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Interview
Mélanie Valère-Cicéron : «Les hommes font aussi partie de la solution»
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Interview
Mélanie Valère-Cicéron : «Les hommes font aussi partie de la solution»
Mélanie Valère-Cicéron, Présidente de l’ONG Passerelle sur le «Domestic Abuse Bill».
Est-ce que ce projet de loi répond enfin aux lacunes que votre ONG dénonce depuis plusieurs années ?
Oui, ce projet de loi répond à plusieurs revendications que Passerelle et d'autres ONG portent depuis de nombreuses années aux côtés des victimes. Nous avons toujours plaidé pour une compréhension plus large des violences domestiques, qui ne se limitent pas aux coups et blessures, mais englobent également les violences psychologiques, économiques, sexuelles, émotionnelles et les comportements coercitifs. Le changement de terminologie, passant de Domestic Violence à Domestic Abuse, est une évolution importante dans la manière dont la société appréhende ces réalités. Cela étant, l'adoption d'une loi n'est qu'une première étape : son efficacité dépendra largement de sa mise en œuvre concrète.
Pensez-vous que cette réforme marque un véritable changement de philosophie dans la lutte contre les violences domestiques ou s'agit-il surtout d'un renforcement juridique ?
Je pense qu'il s'agit des deux. D'une part, il y a incontestablement un renforcement juridique avec de nouveaux mécanismes de protection et une meilleure reconnaissance des différentes formes d'abus. Mais cette réforme traduit un changement de paradigme et reconnaît que les violences domestiques reposent souvent sur des dynamiques de domination, de contrôle et d'emprise qui dépassent la simple violence physique. Elle place davantage la victime, sa sécurité et son autonomie au centre du dispositif.
Selon vous, aujourd'hui, pourquoi certains signaux d'alerte passent-ils encore inaperçus malgré les plaintes et les interventions ?
Parce que nous avons longtemps associé la violence domestique à la seule présence de blessures visibles. Or, les violences psychologiques, économiques ou le contrôle coercitif laissent rarement des marques physiques. Beaucoup de professionnels ne sont pas encore suffisamment formés pour identifier ces mécanismes. Par ailleurs, les victimes elles-mêmes minimisent souvent ce qu'elles vivent, par peur, par honte, par dépendance économique ou affective, ou parce qu'elles considèrent certains comportements comme normaux dans une relation de couple. Trop de femmes sont victimes sans savoir qu'elles le sont. C'est ce qui ressort de nos campagnes de sensibilisation autour du violentomètre, un outil de prévention qui permet d'évaluer si la relation est saine.
Le projet de loi élargit considérablement la définition des violences domestiques en incluant les violences économiques, psychologiques, émotionnelles et numériques. Est-ce une avancée importante pour les victimes ?
Absolument. C'est une avancée pour les hommes comme pour les femmes. N'oublions pas que les hommes sont aussi victimes de violences domestiques, des formes de violences qui sont souvent invisibles.
D'autre part, les violences économiques, par exemple, peuvent enfermer une personne dans une relation abusive. Nous faisons aussi face à de nouveaux défis, tels que les violences numériques, qui consistent à surveiller, contrôler ou harceler une victime à travers les téléphones, les réseaux sociaux ou les outils de géolocalisation. Reconnaître juridiquement ces formes d'abus, c'est reconnaître la réalité vécue par de nombreuses victimes qui, jusqu'à présent, ne se sentaient pas toujours légitimes à demander de l'aide.
Dans votre expérience, quelles sont les formes de violence les plus fréquentes mais aussi les moins reconnues par les victimes elles-mêmes ?
Les violences psychologiques ne sont pas toujours faciles à identifier, tout comme le contrôle coercitif. Souvent, la victime considère que les insultes répétées, l'humiliation, l'isolement progressif, la surveillance constante, la confiscation des revenus, l'interdiction de travailler ou de fréquenter certains proches sont des problèmes relationnels ordinaires plutôt que des formes de violence. Pourtant, ces comportements détruisent progressivement l'estime de soi et la capacité de la victime à quitter la relation. Et souvent, elles écoutent ceux qui disent et conseillent : «Tan ki pena bate, res kot twa, pa kit to lakaz.»
