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Portrait

Médecins de père en fils | Le Dr Suren Naiken : Une passion, un destin…

5 juillet 2026, 22:00

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Médecins de père en fils | Le Dr Suren Naiken : Une passion, un destin…

Depuis le Dr Veerasamy Naiken, premier lauréat du collège Bhujoharry en 1947, les Naiken, sur trois générations, ont prêté le serment d’Hippocrate : le père, Bedee, la mère, Gopali Sama (tous deux âgés de 72 ans), leurs deux fils, Suren (46 ans) et Deeren (44 ans), et bientôt le petit-fils, Ryan. Tous ont fait leurs études en Union soviétique avant 1989, puis en Ukraine, où ils se sont mariés. Le Dr Suren Naiken mène depuis une brillante carrière en Suisse, où il est établi avec sa famille.

Il milite pour une médecine de proximité tout en rayonnant à travers le monde pour des missions humanitaires menées au sein de l’ONG qu’il a créée, Humanitarian for Empowerment (HFE). Cette organisation l’a conduit de Madagascar aux États-Unis, en passant par Sri Lanka, Zanzibar et Davos. Pourtant, ce médecin a frôlé la mort pendant trois semaines en 2020 (Covid-19). Il a toutefois réussi à renaître de ses cendres et, en 2023, a été nommé pour le prestigieux ACS/Pfizer Surgical Volunteerism Award, aux États-Unis. Il garde l’espoir de décrocher prochainement cette distinction.

Dr Suren Naiken

Le 24 août 2022, à Donetsk : jour des célébrations de l’indépendance de l’Ukraine. Le Dr Suren Naiken, le cœur battant la chamade, attend, aux côtés de 18 autres personnalités, l’arrivée du président Volodymyr Zelensky dans un mystérieux bunker, dont l’emplacement demeure secret pour des raisons de sécurité. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, le Premier ministre italien, Mario Draghi, le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, ainsi que le secrétaire américain à la Défense, Lloyd Austin, sont alignés pour recevoir l’ordre du prince Yaroslav le Sage, la plus haute distinction nationale ukrainienne, instituée en 1995.

Notre compatriote mérite largement cet honneur pour ses actions humanitaires en Ukraine à travers sa fondation, Humanitarian for Empowerment (HFE).

«Dès le début du conflit, HFE s’est mobilisée en étroite collaboration avec le ministère ukrainien de la Santé et la mission permanente de l’Ukraine à Genève afin de coordonner l’envoi de plus de 4,5 millions d’appareils et de dispositifs médicaux, entre autres, et participer à la modernisation des structures hospitalières», raconte notre compatriote, fier d’avoir surtout serré la main du président ukrainien.

Une histoire d’amour

Entre la famille Naiken et l’Ukraine, c’est une très longue histoire d’amour. Le père de Suren Naiken, Bedeenaidoo Naiken, originaire de Moka, quitte Maurice en 1973 grâce à une bourse de l’Union soviétique pour entreprendre des études de médecine. Il passe d’abord par Rostovsur-le-Don, où il apprend notamment le russe, avant de rejoindre la Donetsk State Medical University.

Dr Suren Naiken (3) (De gauche à droite) Le Dr Suren Naiken, son épouse Kateryna, son père Dr Bedee Naiken, sa maman Dr Sama Naiken, son frère Dr Deeren Naiken et son épouse Florentina.

C’est dans cette ancienne république soviétique qu’il rencontre Gopali Sama (née Wickrenasinghe), originaire et boursière du Sri Lanka. Ils se marient le 18 février 1978. Suren naît le 22 septembre 1979, dans l’hiver de Donetsk. Mais les temps sont durs pour les parents.

En 1980, ils reviennent à Maurice pour les vacances. Suren n’a alors que 11 mois. Les grands-parents insistent pour le garder auprès d’eux. Le couple repart ensuite en Ukraine pour terminer leurs études. Les deux obtiennent leur diplôme avant de rentrer définitivement à Maurice et leur deuxième fils, Deeren, naît en 1982.

Le Dr Bedee Naiken rejoint alors le ministère de la Santé. Après un passage de quelques mois à Rodrigues, il est nommé consultant.

