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Une nécessaire refonte de la Waqf Act

5 juillet 2026, 09:00

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Deux questions méritent notre attention. D’abord, pour notre concitoyen qui n’est pas de foi musulmane, c’est quoi ce «waqf» dont nous entendons parler dans les médias ? La seconde interrogation est peut-être plus intime : le musulman mauricien peut-il traiter le sujet du «waqf» la manière qu’il aborde tout ce qui fait l’actualité ici en ce moment, allant de la pension universelle aux accidents de route en passant par le fléau de la drogue ?

Waqf

Il est rapporté qu’Omar eut une portion de terre et il dit au Prophète, bénédiction et paix sur lui : «Je n’ai jamais acquis de bien plus précieux que celui-ci. Que m’ordonnes-tu d’en faire ?». Il lui répondit : «Si tu le souhaites, immobilises-en le capital et distribue-en les revenus en aumône (ou consacre les fruits au bien public, selon une version)». Ainsi, le bien ne peut être vendu, donné ou hérité mais les revenus obtenus seront destinés aux pauvres, à l’affranchissement d’esclaves, aux orphelins, aux voyageurs, à des bonnes œuvres, dans la voie de Dieu, etc. Ce fut le premier waqf.

Il est rapporté qu’un autre compagnon, Othman, acheta un puit afin que les gens puissent en boire gratuitement espérant ainsi pour lui-même une meilleure récompense au Paradis. Cet investissement permit, entre autres, l’achat plus tard de terres où se trouvent aujourd’hui la Grande Mosquée de Médine, et le puit d’Othman existe toujours.

Le waqf est donc une donation perpétuelle, irrévocable et inaliénable dans le seul but de plaire à Dieu, dont les revenus générés sont utilisés pour financer des œuvres philanthropiques, charitables ou religieuses, offrant ainsi un don continu même après la mort de l’initiateur, connue comme «sadaqa jariya». La civilisation musulmane à travers l’institution du waqf financera au fil des siècles la construction d’hôpitaux, d’universités, de canaux d’approvisionnement en eau et autres travaux de développement public, des projets caritatives partout, de Cordoue en Espagne jusqu’au Samarkand en Ouzbékistan en passant même par des abris pour le bien-être des animaux à Cana en Palestine.

En 1264, William de Merton fonda le troisième collège de l’université d’Oxford selon un modèle inédit qui s’inspirait du waqf. D’autres feront de même, à commencer par celui de Peterhouse à Cambridge, suivi par la propagation du «English Trust» à d’autres domaines, jusqu’au Nouveau Monde et jusqu’à notre ère. L’ironie est qu’avec la colonisation, les Britanniques rencontrent en Inde, en Egypte, en Tanzanie et ailleurs le mécanisme du waqf qu’ils connaissent déjà, leur «trust» à eux dépourvu toutefois de l’intention explicite de la «sadaqa jariya», recherchant le plaisir de Dieu uniquement. A l’heure moderne, la City à Londres jongle avec des millions chaque jour, que ce soit avec des trusts ayant comme origine l’innovation d’alors de de Merton ou avec de nouveaux instruments type waqf de la finance dite «islamique», forte de ses investissements astronomiques à partir de l’Asie et du Moyen Orient.

Maurice

Chez nous aussi, la Waqf Act existe depuis 1941, introduite sous la colonisation britannique qui reprit largement la législation en vigueur sous son Raj dans la Grande Péninsule. Il est intéressant de relever que cette loi distinguait la jurisprudence sunnite de celle des chiites, pour la première avec une référence singulière à de l’école hanafite. La présidence du Board pouvait revenir à un non-musulman car à l’époque il y avait très peu de haut-fonctionnaires de foi musulmane. L’essentiel était alors d’encadrer l’administration des waqfs, y compris celle des mosquées, et l’objectif étant aussi de venir en aide aux pauvres. Le mot « poor » apparait 21 fois dans le texte.