Le texte considère désormais qu'un enfant qui assiste à des violences est lui aussi une victime. Est-ce une reconnaissance que vous réclamiez depuis longtemps ?
Depuis des années, nous insistons sur le fait que les enfants ne sont pas des témoins mais des victimes de violence. Nous avons longtemps insisté pour que le terme «victime» soit utilisé, car les enfants ne sont jamais de simples témoins passifs et absorbent tout. Grandir dans un climat de peur, de cris, de menaces ou de violences laisse des séquelles profondes sur leur développement émotionnel, psychologique et social. Mais il ne faudrait pas seulement le mentionner. Il est important de prendre en compte leurs besoins réels. Souvent, le focus est uniquement sur la femme victime, qui a, à elle seule, la responsabilité de tenir le coup pour ses enfants, ainsi que sur le manque de mesures des autorités pour la prise en charge complète de ces enfants.
Quels impacts observez-vous chez les enfants exposés aux violences conjugales ?
Ça dépend des enfants, mais dans tous les cas, ils en souffrent. Anxiété, troubles du sommeil, difficultés scolaires, troubles du comportement, dépression, manque d'estime de soi ou encore reproduction des schémas violents... Certains enfants développent une hypervigilance permanente, tandis que d'autres intériorisent leur souffrance. Les recherches internationales montrent que l'exposition répétée aux violences domestiques est une forme de traumatisme qui peut avoir des effets durables sur le développement de l'enfant.
Le projet de loi prévoit que l'auteur des violences puisse être exclu du domicile plutôt que la victime soit obligée de partir. Est-ce, selon vous, une mesure qui peut changer les choses ?
Oui, mais ce n'est pas une nouvelle mesure. Dans son application, il y a énormément de barrières qu'il faut prendre en considération. Il est vrai que ce sont les victimes et leurs enfants qui doivent quitter leur maison, leur quartier, leur école et leurs repères pour se mettre en sécurité, et cela ajoute une nouvelle forme de victimisation. N'oublions pas que l’Occupancy Order, par exemple, dans son application, n'est pas un bel exemple. Nous sommes un petit pays avec des extended families et «al dir enn belmer ki so garson pou ale, so fam ki pou res la aster», c'est déclarer la guerre. Ça ne veut pas dire que la mesure ne devrait pas exister. L'appliquer serait un signal fort.
Le projet de loi impose désormais à certains professionnels – médecins, psychologues, travailleurs sociaux, entre autres – de signaler les cas suspects de violences domestiques, sous peine d'amende. Est-ce une bonne chose ?
Le message qui devrait être communiqué ici, c'est que les professionnels sont souvent les premiers à détecter des situations de danger. Il est vrai que cette obligation doit impérativement s'accompagner d'une formation adéquate, de protocoles clairs et du respect de la relation de confiance avec les victimes. Il faudrait aussi préciser que l'objectif ne doit pas être de sanctionner les professionnels, mais de renforcer leur capacité à protéger les personnes en danger. Ils peuvent sauver des vies. Là où les citoyens n'ont pas les aptitudes à reconnaître les signes d'alerte, ils ont le devoir d'agir.
Selon vous, où se situe aujourd'hui la principale faiblesse : la loi, le manque de coordination ou le manque de moyens ?
Le manque de coordination entre les autorités. Maurice dispose déjà de plusieurs instruments juridiques, mais leur efficacité dépend de la capacité des institutions à travailler ensemble : police, services sociaux, système judiciaire, ONG, établissements de santé et écoles. Les refuges, les services psychologiques, les travailleurs sociaux et les structures d'accompagnement restent insuffisamment dotés au regard des besoins réels. À cela s'ajoute le manque de considération pour le travail accompli par les ONG.
La protection des victimes doit-elle rester prioritaire face à cette volonté de réhabiliter les auteurs ?
Absolument. La sécurité et la protection des victimes doivent demeurer la priorité absolue. La réhabilitation des auteurs est importante pour prévenir la récidive et rompre les cycles de violence, mais elle ne peut jamais se faire au détriment des besoins immédiats des victimes. Les deux approches doivent être complémentaires, avec une hiérarchie claire qui place la protection des personnes vulnérables au premier plan.
Une bonne loi suffit-elle, ou faut-il désormais investir davantage dans les refuges, les psychologues, les travailleurs sociaux et les moyens de la police ?
