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Paul Brummell : les vies secrètes des statues
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Paul Brummell : les vies secrètes des statues
Les statues ont-elles une vie ? Paul Brummell (ci-contre), haut-commissaire britannique passionné d’histoire, raconte ce que le marbre et le bronze disent des sociétés, à travers les statues qu’elles érigent et déboulonnent. Son ouvrage «Voices in Stone: The Lives of Public Statues» a été lancé hier au Mauritius Gymkhana Club. L’ouvrage vient de paraître chez Hurst & Company, à Londres.
Elles ne bougent pas. Mais n’allez pas croire que le destin des statues est gravé dans la pierre. Comme les hommes, elles naissent, vivent, tombent parfois en disgrâce et changent de sens au gré des époques. Avec Voices in Stone: The Lives of Public Statues, le hautcommissaire britannique à Maurice, Paul Brummell, retrace l’histoire des statues dans un récit-miroir de notre humanité. L’ouvrage a été lancé hier.
Facteur déclencheur : le jour où la colère s’est réveillée après le meurtre par asphyxie de George Floyd, un Afro-américain, par un officier de police blanc. Le mouvement Black Lives Matter a traversé l’Atlantique. S’est attaqué à la statue d’Edward Colston, un marchand d’esclaves devenu philanthrope, qui a fait des dons à des écoles et hôpitaux. Sa statue à Bristol a été taguée puis déboulonnée et jetée dans le port. C’était le 7 juin 2020. Depuis, la statue a été repêchée et installée dans un musée à Bristol – en position couchée – pour rappeler qu’elle était «tombée en disgrâce».

Cet épisode a frappé Paul Brummell. Il est alors en poste au Foreign, Commonwealth and Development Office, avant de devenir hautcommissaire britannique à Riga, en Lettonie. Son précédent poste, avant de venir à Maurice. «On réfléchissait beaucoup aux statues, mais les discussions restaient limitées, car elles ne s’intéressaient qu’à la fin de l’histoire des statues : leur disparition. Ce qui est important, c’est ce qu’a écrit G. K. Chesterton, en parlant d’une clôture: “ Avant de l’enlever, il est bon de savoir pourquoi elle a été installée au départ.”»
Cette petite phrase pousse Paul Brummell à analyser les statues, sous «l’angle de leur existence». Le volumineux ouvrage s’intéresse aux commanditaires des statues. «The patronage of statues is often then in the hands of elites», écrit Paul Brummell. Autrement dit, ériger une statue n’est jamais un geste innocent. Paul Brummell revient à l’exemple d’Edward Colston. Sa statue a été érigée longtemps après sa mort. «Les élites dirigeantes de Bristol s’inquiétaient de la montée du socialisme. Elles voulaient rallier les classes populaires en mettant en avant les valeurs de paternalisme et de philanthropie. Edward Colston avait consacré une partie de sa fortune à des œuvres caritatives. En revanche, elles ont totalement passé sous silence le fait que cette fortune provenait en grande partie de la traite négrière.»
Déboulonner ou contextualiser ?
La question revient inévitablement : faut-il retirer les statues controversées ? Paul Brummell refuse les réponses définitives. «À mes yeux, il n’existe pas de solution universelle. Tout dépend du contexte. Ce qui compte avant tout, c’est d’avoir le débat.» L’auteur rappelle que les statues n’ont jamais été éternelles.
Depuis l’Antiquité, elles sont déplacées, transformées, réutilisées ou détruites au gré des changements de pouvoir. À titre personnel, il préfère néanmoins leur conservation lorsque cela est possible, à condition de restituer leur contexte historique. «Il existe des cas où un personnage est jugé tellement condamnable qu’il paraît impossible de continuer à l’honorer dans l’espace public. Une solution consiste alors à transférer la statue dans un musée. En changeant de lieu, on change aussi son statut. Elle cesse d’être un objet de célébration. Elle devient un objet d’intérêt historique ou artistique. »
Une histoire mondiale des monuments De Cecil Rhodes en Afrique du Sud au National Windrush Monument de Londres, des héros brésiliens aux sculptures de l’Antiquité grecque, Paul Brummell adopte une perspective internationale. Son enquête remonte à la Vénus de Milo, conservée au Louvre. Pourquoi cette œuvre qui n’a plus de bras continue-t-elle de fasciner davantage que d’autres statues antiques pourtant mieux conservées ? «Certains historiens de l’art estiment que c’est précisément parce qu’elle a perdu ses bras.»
Pour Paul Brummell, les statues entretiennent une relation singulière avec les êtres humains parce qu’elles reproduisent leurs corps à une échelle presque réelle. Cette proximité nourrit des comportements inattendus. À Vérone, la statue de Juliette, l’amoureuse de Roméo, une superstition invite les femmes à toucher son sein droit pour attirer l’amour ou la fertilité. À force, cette partie de la sculpture doit être remplacée «environ tous les 14 ans. Une statue ne peut évidemment pas se défendre. Elle devient l’objet de toutes sortes d’atteintes».
Maurice, laboratoire de la mémoire
Le livre ne consacre aucun chapitre à Maurice, le manuscrit a été achevé avant que le haut-commissaire ne soit en poste chez nous. Pourtant, Paul Brummell estime que l’île constitue un remarquable terrain de réflexion sur la mémoire publique. Il invite à observer la Place d’Armes autrement.
«Avez-vous remarqué que les statues de l’époque coloniale regardent presque toutes vers la mer ? À l’inverse, celles des dirigeants de l’île Maurice indépendante regardent vers l’intérieur des terres.» Cette orientation traduit les priorités de chaque époque. Les gouverneurs coloniaux tournaient leur regard vers les routes maritimes et la métropole. Les dirigeants de Maurice indépendante regardent désormais vers le territoire et sa population.
Le cas d’Adrien d’Épinay illustre, selon lui, toute la complexité des débats mémoriels. «On me demande souvent ce qu’il faudrait faire de sa statue. Ce n’est pas à moi d’en décider. C’est un débat qui appartient aux Mauriciens.»
Les statues «miraculeuses»

