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Manière de voir
Punition corporelle des enfants : «papa, papa, papa, papa, aret bat mwa, papa, papa...»
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Manière de voir
Punition corporelle des enfants : «papa, papa, papa, papa, aret bat mwa, papa, papa...»
Une lapalissade : la violence a gagné du terrain dans notre île. Pas un jour sans des cas de femmes battues, de règlements de compte entre bandes de vendeurs de drogues, de bagarres dans les écoles ou les collèges... Mais il est une autre forme de violence dont on fait moins cas dans les médias. La punition corporelle infligée à des enfants par leurs propres parents, surtout le père, au sein des foyers. Une honte pour notre société.
Rien que quelques cas récents pour nous transporter dans ce décor en circuit fermé. À Pointe-aux-Sables, à l’aide d’un royard (câble), un père frappe ses deux enfants âgés de quatre et dix ans... Dans un village du Sud le père bat ses trois enfants, cogne celui âgé de 11 ans et distribue des coups de pied... À Lalmatie, au village de St-Julien, une mère distribue des coups violents à sa fillette de neuf ans parce qu’elle lui demandait de l’aide pour réviser ses leçons... À Grand-Baie, un père profite de son droit de visite pour frapper son enfant en bas âge... Un instituteur a même frappé un enfant de trois ans. Stop !
On arrête pour essayer de comprendre le pourquoi et le comment de ces violentes punitions corporelles des enfants interdites par la loi et pouvant donner lieu à un emprisonnement. Cette maltraitance infantile a atteint 5 917 cas en 2020 et 4 746 en 2021, selon les chiffres officiels sans compter les plaintes retirées ou tues. Mais commençons par une histoire vraie que nous avons vécue il y a un mois en plein centre de Quatre-Bornes. Témoignage accablant.
? Cris stridents et désespérés
Nous sommes en fin d’après-midi. Nous rendons visite à un ami qui habite au septième étage d’un de ses bâtiments verticaux à étage. À peine arrivés, nous sommes interloqués par des cris stridents et désespérés d’une fillette. Arrivés sur le balcon, nous constatons que ces hurlements émanent d’en bas d’une de ces petites maisons en béton serrées l’une contre l’autre. Peu d’espace les sépare. Certains ont un toit en béton, d’autres en tôle cannelée, souvent très rouillée. Intimité et promiscuité garanties !!!
Comment ces cris ont pu nous atteindre, nous qui sommes juchés au septième étage. Difficile de repérer de quelle maison s’échappent ces cris d’une fillette. Impossible que les voisins immédiats n’aient rien entendu. L’enfant doit être âgée de huit/neuf ans. À gorge déployée, elle s’égosille à hurler sans cesse «Papa, papa, papa» et ce, pendant plus de cinq minutes. À quoi peuvent correspondre ces braillements assourdissants ? Aucun voisin n’apparaît pour s’interposer.
Chacun de nous y va de son explication. Des cris de douleur physique certainement parce qu’il devait sans cesse lui asséner des coups de savate, de rotin ou de ceinture. Dans quel état devaient être ses petites jambes ? Pas de réaction de la mère, sans doute présente, mais blottie dans un coin de la même pièce et probablement impuissante. Nous avons tous l’impression qu’il déploie toute sa force physique pour réellement faire mal et qui sait s’il ne ressent pas une certaine jouissance à exercer son autorité. À moins qu’il soit vraiment ivre.
Mais ces cris sont aussi ceux du désespoir. Ces répétitions du mot «papa» sonnent comme un reproche, un acte qui la dépasse de la part de son géniteur. Nous avons tous le cœur déchiré, mais notre hôte nous informe que cette scène d’horreur n’est pas une première et qu’elle a fait l’objet de plainte auprès des autorités.