Malgré quelques rares amendements depuis, la Waqf Act est demeurée figée tant dans sa forme que dans son application. Non seulement elle ne répond plus aux exigences d’une société en mutation, mais elle ne peut satisfaire toute sa raison d’être au service des plus vulnérables car beaucoup de biens immobiliers demeurent dormants, sans aucuns revenus. La mémoire collective des familles de la communauté musulmane nous rappelle tant de maldonnes au fil des décennies, des violations de la volonté des donateurs qui n’ont jamais été sanctionnées non plus.

Et il n’est pas nécessaire de souligner les conflits impliquant la désignation des gérants, sinon contestant l’administration parfois bancale de quelques waqfs. Des ingérences politiques ont pu avoir lieu, bien que généralement le Board est connu pour sa compétence et son intégrité. Cependant, les outils et les moyens à sa disposition sont simplement dépassés.

Avant la proposition d’amendement dans le Budget 2026/27 qui se souciait vraiment de la Waqf Act? De nombreuses initiatives, comme celles de Waqf Revival, n’ont jamais mobilisé la masse, encore moins obtenu l’attention de la classe politique. Pourtant à chaque élection, comme dans la presse ici-même, des propositions concrètes sont adressées à ceux qui aspirent à nous gouverner afin que soient proprement gérées les affaires musulmanes, du Muslim Family Council au hajj sans oublier évidemment les waqfs. En vain.

Il est primordial non seulement d’encadrer institutions dans le contexte séculier de notre République qui respecte la liberté religieuse de ses citoyens, mais aussi de répondre aux sérieux problèmes sociétaux de notre temps. Au fait, ce n’est pas au nom d’une soi-disant lutte contre le terrorisme ou contre le blanchiment d’argent que le musulman doit s’adhérer à des réglementations strictes en matière de waqf : il se l’impose car il ne s’engage que dans ce qui est «halaal» par conscience, crainte et de reconnaissance de Dieu. La transparence, l’efficacité, la rigueur, la traçabilité, la bonne gouvernance, le professionnalisme et la conformité à l’excellence en toute matière font partie de sa religion.

Sadaqa Jariya

Aujourd’hui, des géants mondiaux de la finance tels que Blackstone et KKR immobilisent des capitaux à la manière du concept du waqf et offrent même des produits financiers soumis à des «Shariah screening standards» qui n’ont rien à envier aux mécanismes que nous imaginons pour nous soumettre aux cadres dont des acronymes FATF/AML/CFT/CPT ne doivent nullement hanter nos esprits. Nous voulons la pureté, la vérité, la justice, la clarté et le bien au nom de notre foi. C’est beaucoup plus qu’une question de best practice ou même d’éthique, car notre intention est pour Dieu uniquement et nous espérons la récompense de Lui Seul. Le waqf est un moyen de se rapprocher de Dieu par notre richesse, celle dont nous sommes le vice-gérents, y compris après avoir quitté ce bas-monde, en étant au service des autres. C’est le plaisir de Dieu qui est la finalité de cette charité perpétuelle, «sadaqa jariya», que nous voulons accomplir à travers le waqf.

Le musulman n’a pas le droit de traiter le « waqf » comme il réagit à tout ce qui fait l’actualité en ce moment. Il peut lui arriver de tout dire, et son contraire, sur la pension universelle, les accidents de route, le fléau de la drogue ou n’importe quel sujet mondain qui le concerne de près ou de loin. Il est interpellé par les choses qui arrivent et il se laisse aller parfois émotivement, souvent sans trop réfléchir comme pour certains lorsqu’ils sévissent sur les réseaux sociaux. Les conséquences peuvent être graves, très graves pour autrui ou pour eux-mêmes dans certains cas. Or quand il s’agit du waqf, il faut faire encore plus attention car c’est de l’adoration de Dieu qu’il s’agit, par des biens dont Dieu a mis à la disposition de l’humanité. Le waqf nous rappelle que dans l’absolu, nous ne sommes pas des propriétaires mais des dépositaires, des gestionnaires qui ont une responsabilité auprès de la création devant le Créateur.

