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Le temps de la rue

11 juillet 2026, 09:30

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Notre pays est entré dans une nouvelle phase. Le débat ne porte plus tant sur le diagnostic – dette publique, vieillissement accéléré de la population, déficit chronique des finances publiques, coût d’un État-providence devenu difficilement soutenable – que sur la manière d’y répondre. La question n’est plus de savoir s’il faut réformer, mais comment le faire sans fracturer le contrat social. Ainsi, avant même que les économistes ou les marchés ne jugent la réforme, c’est la rue qui va tester sa légitimité politique. Le calendrier ne laisse guère de répit au gouvernement.

Samedi, les syndicats veulent faire de la rue un rapport de force. Une semaine plus tard, Roshi Bhadain tentera de transformer le malaise ambiant en capital politique lors d’un meeting à La Louise. Entre les deux, le Finance Bill, préparé dans la plus grande discrétion, devrait enfin dévoiler l’architecture d’une réforme dont les contours restent flous. Comme souvent, le diable ne sera pas dans les discours, mais dans les centaines de pages d’un texte appelé à modifier, pêlemêle, une multitude de lois.

Une question revient pourtant avec insistance, y compris au sein de la majorité : que reste-t-il de la réforme si le means test, présenté comme la clé d’un meilleur ciblage des aides publiques, a été abandonné avant même d’avoir été expliqué ?

C’est là que réside le paradoxe. Pendant des semaines, l’exécutif a défendu un principe économiquement difficile à contester : lorsque les ressources publiques sont limitées, l’aide doit être concentrée sur ceux qui en ont réellement besoin. C’est le fondement de toute politique sociale ciblée. Les seuils, les critères et les modalités d’application peuvent être débattus. Mais comment prétendre cibler sans tenir compte des ressources ? Comment distinguer le besoin de la simple éligibilité ?

Le retrait apparent du means test ne résout pas cette contradiction ; il la déplace. Si l’État renonce à évaluer les ressources, sur quelle base reposera le nouveau système ? L’âge ? La catégorie professionnelle ? Une déclaration volontaire ? Une combinaison de critères encore inconnus ? Chacune de ces options comporte ses propres injustices et ses angles morts.

En politique, les mots comptent autant que les mécanismes. Le means test est peutêtre devenu toxique avant même d’avoir existé. Il évoque l’intrusion de l’État dans la vie privée, la suspicion permanente et le risque d’humiliation administrative. Le pouvoir semble avoir compris que l’expression était devenue politiquement radioactive. Mais changer le vocabulaire ne résout jamais le problème qu’il désigne. Toute réforme redistributive repose sur une équation simple : qui paie, qui reçoit et selon quelles règles ? Cette équation ne disparaît pas parce qu’on cesse de la nommer.

Le véritable défi est ailleurs. Depuis le début de l’année, Navin Ramgoolam a choisi le courage du diagnostic. Il a expliqué que le modèle actuel n’était plus soutenable et a renoncé au confort des promesses. C’était nécessaire. Mais un constat, aussi lucide soit-il, ne suffit pas à créer l’adhésion. L’histoire économique regorge de gouvernements qui avaient raison sur le fond mais ont perdu la bataille politique faute d’avoir construit un récit crédible autour de leurs réformes.

C’est précisément ce qui se joue aujourd’hui. Le bain de foule euphorique de novembre 2024, lorsque l’Alliance du changement célébrait son spectaculaire 60-0 sur la Place du quai, paraît déjà loin. Non parce que les réalités budgétaires auraient disparu, mais parce que l’état d’esprit du pays a changé. L’immense espoir suscité par cette victoire laisse progressivement place à une inquiétude diffuse. Les sacrifices sont connus ; les bénéfices, eux, demeurent abstraits.

Une démocratie supporte mal l’asymétrie entre une douleur immédiate et une promesse lointaine. Voilà pourquoi la méthode compte autant que la réforme elle-même. Il ne suffit plus de réduire les déficits. Il faut convaincre que l’effort sera partagé, que l’État commencera par se réformer luimême, que les privilèges politiques seront revus avec la même rigueur que les prestations sociales, que les nominations publiques répondront davantage aux compétences qu’aux fidélités et que les économies dégagées serviront à préparer l’avenir : éducation, santé, intelligence artificielle, transition énergétique et gains de productivité.

Autrement dit, transformer l’austérité en projet national. Le Finance Bill sera donc bien plus qu’un exercice technique. Derrière les dizaines d’amendements législatifs se dessinera une certaine conception de l’État mauricien : un État qui continue à redistribuer selon des mécanismes hérités d’une autre époque ou un État capable de mieux cibler son action tout en devenant plus exemplaire, plus efficace et plus transparent.

Les manifestations annoncées ne traduisent pas nécessairement un rejet de toute réforme. Elles révèlent avant tout une crise de confiance. Les citoyens acceptent parfois les mauvaises nouvelles ; ils acceptent beaucoup moins l’incertitude.

L’exécutif conserve un atout : sa crédibilité sur le diagnostic. Mais celle-ci ne survivra que si elle s’accompagne d’une méthode lisible, cohérente et équitable. Au fond, le débat dépasse largement le means test. Ce qui est en jeu n’est pas une formule de calcul ni un seuil de revenu. C’est la nature du nouveau contrat social que Maurice entend bâtir face au vieillissement de sa population, à l’endettement et au ralentissement de sa croissance.

La vérité budgétaire était indispensable. Elle ne suffit plus. Les semaines qui viennent diront si le gouvernement est capable de transformer une nécessité économique en choix politique assumé. Car les réformes échouent rarement parce que les chiffres sont faux. Elles échouent plus souvent lorsque les citoyens cessent de croire que les règles s’appliquent à tous avec la même exigence.

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Navin Ramgoolam a livré, hier au Parlement, quelques précisions sur la réforme des pensions. Il a réitéré la défense de la Commission d’experts, refusant qu’elle soit tenue responsable des choix annoncés dans le Budget. Selon lui, ses membres, nommés pour 18 mois en octobre 2025 après consultation de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, n’ont fait que formuler des recommandations indépendantes. Les décisions relèvent exclusivement du gouvernement. Le chef du gouvernement a révélé que le rapport intérimaire, remis en mai, avait été examiné par un comité ministériel présidé par lui-même, où un large consensus s’était dégagé sur l’orientation des réformes.

Face à une dette publique estimée à 87,7 % du PIB en juin 2026, l’exécutif a choisi d’agir sans attendre sur le premier pilier du système, celui de la pension de base. Il a également rappelé la création d’une Independent Pensions Regulatory Authority, chargée de superviser l’ensemble du système, ainsi que d’un Central Pensions Administration Bureau, destiné à regrouper et numériser les différents régimes publics. En revanche, les réformes des deuxième et troisième piliers – les régimes contributifs et les pensions privées volontaires – ne sont pas encore arrêtées. Le rapport final, attendu dans environ neuf mois, devra préciser les modalités de mise en œuvre, les réformes législatives nécessaires ainsi que la création d’un National Pensions and Provident Fund. Le gouvernement promet qu’aucun salarié n’y perdra : les taux de cotisation n’augmenteront pas et les contributions au CSG seront progressivement créditées sur des comptes individuels.

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