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États-Unis

Cette part de nous-mêmes

7 juillet 2026, 10:00

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«We are restless, a dissatisfied, searching people.» — John Steinbeck, America and Americans.

Il y a des pays qui, sans que l’on s’en aperçoive vraiment, viennent habiter une partie de nous-mêmes. Croyez-moi, les États-Unis sont définitivement de ceux-là. En ce 4 juillet 2026, l’Amérique fête ses 250 ans. Deux siècles et demi. Peu de nations peuvent se prévaloir d’une telle longévité tout en demeurant, malgré leurs contradictions, au cœur du récit du monde, comme nous l’avons écrit cette semaine dans notre éditorial 1776-2026 : Le rêve américain face à lui-même. On peut aujourd’hui discuter sa politique, contester ses choix, dénoncer ses excès, s’inquiéter de ses fractures. Les Américains eux-mêmes le font avec une vigueur que peu de démocraties connaissent. Mais, au-delà des querelles du moment, demeure une évidence : rares sont les pays qui auront autant changé le destin de millions de personnes qui n’y étaient pourtant pas nées.

J’en fais partie.

Entre 2006 et 2013, j’ai eu le privilège d’y vivre, puis de travailler à Washington, D.C., de couvrir deux présidences qui allaient entrer dans l’Histoire, de marcher dans les couloirs du Capitole, de voir, un matin glacial de janvier 2009, Barack Obama prêter serment devant une foule qui pleurait autant qu’elle applaudissait. Aujourd’hui encore, chaque fois que l’occasion se présente, j’y retourne. Non seulement parce qu’une partie de mon cœur est restée aux ÉtatsUnis, mais aussi parce que mon fils, Sami-Lee, né le 6 juillet 2011 dans le Maryland, vit désormais à Boston, dans ce Massachusetts qui concentre depuis quatre siècles quelques-unes des plus belles aventures intellectuelles de l’humanité.

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Chaque voyage est un retour. Un retour vers un pays qui continue de m’émerveiller. Pourtant, lorsqu’on me demande ce qu’est l’Amérique, je demeure incapable de répondre. J’ai fini par dire que c’est comme essayer de raconter un éléphant après lui avoir seulement marché sur la queue. Chacun repart persuadé d’avoir compris la bête. Les uns vous parlent de Wall Street, d’autres du Texas, d’autres encore de Hollywood, de Harvard ou du Mississippi. Tous disent vrai. Tous oublient simplement qu’ils n’ont rencontré qu’un morceau de l’animal.

Depuis près de 20 ans, j’y retourne régulièrement. Et plus j’y vais, moins je crois la connaître. L’Amérique est un pays qui se dérobe à mesure qu’on s’en approche. C’est peut-être précisément ce qui la rend si difficile à définir.

Parfois, pour comprendre un pays, il vaut mieux raconter les vies qu’il a transformées plutôt que ses institutions. Prenons Wilson Li. En 1986, ce jeune Mauricien débarque à New York avec un billet aller simple et moins de neuf cents dollars en poche. Derrière lui, des parents qui ont économisé pendant des années pour acheter ce billet. Devant lui, un continent inconnu. Le miracle n’est pas seulement qu’il soit admis à Yale. Il commence lorsqu’il tend ses derniers cinq cents dollars au bureau des finances de l’université. L’employée les lui rend : «Gardez-les. Vous en aurez davantage besoin que nous.» Cette scène paraît presque irréelle. Elle dit pourtant quelque chose d’essentiel de l’Amérique : cette capacité à miser sur quelqu’un avant même qu’il ait prouvé sa valeur. À voir le potentiel avant le parcours. À considérer qu’un jeune venu d’une petite île de l’océan Indien mérite, lui aussi, sa chance. Wilson repartira diplômé de Yale, puis de Wharton et de la Lauder Institute. Mais ce qu’il emporte surtout, c’est une manière de penser : croire davantage aux possibles qu’aux obstacles. Cette culture du «pourquoi pas ?» demeure l’un des plus beaux héritages américains.

Puis il y a le Dr Shivraj Sohur. Son Amérique n’est pas celle des gratte-ciel. Elle commence dans le désert du Texas, là où les routes semblent tracer une ligne droite jusqu’à l’horizon, où les falaises racontent cent millions d’années d’histoire géologique et où les mers disparues ont laissé des fossiles au milieu du désert. Le neurologue de Harvard Medical School regarde cette terre comme d’autres contemplent une cathédrale. Son Amérique est minérale. Immense. À l’échelle des roches, écrit-il, 250 ans ne représentent presque rien. Pourtant, dans cette infime parenthèse de l’histoire de la planète, une nation a réussi à produire une idée qui continue de bouleverser des vies : la liberté de devenir ce que l’on choisit d’être. Les nations passent. Les idéaux, eux, voyagent.