Une bonne loi, à elle seule, ne suffit jamais. Les textes juridiques doivent être soutenus par des investissements concrets dans les services d'accompagnement. Je ne dirai pas qu'il faut uniquement plus de shelters et la question que je pose, c'est : que fait la victime après le shelter ? Les abris demeurent une solution temporaire. Nous avons des victimes qui sont dans des centres depuis deux ans, faute de logement. Une victime qui quitte le toit conjugal part sans rien. La bataille juridique pour obtenir le droit de jouir de ses biens est longue et, quand il n'y a pas de biens, la victime se retrouve à la rue. Je salue l'introduction du soutien financier du National Solidarity Fund aux victimes, c'est une bonne étape qui devrait cependant s'étendre non seulement à celles ayant un Protection Order. Il manque aussi des professionnels tels que des psychologues spécialisés, des travailleurs sociaux formés, des unités policières dotées des ressources nécessaires et des programmes de prévention. Sans ces moyens humains et financiers, les meilleures dispositions légales risquent de rester lettre morte.
Quelles dispositions vous semblent particulièrement positives ?
Plusieurs éléments méritent d'être salués : l'élargissement de la définition des violences domestiques, la reconnaissance des enfants comme victimes à part entière, le programme de réhabilitation des auteurs de violences, mais celle qui retient encore plus mon attention, c'est le fait de pouvoir porter plainte dans un autre poste de police que celui de sa localité. Obliger une femme qui se sauve en urgence face au danger à se rendre uniquement dans le poste de police le plus proche est une absurdité si on ne peut pas assurer sa protection immédiate. Une femme qui se sent en danger doit pouvoir se réfugier avant tout et porter plainte dès qu'elle est hors de danger immédiat. Dans beaucoup de cas, les policiers connaissent les auteurs de la région et ont outrepassé leur rôle de protecteurs pour se ranger du côté des agresseurs, déconseiller aux victimes de porter plainte ou minimiser ce que rapporte la victime.
À l'inverse, quelles sont les principales lacunes ou les points que vous souhaiteriez voir amendés avant l'adoption du texte ?
Il n'y a pas de réforme concrète en ce qui concerne les ordonnances de protection. Il manque des mesures de protection des victimes à long terme, au-delà des abris d'urgence, ainsi qu'une alternative aux shelters lorsque ces derniers sont bondés, ainsi que des moyens logistiques, notamment des moyens de transport spécialisés pour porter secours en urgence aux victimes à leur domicile. Nous notons aussi un manque de moyens financiers pour aider celles qui doivent recommencer à zéro. Encore une fois, les shelters sont considérés comme des «dumping areas» car ces ONG ne sont invitées qu'à des validation workshops et non à siéger sur les comités de coordination nationaux.
Je suis aussi personnellement d'avis que ce projet de loi manque d'une voix masculine. N'oublions pas que les hommes font aussi partie de la solution. Il ne faut pas parler d'eux uniquement comme auteurs ou, quelquefois, comme victimes, mais aussi dans le cadre de toute prévention des violences envers les femmes. Ils peuvent mener une belle lutte à nos côtés.
Selon vous, cette loi peut-elle véritablement sauver des vies ou faudra-t-il avant tout un changement de mentalité dans la société mauricienne ?
Cette loi a le potentiel de sauver des vies parce qu'elle permet une intervention plus précoce, une meilleure protection des victimes et une reconnaissance plus complète des différentes formes de violences domestiques. Cependant, aucune loi, aussi ambitieuse soit-elle, ne peut, à elle seule, transformer une société.
Le véritable défi reste celui des mentalités. Il faut continuer à déconstruire les idées selon lesquelles certaines violences relèveraient de la sphère privée ou seraient acceptables au sein du couple ou de la famille. Il faut apprendre à reconnaître les signes d'emprise, à écouter les victimes sans les juger et à comprendre que le respect, l'égalité et le consentement sont au cœur de toute relation saine.
La responsabilité est collective : les familles, les écoles, les médias, les institutions religieuses, la société civile et l'État ont tous un rôle à jouer. Une loi forte constitue un outil indispensable, mais c'est l'évolution des mentalités et l'engagement de l'ensemble de la société mauricienne qui permettront, durablement, de prévenir les violences et de protéger les vies.
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