Il incombe à celui qui s’exprime sur le waqf de se demander pourquoi il le fait ? Est-ce son attachement ou son opposition à ceux qui nous gouvernent qui motive en premier sa prise de position ? Si c’est le cas pour un musulman, il met en danger sa foi car il instrumentalise alors sa religion afin de plaire à une autorité humaine ou afin de s’en prendre à tout prix à celle-ci. Notre rejet, ou même notre hostilité, par rapport à ceux qui proposent une idée ne doit pas aveugler notre raisonnement. Ni évidemment notre allégeance à un parti politique ou à une personne, qui ne doit jamais être aveugle.

L’émotion est inévitable parfois quand c’est une matière aussi sensible que le waqf, où se conjuguent religion, avoir et pouvoir. C’est une affaire délicate, tant au niveau du gouvernement qui a un principe de neutralité par rapport à toutes les religions comme au niveau du croyant qui, contrairement à l’État, n’est pas lui «séculier». Le vivre-ensemble mauricien se bâtit sur cet équilibre entre les droits et les devoirs de chaque citoyen dans le respect mutuel, le dialogue constructif et l’engagement pour le bien commun.

Il fut un temps où le waqf consolidait l’entente entre juifs, chrétiens et musulmans en Andalousie et même un peu aussi dans l’empire Ottoman, tous bénéficiant des waqfs légués par ceux qui voulaient des «sadaqa jariyah». Il est rapporté que les gens du Livre avaient leurs propres waqfs, et même en Inde jusqu’à tout récemment certains défendaient la possibilité des non-musulmans à en fonder pour eux-mêmes. En abordant les amendements sur la Waqf Act mauricienne, cependant, ce qu’il ne faut pas faire ici c’est l’amalgame avec la machination politicienne du waqf orchestrée par les suprémacistes du BJP.

Conclusion

Il est rapporté selon une tradition musulmane que Dieu aime chez une personne deux qualités : «al hilm» et «al anah». «Al hilm», c’est la mansuétude ou la maitrise de soi pour ne pas être impulsif, la capacité à rester calme, à pardonner et à ne pas céder à la colère. «Al anah», c’est la pondération, agir avec réflexion, calme et sans précipitation. L’islam ne cautionne pas un autre trait, l’exagération, y compris en matière de religion car comme dit le Prophète, bénédiction et paix sur lui : «Prenez garde à l'exagération (al ghuluw) dans la religion, car certes, ce qui a causé la perte de ceux qui vous ont précédés, c'est l'exagération dans la religion».

C’est avec «al hilm», «al anah» et sans «al ghuluw» qu’il nous importe de mener une consultation profonde vers une refonte de la Waqf Act. Cet exercice ne peut être superficiel car pour certains la concertation est terminée du moment qu’ils sont invités à s’asseoir à une table. Il faut impliquer activement autant les érudits des sciences islamiques dans ce processus que ceux qui sont des spécialistes de la finance et de l’économie moderne. L’éducation, la formation et la communication tous azimuts à tous les niveaux sont obligatoires pour une telle refonte.

Ailleurs, les waqfs innovent afin de remplir les fonds de pension, autre matière qui fait débat maintenant chez nous. Il y a également des waqfs dédiées à la sécurité alimentaire ; d’autres qui parrainent le transport, la logistique, le stockage et la réfrigération afin de garantir la qualité de la viande «qurbani» distribuée dans le monde à grande échelle durant toute l’année ; des waqfs monétaires ou numéraires (cash) opèrent aussi sur des plateformes digitales sur le modèle du crowdfunding permettant le financement participatif de projets communautaires dans les domaines de la santé, de l'éducation et de l'autonomisation économique. Les bénéficiaires sont les nécessiteux, musulmans ou non. Voilà pour tant de raisons pourquoi une refonte de la Waqf Act doit dépasser l’urgence des amendements sous la Finance Bill. L’avenir nous dira si le gouvernement aurait été digne de confiance sur cette question.

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