L’histoire de mon ancien collègue Jacques Aristide raconte une autre Amérique. Devenu présentateur-vedette à Voice of America, il traverse aujourd’hui une période d’incertitude. En mars 2025, Donald Trump signe un décret visant à réduire drastiquement l’Agence américaine pour les médias mondiaux, plaçant pratiquement toute la rédaction de Voice of America en congé forcé. Créée en 1942 pour combattre la propagande nazie, la radio accompagnera ensuite la guerre froide, diffusant, dans des dizaines de langues, une certaine idée de la liberté d’informer derrière le rideau de fer, puis dans les régimes autoritaires. Pendant plus de huit décennies, Voice of America fut l’un des plus puissants instruments du soft power américain. Voir cette voix vaciller relevait presque du paradoxe historique : l’Amérique qui avait longtemps exporté la liberté de la presse choisissait soudain de fragiliser l’un de ses propres emblèmes. Les tribunaux fédéraux ont toutefois rappelé que, même aux États-Unis, le pouvoir exécutif rencontre des contre-pouvoirs.

Et puis il y a la Dr Nikhita Obeegadoo. S’il fallait choisir un visage pour raconter l’Amérique d’aujourd’hui, ce serait peut-être le sien. Très tôt, elle refuse de choisir entre les sciences et les lettres. À Stanford, elle mène de front la littérature comparée et l’informatique. Puis Harvard lui ouvre ses portes. Elle y prépare un doctorat consacré aux traversées traumatiques de l’océan Indien et des Caraïbes, tout en enseignant des cours où Proust dialogue avec les films d’animation et où la crise climatique se raconte autant par les romans que par les algorithmes. Aujourd’hui installée à Chicago, la ville de Barack Obama, où s’élève désormais sa bibliothèque présidentielle, elle poursuit cette même aventure intellectuelle faite de curiosité, d’exigence et de liberté. Chez elle, rien n’est cloisonné. La littérature converse avec l’intelligence artificielle. L’écologie rencontre l’histoire. Maurice dialogue avec le monde. Elle incarne une Amérique qui continue de croire que le savoir ne connaît pas de frontières.

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L’histoire américaine est traversée par d’immenses contradictions. Elle est née avec l’esclavage au moment même où elle proclamait l’égalité. Elle a connu la ségrégation, les guerres, les crises, les fractures sociales, les violences politiques. Aujourd’hui encore, la polarisation fragilise le contrat démocratique. Mais une qualité continue de distinguer cette démocratie : sa capacité à se remettre en question, à débattre d’elle-même, à exposer publiquement ses blessures et à recommencer. Cette énergie du recommencement constitue peut-être la véritable exception américaine.

Et pendant ce temps, une autre question nous regarde, nous Mauriciens. Combien de Wilson Li, de Shivraj Sohur, de Jacques Aristide ou de Nikhita Obeegadoo notre pays laisse-t-il partir faute d’avoir reconnu leur talent suffisamment tôt, ou de pouvoir leur offrir un cadre de travail qui répondrait à leurs attentes ?

Combien de jeunes continuent de croire que l’excellence doit nécessairement s’exiler ? Chez nous, les réseaux l’emportent encore trop souvent sur les compétences, les appartenances sur les idées, les fidélités sur le mérite. L’Amérique nous rappelle qu’une société progresse lorsqu’elle ouvre ses portes aux meilleurs, d’où qu’ils viennent. Voilà sans doute le plus beau cadeau qu’elle puisse encore offrir au monde. Non pas un modèle à copier, mais une invitation : celle de croire qu’un enfant né dans une petite île de l’océan Indien peut un jour enseigner à Harvard, diriger une entreprise mondiale, explorer les neurosciences, inventer une technologie ou changer une discipline. Cette permission de rêver demeure intacte.

Lorsque je retourne aujourd’hui à Boston pour embrasser mon fils, je ne retrouve pas seulement un enfant devenu grand. Je retrouve aussi une partie de moi-même : le jeune journaliste qui découvrait Washington, D.C., le promeneur solitaire du National Mall, l’observateur fasciné d’un pays qui ne cesse de débattre avec lui-même.

250 ans après sa naissance, l’Amérique continue de déranger autant qu’elle inspire. Elle n’est plus l’horizon incontesté qu’elle fut au siècle dernier. Elle est devenue un immense laboratoire où le monde observe les promesses, les limites et les contradictions de la démocratie. Mais il suffit parfois de regarder les destins qu’elle a rendus possibles pour comprendre pourquoi, malgré toutes ses imperfections, elle continue d’exercer une attraction presque magnétique.

Peut-être qu’être Américain n’est finalement pas une nationalité, mais une manière d’habiter l’avenir, de croire qu’il existe toujours une route, même lorsque personne ne l’a encore tracée. Les nations aussi vieillissent. Certaines s’endorment dans leurs certitudes. D’autres continuent de marcher.

Comme l’écrivait John Steinbeck dans America and Americans : «We are restless, a dissatisfied, searching people.» — «Nous sommes un peuple inquiet, insatisfait, toujours en quête.» Au fond, cette phrase ne définit peutêtre pas seulement l’Amérique. Elle dit quelque chose de plus universel : l’espérance n’est jamais un état. Elle est un mouvement.

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