplomatie du rendement.

Pourquoi un junior minister doit-il voyager pour participer à une réunion qui peut être suivie en visioconférence ? Pourquoi plusieurs parlementaires doivent-ils être présents physiquement à une conférence internationale si leur participation ne modifie ni son issue ni les intérêts de Maurice ? Pourquoi envoyer une délégation entière lorsque deux personnes suffiraient ? Nous pourrions établir une règle simple : zoom pour le suivi ; l’ambassadeur pour la présence permanente ; le ministre pour la décision ; le Premier ministre pour le stratégique. Le voyage doit devenir l’exception justifiée, non l’automatisme administratif.

Cela suppose aussi de réinventer le rôle de nos ambassades. Un ambassadeur moderne ne devrait pas attendre la prochaine visite officielle. Il devrait être un relais permanent de nos intérêts : attirer des investisseurs, ouvrir des marchés, suivre les négociations, comprendre les évolutions politiques, défendre nos positions et rendre compte de ses résultats.

Et chaque mission devrait produire un bilan public : objectif, rencontres, engagements obtenus, accords conclus, perspectives commerciales ou diplomatiques. Le per diem ne devrait pas être le seul élément quantifiable d’une mission. Son résultat devrait l’être aussi.

Dans un contexte budgétaire difficile, demander cette discipline n’est pas s’opposer à la diplomatie. C’est au contraire la prendre au sérieux. Maurice ne doit pas voyager moins parce qu’il veut devenir invisible. Il doit voyager moins pour pouvoir être plus présent là où sa présence compte réellement.

La vraie modernisation de notre diplomatie ne consistera donc pas à fermer des ambassades ou à supprimer les rencontres internationales. Elle consistera à passer d’une diplomatie de déplacement à une diplomatie d’influence.

Autrefois, la rareté était l’accès à l’information et aux capitales. Aujourd’hui, l’information circule instantanément. La rareté est ailleurs : dans notre capacité à transformer une rencontre en décision, une poignée de main en accord, un voyage en investissement et une présence internationale en avantage national.

C’est à cette aune que les Rs 18,1 millions devraient être jugées. Non pas : combien avons-nous dépensé pour voyager ? Mais : combien Maurice a-t-elle gagné pour avoir voyagé ?

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