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Journée internationale contre l’abus et le trafic de drogues

Regards sur un fléau complexe qui défie la répression

28 juin 2026, 15:00

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Regards sur un fléau complexe qui défie la répression

La drogue n’est pas un problème isolé. Elle est un révélateur et souvent la cause de tous les maux qui agitent Maurice : violence domestique, insécurité, précarité des familles, santé mentale, surpopulation carcérale. Selon la dernière étude de la National Agency for Drug Control (NADC), datant de 2021, 55 000 à 111 500 personnes consommaient des drogues à Maurice – un chiffre vraisemblablement plus élevé aujourd’hui. «L’addiction est un problème complexe. Ce n’est pas en mettant les gens en prison qu’on va régler ça», reconnaît son Chief Executive Officer (CEO), Kunal Naik. «Il faut s’attaquer aux causes sociales et économiques.»

Pas de preuves chiffrées

À l’occasion de la Journée internationale contre l’abus et le trafic illicite de drogues, célébrée le vendredi 26 juin, la NADC réunissait hier une quarantaine d’institutions – ONG, ministères, corps paraétatiques et groupes sportifs – pour son Village national des services de prévention, de traitement et de réhabilitation au Plaza, à Rose-Hill.

Le CEO de la NADC, Kunal Naik, le reconnaît sans détour : l’agence travaille dans un système lourd, avec des procédures strictes et des délais contraints. Mais ce qu’il a annoncé hier est concret. Un Early Warning System sur les drogues synthétiques est en finalisation ; une proposition formelle sera soumise au bureau du Premier ministre. Une nouvelle étude nationale pour actualiser les données de 2021 sur la consommation est prévue.

Dans les prochaines semaines, une étude ciblant les élèves du secondaire sera lancée, dès l’obtention d’une validation éthique. Car l’un des angles morts actuels est là : aucune des études existantes n’inclut les moins de 18 ans. «On sait qu’il y a beaucoup de jeunes qui consomment. Mais on n’a pas encore de preuves chiffrées», admet-il.

Plus préoccupant encore : un profil émergent de jeunes consommateurs qui glissent vers le trafic. «C’est un problème qu’on ne peut pas ignorer», dit-il. «L’addiction est complexe. Elle nécessite une réponse multifactorielle.»

La participation du public à cet événement est restée timide, mais nous avons sollicité quelques acteurs du terrain – certains connus, d’autres moins – pour un constat de l’ampleur de ce fléau. Ce que ces échanges révèlent avant tout, c’est qu’aucun acteur ne peut agir seul. Ce n’est que dans la synergie que réside une chance réelle d’enrayer le phénomène.

Poornima Jadunundun, directrice de Sangram Sewa Sadan : Des consommateurs de plus en plus jeunes

«Au moins un nouveau cas par jour.» La directrice de l’ONG Sangram Sewa Sadan, fondée pendant la crise de l’ héroïne des années 1980, reçoit quotidiennement des personnes dépendantes – et l’âge auquel des consommateurs ne cesse de baisser. Ce qui inquiète surtout Poornima Jadunundun, c’est l’émergence du cannabis hybride, susceptible de provoquer des épisodes psychotiques. À une éventuelle réforme du cannabis, elle posera une condition indispensable : que des recherches soient adaptées au contexte mauricien, en regardant vers les pays caribéens, plutôt qu’en se précipitant. Son ONG propose un accompagnement médical, psycho-social, du counseling et du yoga adapté. Mais elle est lucide : «Si on ne traite pas l’environnement, la personne va rechuter. Il ne suffit pas de traiter la personne. Il faut traiter ce qui l’entoure.»

Jean Marie Pazot, Chief Operations Officer de Lovebridge : S’attaquer aux racines de la vulnérabilité

Il ne travaille pas directement avec des personnes en situation d’addiction. Pourtant, il est là – parce que la pauvreté est souvent le premier maillon d’une chaîne qui mène à la consommation de drogues. «Des précarités sociales – santé, éducation, emploi – font qu’une famille se retrouve en situation de vulnérabilité», explique-t-il. Lovebridge accompagne aujourd’hui environ 175 familles à travers l’île, de Solitude à Chemin-Grenier. L’approche est délibérément holistique : nutrition, logement, santé, éducation et employabilité. Lorsqu’une famille est confrontée à l’addiction, l’ONG la réfère vers les structures adaptées. «On aime travailler en réseau», résume Jean Marie Pazot. L’ONG dit pouvoir accueillir jusqu’à 400 familles.