Suren vit d’abord à Pointe-Jérôme, à Mahébourg, jouissant des plaisirs de la pêche, avant que la famille ne s’installe à Roches-Brunes. Il fréquente l’école primaire Notre-Dame-des-Victoires, puis le collège Indira Gandhi jusqu’en Form III, avant d’intégrer le collège St Joseph. Dès la Lower VI, il obtient son GCE A-Level.

À 18 ans, ses parents l’encouragent à retourner dans son pays natal pour des études de médecine à Donetsk.

«À mon arrivée, en 1997, la communauté mauricienne était extrêmement restreinte. Il n’y avait qu’une autre étudiante, mon père (qui terminait sa spécialisation en gynécologie), et moi. L’année suivante, trois autres compatriotes nous ont rejoints. Aujourd’hui, ils sont tous devenus des médecins spécialistes ou des chefs de service respectés, exerçant dans les secteurs public et privé à Maurice. Nous restons très soudés, car nous partageons le ciment d’avoir vécu ensemble une époque charnière : celle de l’immédiat après-Pérestroïka et de l’effondrement de l’Union soviétique», se souvient Suren Naiken dont les parents, diplôme en poche, étaient entre-temps rentrés à Maurice pour exercer la médecine. Par la suite, le Dr Bedee Naiken repart en Ukraine afin d’y suivre une spécialisation de trois ans en gynécologie, laissant cette fois ses deux enfants auprès de leur mère.

Retour au pays

Même s’il maîtrise parfaitement le russe, l’adaptation est rude pour Suren, mais pas forcément à cause du climat : «Certes, les hivers étaient glaciaux, mais les infrastructures et les logements étaient parfaitement chauffés et équipés. La véritable difficulté résidait plutôt dans le climat social d’un pays en pleine reconstruction : l’insécurité était palpable et le regard porté sur les personnes de couleur était parfois complexe et difficile à vivre au quotidien.»

Il ne faut pas s’étonner que c’est sur le campus que Suren rencontre Kateryna, celle qu’il épousera en 2000. Les temps sont durs. Entre-temps, les turbulences politiques se font déjà sentir. L’Union soviétique implose.

Suren obtient son diplôme de gynécologue en 2004 et décide de venir exercer à Maurice : «J’ai effectué mon année d’internat à Port-Louis, puis j’ai exercé dans les hôpitaux publics mauriciens jusqu’en 2007. J’ai ensuite passé deux années formidables à Rodrigues (2007-2009), avant de revenir à Maurice, où j’ai partagé mon temps entre le secteur public et le Centre cardiaque de Pamplemousses jusqu’en décembre 2010.»

Express.mu (620 x 330) (15) Le Dr Suren Naiken dans un dispensaire à Rodrigues (2007-2009).

Toutefois, Suren avoue que c’est à Rodrigues qu’il s’est véritablement épanoui et qu’il a appris à aimer son métier. «C’est une île fantastique et un peuple incroyable. C’est véritablement là-bas que j’ai appris à aimer mon métier. Avant cela, à Maurice, j’étais parfois dégoûté de la pratique pour différentes raisons. Rodrigues m’a réconcilié avec ma vocation. Ce peuple est d’une bienveillance, d’une simplicité et d’une bonté admirables. Je lui serai toujours infiniment reconnaissant. J’ai toujours dit que nous, les Mauriciens, avions énormément à apprendre des Rodriguais», dit-il.

Bien que reconnaissant envers ses deux mentors, les Drs Anwar Fakin et Sunil Gunness, Suren Naiken se rend compte qu’il stagne : «C’est à cette période que j’ai ressenti le besoin de donner un nouvel élan à ma carrière. Je me heurtais à une certaine stagnation professionnelle, freiné par des lourdeurs bureaucratiques et politiques. Je voulais absolument intégrer un système qui me permette d’exercer tout en portant ma spécialisation chirurgicale au plus haut niveau. J’ai postulé dans plusieurs pays et ce sont finalement les Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) qui m’ont ouvert leurs portes. C’est ainsi que mon aventure suisse a commencé.»

Cap sur la Suisse

Le début de cette aventure suisse ne sera pas de tout repos. Ses diplômes ukrainiens n’étant pas reconnus à Genève, il doit reprendre son cursus à partir de la 6e année de médecine. Qu’à cela ne tienne. Rien ne l’arrête dans ses efforts d’ascension :

«Mon diplôme ukrainien n’étant initialement pas reconnu en Suisse, j’ai dû repasser l’intégralité des examens fédéraux de 6e année de médecine. Par la suite, j’ai décroché le titre de spécialiste FMH, puis les prestigieux titres de Fellow of the European Board of Surgeons et de Fellow of the American College of Surgeons. Soucieux d’affiner mes compétences, j’ai également complété mon cursus par un Executive Master of Advanced Studies spécialisé dans le management des institutions de santé», dit-il.