Dans quel état vat-elle se présenter à l’école le lendemain ? Quelle sera la réaction de ses amies car il en restera des traces ? Ça n’est pas une simple gifle ou une fessée, tout aussi condamnables. Une telle brutalité peut provoquer stress, anxiété, retard de croissance, perte d’estime de soi. Devenue adolescente ou adulte, elle s’en souviendra certainement. Séquelles inévitables.
? Pourquoi ?
Sachez que 54 % des parents sont d’accord pour recourir à la punition corporelle, parfois ou toujours, pour discipliner l’enfant. Mais une enfant doit être éduquée et non frappée. Elle n’est pas une possession du père qui peut en faire ce qu’il veut quand il veut. Parfois, ce dernier a dû lui aussi être corrigé, battu durant sa propre enfance. Il ne fait que reproduire ce qu’il a connu. C’est-à-dire la manière forte. Dans ce cas précis, il ne s’agit absolument pas de punition corporelle non autorisée dans les écoles publiques ou privées ou encore lors de sorties. Qu’est-ce que cette enfant a fait pour mériter une telle raclée. A-t-elle désobéi ? Est-ce à la suite d’un caprice ? Est-ce qu’on n’a pas satisfait son désir ou ses besoins ? Mais, à son âge, son cerveau n’a pas atteint la maturité nécessaire pour qu’elle n’agisse pas comme une enfant de cet âge.
Il faut malheureusement admettre que cela se passe ainsi de nos jours encore et plus souvent qu’on ne le pense dans les milieux défavorisés, au sein de couples en conflit ou de familles recomposées ou tout bonnement en raison de l’alcoolisme, encore très répandu dans notre pays et dans toutes les couches sociales. Une société grog... gy ! Ce sont les enfants qui... trinquent au lieu d’être éduqués comme il le faudrait. Quelle que soit la raison invoquée, rien ne saurait justifier ce que nous avons simplement entendu, mais pas vu. Pas besoin d’être devins. L’un d’entre nous prend la parole. Il connait bien Rodrigues et y a constaté de telles situations.
? Que faire ?
Se boucher les oreilles ? Un certain calme revenu, le silence pendant quelques secondes s’est imposé de lui-même à tous. Nous reprenons nos esprits perturbés pour admettre ce que l’on a vécu pendant plusieurs minutes. Une réalité à ne pas minimiser. Une tranche de vie indigne d’une île dite moderne. Signe d’une société à plusieurs... vitesses ? Pas la peine de s’en prendre trop facilement aux autorités comme le ministère concerné ou aux associations qui se dévouent en faveur de l’enfant. Nous savons qu’il existe un numéro de téléphone, le 113, pour alerter, mais le silence qui entoure de tels cas de la part de ceux qui entendent ou même voient un tel déchaînement doit être condamné. Que dire alors du vivre-ensemble ? Walk on by? Après tout, ça n’est pas mon affaire alors que c’est l’affaire de tous. Comment alors décrire notre société comme exemplaire aux yeux des étrangers. Ignorons ou cachons ces sévices ou vices tout court hélas encore trop fréquents dans les milieux précaires.
Tant qu’on n’aura pas introduit des cours de civisme élémentaire dans les écoles à l’aide d’un livret avec des dessins s’il le faut... tant qu’on n’aura pas organisé des réunions collectives et régulières avec participation des enfants, des parents, des représentants du ministère et des associations concernées... ces cas d’enfants maltraités continueront comme par le passé et le présent. Seule une telle action collective et récurrente pourra vraiment conscientiser et surtout éduquer les principaux concernés, parents en tête. On pourrait même mutualiser de telles actions dans différents coins de l’île. Nous sommes retournés chez notre ami et sur son balcon au septième étage. Surprise.
Au bas d’une petite maison en plein milieu de bien d’autres, nous avons vu la fillette concernée en question. C’est elle seule, sur un petit bout de terrain. Elle semble remise. Elle gambade même et chantonne de sa voix enfantine, mais criarde. L’innocence de l’enfant retrouvée... pour le moment.
Pena fay piti. Ena kongolo perdi latet!
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