Jamie Cartick, directrice Collectif Urgence Toxida : «Support, don’t punish»

La campagne est internationale et repose sur une idée simple : une personne qui consomme des drogues pour elle-même n’a pas sa place en prison, mais «dans un service de santé adapté à ses besoins», tranche Jamie Cartick. Environ 5 000 personnes sont actives dans leurs services. «Parmi tous les pays d’Afrique, Maurice est l’un de ceux qui ont le plus de ressources, et pourtant, on est parmi ceux qui font le moins bien concernant la cascade du VIH», déplore-t-elle. Elle refuse l’argument répressif : «Toutes les violences qu’on voit aujourd’hui liées aux drogues, c’est le résultat de tout ce qu’on a fait subir aux gens. Soutenir, ça veut dire changer son regard. C’est là qu’on fait un pas en avant.»

François Henry, fondateur de «Cultural Unity Rights and Empowerment» (CURE): Le débat sur le cannabis va au-delà de la dépénalisation

«Il y a un problème de cannabis mélangé à la méthadone, au fentanyl, au cristaux de méthamphétamine, que les consommateurs ne connaissent pas», avertit François Henry. «Le but du trafiquant, c’est de fidéliser sa clientèle. Et pour ça, il utilise des moyens très dangereux.» CURE milite pour une «réforme policière» : amender les sanctions pénales qui conduisent à l’emprisonnement de simples consommateurs sans lien avec le grand trafic. L’argument central : si la possession et la cultivation personnelle étaient tolérées, les consommateurs sauraient ce qu’ils ingèrent. Il soulève aussi une incohérence juridique : des touristes porteurs de médicaments à base de cannabis peuvent entrer sur le territoire mauricien, alors qu’un Mauricien consommateur reste passible de poursuites. «C’est une discrimination», dit-il. Il rappelle enfin que «quand on parle de drogue, il faut mettre la cigarette et l’alcool dans l’équation. Sinon, le débat est faussé dès le départ.»

Maunique Prosper, responsable thérapie du Centre de Solidarité: Reconstruire la personne, pas seulement la sevrer

Le Centre de Solidarité (CDS) propose une reconstruction en trois phases : une orientation ambulatoire de quatre à six semaines pour «redonner un sens de responsabilité» ; une évaluation approfondie ; puis un séjour résidentiel à Solitude pouvant durer plusieurs mois. «Le planning est structuré du matin au soir. On travaille beaucoup sur le développement personnel, pour que les gens apprennent à vivre autrement», décrit Maunique Prosper, la responsable thérapie. Le modèle inclut également un accompagnement familial. Mais le profil des patients a changé : les jeunes d’aujourd’hui sont moins prêts à s’engager dans un programme long, ce qui complique un travail thérapeutique dont les effets prennent du temps. La réinsertion reste pourtant possible. «Ça dépend de la motivation, de la personnalité. Mais ça marche», affirme-t-elle.

Ibrahim Rossaye, «Chief Public Relations Officer» de la FCC : Suivre l’argent pour remonter les réseaux

Ici, on parle d’argent sale. «Le trafic de drogue, pour moi, c’est une urgence nationale», dit Ibrahim Rossaye de la Financial Crimes Commission (FCC). La commission dispose d’un mandat légal explicite pour enquêter sur le financement du trafic de stupéfiants: la section 45 de la FCC. Son intervention se situe en aval de la consommation, mais en amont des réseaux : identifier les flux financiers, saisir les actifs, démanteler les circuits économiques qui rendent le trafic profitable. Depuis le début de l’année 2026, plus de Rs 100 millions de biens ont été saisis dans le cadre d’enquêtes liées au trafic de drogues. La FCC collabore avec la NADC et les autres partenaires institutionnels sur ce volet répressif, qui, insistet-il, ne se substitue pas à la prévention, mais la complète.

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