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Le football comme prétexte
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Le football comme prétexte
Nishka faisait le tour de la rédaction pour recueillir les pronostics avant la finale de ce soir. Espagne ou Argentine ? Lorsqu’elle m’a interrogé, j’ai presque souri. Je ne suis pas un fan de football. Incapable de disserter sur le pressing espagnol ou le génie tactique de Rodri, je lui ai répondu avec la seule certitude que j’avais : «L’Argentine… parce qu’il y a encore Messi.»
Une réponse presque puérile. Comme si le génie pouvait encore faire mentir les probabilités. Mais la question est restée. Depuis un mois, je n’ai regardé cette Coupe du monde que comme un journaliste non sportif, en cherchant ce qu’elle dit du monde.
Pendant que les commentateurs analysaient les schémas tactiques, je voyais surtout Donald Trump transformer le Mondial en scène politique. Je voyais aussi Gianni Infantino remettre un improbable «Prix de la paix» avant que le Moyen-Orient ne replonge dans la guerre. Je voyais des visas refusés, des arbitres bloqués, des supporters filtrés selon leur nationalité. Le terrain était vert, mais le décor était géopolitique.
Je voyais aussi l’Iran. Comment ne pas le voir lorsque des plateformes comme Polymarket ou Kalshi permettent de miser des millions sur une attaque militaire, la chute d’un régime ou la mort d’un dirigeant ? Comme si la guerre était devenue un actif financier. Hier, on spéculait sur les entreprises. Aujourd’hui, sur les conflits. Demain, peut-être sur nos propres existences.
Cette financiarisation du futur dit beaucoup de notre époque. Le football n’est plus seulement un sport. Il est devenu un marché, une industrie, un outil diplomatique où s’entremêlent argent, pouvoir et émotions collectives.
Je repensais aussi à cette sinistre députée paraguayenne devenue virale pour ses propos racistes assumés visant Kylian Mbappé. L’indignation a été immédiate, mondiale. Une anecdote, certes, mais révélatrice d’un basculement : dans un football devenu profondément globalisé, le racisme ne passe plus aussi facilement. Les réactions dépassent les frontières, les condamnations sont instantanées, et les voix s’élèvent de partout.
Le football d’aujourd’hui est celui des équipes bigarrées. Des vestiaires où se croisent des histoires, des langues, des origines multiples. Les sélections nationales racontent des trajectoires mêlées, des identités composites, une mondialisation incarnée.
Pendant ce temps, la FIFA brassait des milliards. Les sponsors aussi. Les diffuseurs davantage encore. Le football contemporain est l’un des derniers espaces où la mondialisation fonctionne à pleine puissance : des milliards d’individus regardent le même spectacle au même instant. Derrière cette communion se cache une industrie dont les flux dépassent parfois ceux de nombreux États.
Alors oui, ce soir, on regardera cette finale. Peut-être Messi pour la dernière fois. Non seulement parce qu’il est un immense joueur, mais parce qu’il incarne encore cette idée fragile : le génie peut suspendre, un instant, la brutalité du réel.
On regardera aussi les tribunes, les chefs d’État, les drapeaux. Pendant 90 minutes, le monde retiendra son souffle autour d’un ballon. Puis tout reprendra : les guerres, les marchés, les calculs. Une Coupe du monde n’est jamais seulement une Coupe du monde. C’est un miroir de notre époque, où se lisent les rapports de puissance, les fractures et les rêves.
C’est aussi, peut-être, l’un des rares espaces où certaines lignes commencent à bouger. Où les équipes ressemblent davantage au monde tel qu’il est devenu. Où les identités se mêlent, se répondent, se réinventent. Le monde ne s’en foot… pas. Il s’y raconte. Et, parfois, il y progresse.
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