C’est ainsi qu’une carrière se construit et qu’une réputation s’établit. Il passe trois ans comme médecin interne aux Hôpitaux universitaires de Genève, puis deux ans comme chef de clinique à l’hôpital d’Yverdon. Il retourne ensuite aux HUG en qualité de chef de clinique avant d’être nommé médecin-chef et directeur médical de son établissement actuel.

Dr Suren Naiken (1) Suren Naiken en mission en Tanzanie avec le ministre de la Santé.

Sur le terrain, il mène un véritable combat pour maintenir en opération des centres de santé publics en prônant une médecine de proximité : «En tant que directeur médical et médecin-chef du service de chirurgie du Pôle Santé Vallée de Joux, situé à une cinquantaine de kilomètres de Lausanne, je me positionne comme un fervent défenseur de la médecine de proximité face aux menaces de centralisation hospitalière. Convaincu que les régions périphériques ont un droit fondamental à un accès rapide aux soins, j’ai lutté pour maintenir et développer une offre chirurgicale ainsi qu’un service d’urgences performant, 24 heures sur 24 et sept jours sur sept, au Brassus, berceau de la haute horlogerie suisse. Pour pérenniser notre établissement, j’ai contribué à la modernisation de notre plateau technique, notamment par la création d’un centre d’imagerie moderne. Mon objectif reste d’éviter aux habitants de la Vallée de longs et complexes déplacements vers la plaine, en démontrant qu’un hôpital régional peut offrir des soins d’excellence.»

Il n’en fallait pas plus pour lui prêter une ambition politique.

Il crée également l’Amicale des anciens chirurgiens de Nyon puis, en 2014, la fondation Humanitarian for Empowerment, qui lui permet de mener des missions humanitaires dans de nombreux pays.

Une famille heureuse

Sur le plan familial, c’est le bonheur aux côtés de son épouse, Kateryna : «Ensemble, nous avons eu le bonheur d’avoir trois enfants, qui incarnent à eux seuls notre parcours multiculturel : Ryan, l’aîné, est né en Ukraine ; Kyran, le deuxième, à Maurice ; et Aylan, le benjamin, à Genève, en Suisse. Aujourd’hui âgés de 23, 21 et 13 ans.» Précisons toutefois que les deux aînés suivent respectivement des études de médecine à Genève et de psychologie à Lausanne. La tradition familiale est donc respectée.

Dr Suren Naiken (2)

Cette tradition remonte à plusieurs décennies. En 1947, Veerasamy Naiken (photo) devient le premier lauréat du collège Bhujoharry, premier établissement privé de Maurice à produire un lauréat. Pendant des années, Alex Bhujoharry n’a cessé de rappeler cette performance.

Le jeune lauréat part ensuite à Leeds pour y étudier... la médecine. Il s’établit par la suite à Philadelphie, aux États-Unis, où il exerce pendant une trentaine d’années comme pathologiste, tout en continuant à soutenir son alma mater. Il décède le 24 juin 2011 des suites d’un AVC, à l’âge de 83 ans. Son épouse l’avait précédé dans la tombe en 1996. Le couple n’a pas eu d’enfant.

Le Dr Veerasamy Naiken n’est autre que le cousin de Ramanaidoo Naiken, le grandpère de Suren…

Une famille brisée par la guerre

Mais la guerre a fini par rattraper le couple Naiken. L’invasion de l’Ukraine par la Russie a profondément bouleversé leur famille. Kateryna, qui épaule son mari au sein de leur fondation, témoigne : «Le pays ne se déchire pas depuis quatre ans, mais depuis douze ans, depuis la révolution du Maïdan en 2014. On oublie souvent que lorsque le Donbass a voulu préserver sa langue et sa culture russes, des ingérences de toutes parts ont conduit au bombardement de nos populations. À l’époque, l’Europe a fermé les yeux. Une partie de ma famille s’est réfugiée en Bosnie, une autre en Suisse, tandis que mon oncle a dû retourner en Ukraine.»