Les statues religieuses occupent une place dans «Voices in Stone». Paul Brummell s’intéresse aux ex-voto déposés dans les églises catholiques. «Ces offrandes finissent par modifier la nature même de la statue et deviennent, en quelque sorte, partie intégrante de celleci.» Dilemme des responsables religieux : conserver ces objets qui envahissaient l’espace ou les retirer ? Certaines églises les ont enterrés avec respect. D’autres ont vendu les ex-voto en argent afin de financer leurs activités.
Des footballeurs immortalisés

■ United Trinity composé des joueurs George Best, Denis Law et sir Bobby Charlton.
Les statues ne regardent pas uniquement vers le passé. De nombreux clubs de football immortalisent leurs joueurs emblématiques, parfois même de leur vivant. Selon Paul Brummell, ces monuments répondent à deux logiques. D’abord, distinguer des stades en leur donnant une identité propre. Ensuite, les clubs disposent généralement des terrains et des ressources financières nécessaires pour financer ces œuvres. La statue devient alors un prolongement de la mémoire collective des supporters.
■ La statue de Juliette,objet d’une superstition.
Les femmes, éternelles absentes
Pourquoi les statues représentent-elles si peu de femmes ? Paul Brummell remonte à l’Empire romain pour montrer que cette invisibilisation est ancienne. Les déesses comme Athéna et Aphrodite abondent, mais les femmes réelles apparaissent rarement dans la pierre. Plus troublant, souligne l’auteur, certaines sculptures féminines ont été avant tout conçues pour glorifier les hommes. Paul Brummell évoque le cas d’un aristocrate britannique qui a commandé une statue nue de sa maîtresse. Le geste relevant de l’affirmation de son prestige social et de sa puissance masculine.
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