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Kronik KC Ranze
Et si l’on parlait de l’avenir économique de notre espèce ?
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Kronik KC Ranze
Et si l’on parlait de l’avenir économique de notre espèce ?
Clara Mattei est une passionaria. Économiste italienne, dynamique et jolie, elle n’a que 38 ans. Elle a beaucoup étudié le capitalisme pour son doctorat et elle avance que ce n’est pas un système naturel et inévitable et qu’il y a bien mieux à faire pour l’humanité qu’un système qui favorise la cupidité, qui crée des inégalités grandissantes, qui force les populations à travailler au service de tiers, qui a besoin d’inflation, de sans-emplois et de pauvreté pour faire prospérer le haut du panier.
Elle était sur Channel 4 récemment (*) et son intervention fascinante et séduisante à la fois mérite attention et délibération. Elle commence par souligner que nous sommes tous prisonniers du piège mental qui nous fait croire que c’est naturel de vouloir accumuler des biens et d’aspirer à la liberté de choisir un maximum de ces biens. Selon son analyse, le capitalisme s’alimente fortement de la satisfaction dérivée du consumérisme (à comparer avec une société primaire plus simple, plus «vraie») et repose sur deux piliers essentiels. Le premier, c’est le consensus qui veut que la majorité travaille pour un salaire, produisant alors plus que ce que son salaire produit, … faute de quoi il n’y aurait évidemment pas de «profit». Le deuxième pilier est l’investissement privé qui concerne évidemment une minorité qui prend certes des risques, mais qui aspire, d’Elon Musk au propriétaire d’une PME, à faire mieux que les autres autour de lui, d’être un succès et de devenir riche. Ces deux piliers sont sous un seul et unique toit : celui de l’économie du profit sans lequel on ne produirait pas tout ce que nous consommons quotidiennement, parfois avec avidité : nos vêtements, nos divertissements, nos fast foods, nos cellulaires, nos médicaments… L’autonomie et l’autosuffisance des individus ont ainsi été remplacés par l’économie de marché qui nous a parfois inventé de nouveaux désirs dont nous n’avions même pas, au départ, conscience.
Elle souligne, comme Oxfam, le fait sordide que 12 multimilliardaires possèdent aujourd’hui autant que les 4 milliards d’humains les plus démunis de la planète (**) ; que la planète souffre écologiquement de nos économies globalement extractives et de notre subjugation a une croissance sans fin – y compris la croissance de nos populations. Elle suggère aussi que la guerre, les génocides et la pauvreté sont des conséquences directes de l’approche capitaliste. Car le système capitaliste n’est pas là pour répondre aux besoins des citoyens, mais pour générer des profits avant tout et n’est, d’évidence, pas là pour assurer un développement égalitaire pour tous, mais surtout pour permettre à certains d’exploiter d’autres, y compris aux niveaux individuels, corporatifs et évidemment de nations entières.
À cet effet , le colonialisme existe toujours, selon elle, même si les formes sont moins apparentes et mieux enrobées. Fondamentalement, les États ont des intérêts qu’ils protègent aux dépens des intérêts des autres. Même le plan Marshall (***) était une démarche opportuniste et intéressée…
Elle a le grand mérite de pratiquer ses théories de démocratie participative à Tulsa, dans l’Oklahoma. Comme Marx et Gramsci, elle n’a pas tort. Mais elle n’a pas entièrement raison non plus, car son alternative de mise en commun rappelant les sociétés indigènes, est idéalisée et ne rejoint pas la réalité. La faiblesse principale de sa démarche est démontrée par le fait que l’humain est essentiellement autocentré et largement motivé par l’émotionnel plutôt que le rationnel.
C’est ainsi que l’on voit, tous les jours, des conseils syndicaux démotivés ou émasculés, qui démissionnent à l’idée d’assurer le bien commun jusqu’à ce que les services ne fonctionnent plus; auquel moment, l’émotionnel prend le dessus menant aux reproches et aux blâmes. C’est ainsi qu’une chouette idée comme la coopérative mène trop fréquemment à une «prise en charge» par certains aux dépens de la majorité. C’est ainsi qu’en démocratie «participative», la grande majorité des électeurs ne s’informe pas, ne s’engage pas, ne réfléchit même pas, sauf en termes de ce qui est à son avantage personnel ou qui le chatouille émotionnellement, laissant toute question relevant du bien commun à d’autres… qui ont souvent des appétits très personnels et particuliers ! C’est ainsi que les syndiqués délèguent leur pouvoir à des dirigeants qui ne favorisent que des intérêts étroits et à court terme. C’est ainsi que la plupart des citoyens préfère grogner, critiquer, blâmer anonymement sur l’internet, parfois méchamment, souvent mal à propos, sous l’illusion qu’ils ont alors exercé leur devoir démocratique, alors qu’ils ne s’embarquent presque jamais dans quoi que ce soit qui peut faire avancer le bien commun. On jette sa saleté dans l’espace commun, mais qui ramasse la saleté des autres ?