«En 2022, face à l’invasion massive, nous avons pu mettre ma deuxième sœur à l’abri en Suisse et, par l’intermédiaire de notre association, venir en aide à 95 familles. Le modèle fédéral suisse, garant des diversités linguistiques et religieuses, aurait pu inspirer l’Ukraine dans le cadre d’une stricte neutralité, à l’image de l’Autriche», explique-t-elle.

Kateryna poursuit en disant : «Rien ne justifie une agression, mais aujourd’hui cette guerre est alimentée par des intérêts économiques et géopolitiques. Mon cœur est brisé. Nos nations s’entredéchirent, déchirant aussi des familles où, parfois, un frère combat dans l’armée russe tandis que l’autre sert dans l’armée ukrainienne. Nous vivons cette guerre à distance avec un profond chagrin et une immense amertume. Voir deux peuples slaves frères, unis par une histoire et des racines communes, se déchirer est une tragédie aux ramifications géopolitiques complexes.»

Bien que l’Ukraine ait été le théâtre de sa première opération humanitaire de sa fondation, le Dr Suren Naiken a vu large et loin.

À Madagascar, en 2025, il signe un accord sanitaire historique avec les autorités malgaches afin d’améliorer durablement l’accès aux soins chirurgicaux et d’acheminer plus de 1,2 million de dispositifs médicaux essentiels.

Toujours en 2025, au Sri Lanka, pays d’origine de sa mère, il conclut, sous l’égide de la Fondation Dufour, un accord médicohumanitaire inédit consacré à la réhabilitation fonctionnelle. Le projet prévoit notamment l’utilisation d’imprimantes 3D et de logiciels de numérisation pour concevoir et fabriquer des prothèses personnalisées destinées aux amputés sri-lankais.

À ce stade de notre entretien, une question s’impose : et Maurice ?

La réponse tombe lapidaire et empreinte d’une grande tristesse : «Les politiciens de tous bords à Maurice m’ont fait comprendre, au fil du temps, que j’étais un étranger. C’est un sentiment mitigé et une réponse ambiguë, car comment expliquer que mon association ait pu signer des Memorandums of Understanding (MoU) avec l’Ukraine, Madagascar, le Sri Lanka, et tout récemment, le Zanzibar, où nous intervenons gratuitement, alors que les portes de mon propre pays restent complexes à ouvrir ?»

Il faut toutefois rappeler que le Dr Suren Naiken et l’un de ses collègues, le Dr Dominique Bosson, étaient venus à Maurice en 2019, alors qu’Anwar Husnoo était ministre de la Santé. Dans le cadre d’une mission humanitaire, ils avaient réalisé plusieurs interventions chirurgicales, sans que l’initiative ne connaisse de suite. Pour autant, Suren ne désespère pas de pouvoir aider son pays dans un proche avenir dans d’autres domaines de la santé.

Dr Suren Naiken (4) Suren et son épouse Kateryna au «World Economic Forum» à Davos.

Gérant lui-même sa communication, le Dr Suren Naiken participe régulièrement au World Economic Forum de Davos. Du 19 au 23 janvier, il a pris part à l’édition placée sous le thème «Un esprit de dialogue».

Au programme : des rencontres avec plusieurs dirigeants internationaux, dont le vice-Premier ministre belge et le Premier ministre du Kosovo, des échanges avec les Black Eyed Peas, des tables rondes, ainsi que de nombreux contacts autour des partenariats public-privé dans l’humanitaire. Il participe également à plusieurs forums consacrés à la reconstruction de l’Ukraine et aux enjeux de l’intelligence artificielle.

Autant d’occasions où la voix de notre compatriote s’est fait entendre… et où elle aurait aussi pu porter celle de Maurice.

Qu’importe ! On se réjouit, qu’à moins de 50 ans, notre compatriote de la diaspora ait atteint de tels niveaux et qu’il exhibe notre quadricolore à chaque déplacement.

Dr Suren Naiken (5) (De gauche à droite) : Kateryna, l’épouse de Suren ; Deeren, son frère, et son épouse, Florentina ; leur nièce, Maëva ; Kristina, la sœur de Kateryna ; Maxim, le beau-frère (mari de la sœur de Kateryna) ; le petit Mikhail ; Kyran, le cadet ; Aylan, le benjamin de la famille ; Ryan, le fils aîné, et sa compagne, Clémence ; enfin, le Dr Suren Naiken.

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