Ce n’est pas que l’humanité n’a pas réfléchi à (ou essayé) autre chose que le capitalisme ou, son prédécesseur, le féodalisme. Le Donut Economy de Kate Raworth nous oriente surtout vers le coût écologique grandissant, et à terme fatal, du système capitaliste. L’autogestion ne nous aura pas mené bien loin. Le socialisme a été une réussite en Scandinavie quand il allait de pair avec un esprit civique et une éthique puritaine du travail très solide. Mais en Russie, le rêve bolchévique remplaçait l’aristocratie possédante «tsariste» par une oligarchie politique et économique ancrée sur le parti communiste qui n’était pas plus libre ou valorisante !
En Chine, la révolution rouge dénonçait les traîtres capitalistes, les intellectuels et les élites, mais la mise en commun populaire n’avait jamais véritablement lieu et menait au chaos et à la famine. Le parti communiste du jour, après Deng Xiao Ping, joue bien le jeu capitaliste et accueille le capital privé pour transformer la Chine. Le Vietnam fait, pour l’essentiel, pareil. Cuba, qui se tient à plus grande distance du capitalisme avec lequel ses «grands frères» pactisent à divers degrés, fait face à une population qui en paie le prix fort, malgré des succès indéniables au niveau de l’éducation, de la santé et du sport. La Chine et le Vietnam peuvent revendiquer du succès et du progrès matériel pour leur peuples, mais on aurait du mal à arguer que cela aurait été possible sans leurs composantes capitalistes.
Le capitalisme a des côtés horribles, s’impose régulièrement avec violence, ne s’embarrasse pas souvent de droiture ou d’empathie pour les autres. Cet hégémon, qui permet à trois multimilliardaires américains (Musk, Zuckerberg, Bezos) de posséder, des fortunes supérieures aux actifs de 50 % de leurs concitoyens, peut déraper et dérape sans doute plus fortement encore ces jours-ci. Il doit être régulé et c’est là que se situe un des défis principaux du jour : quand l’État qui doit brider l’hégémon capitaliste et contrôler ses appétits, devient, face aux gros capitalistes, plus achetable, plus vulnérable, plus corrompu. Voyez l’Amérique de Trump ! Les grosses fortunes s’achètent ce qu’ils veulent. Y compris des juges à la Cour suprême…
Heureusement qu’il y a de la résistance individuelle. Mais il faudra aussi que le gouvernement reprenne son rôle pour cadrer et réguler les marchés et l’économie libérale SANS étouffer sa flamme vitale d’initiative, de prise de risque, de créativité, et d’efficacité. L’histoire du monde est largement écrite par les minorités agissantes, les individualités marquantes, les dirigeants décisifs. C’est un fait que l’on ne peut effacer. La vaste majorité de la planète ne souhaite pas mieux que vivre sa vie tranquillement , dans un certain confort et n’est pas, a priori, très motivé par le bien commun et le partage permanent, n’en déplaise à Clara Mattei. Une bonne partie de l’humanité est même assez dysfonctionnelle, parfois avec des aspirations médiocres, attiré par l’argent facile. Le monde au sein duquel nous vivons n’est pas simple et les réponses à nos problèmes sont loin d’être uniques. Il y a de la place pour le vivre-ensemble, fait de compassion et de partage. La flamme capitaliste, quand elle est sous contrôle, restera probablement le meilleur vecteur de progrès matériel. Seulement voilà, ce système ne sera pas capable de répondre à nos défis principaux actuels : la planète que l’on pompe et que l’on pollue indûment, le défi climatique largement engendré par une démographie qui, quel que soit son niveau de vie actuel, cherche toujours mieux, et les conséquences de la robotisation et de l’intelligence artificielle qui menacent l’un des deux piliers fondamentaux du… capitalisme lui-même !
Nous jouons avec le feu et au lieu de solutions, nous fonçons actuellement tête baissée dans des guerres inutiles, dans le réarmement démesuré, dans des bagarres commerciales destructrices, dans la poursuite effrénée d’une croissance matérielle, qui a la capacité de nous annihiler à terme comme espèce fiable…
(*) Clara Mattei: capitalism is not natural - it’s enforced
(**) Cependant, en perspective, les $ 20,1 trillions possédés par tous les billionnaires de la planète ne représentent que $2 500, si partagés avec 8 milliards de planétaires, en une seule fois.
(***) The Marshall Plan Wasn't Charity — It Was America's Financial Takeover Of Europe
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