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Réforme électorale

Le «Best Loser System» et le communalisme

29 avril 2026, 07:30

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Le «Best Loser System» et le communalisme

Le mot «communalisme» n’existe pas dans le dictionnaire français. Ce néologisme, largement utilisé à Maurice, a pratiquement la même définition que les francophones donnent au mot «communautarisme» : l’existence de communautés juxtaposées, de groupes de personnes de même origine, ou partageant des mêmes intérêts, parfois en opposition à d’autres groupes de la société.

Ce mot «communautarisme», s’il «est consacré par l’usage, ne se trouve pas non plus dans le dictionnaire. C’est dans son Diksioner Morisien que le linguiste Arnaud Carpooran donne une définition grammairienne du mot. Le communalisme est défini ainsi : «Dimounn ki travay dan lintere ek avansman so kominote kont lintere lezot.» C’est la pratique de ceux qui privilégient l’intérêt de leur communauté contre l’intérêt des autres. L’élément langagier déterminant ici est l’expression «contre».

Pour les Français qui se réclament de l’unicité de la nation, le mot «communautarisme» est un anathème. Dans Le communautarisme, mythes et réalités, le politologue Laurent Bouvet, professeur en science politique, écrit que ce vocable renvoie «à des images inquiétantes de dilution de l’unité nationale, de fragmentation de l’espace public et de particularisation des identités…» En clair, le «communautarisme» est défini comme un mal anti-républicain. Cette même posture se retrouve souvent dans le discours public mauricien qui qualifie le Best Loser System (BLS) de système communaliste antinational.

La définition de communautarisme/communalisme rejoint celle que formule Philippe Poutignat et Jocelyn Streiff-Fenart, chercheurs au Centre de recherches nationales de Nice, dans Théories de l’ethnicité : le communautarisme, écrivent-ils, est «une entité qui rejette les autres ou use à leur égard de pratiques discriminatoires». Il en découle, a contrario, que la simple appartenance à une communauté, l’affirmation d’une identité distincte, quand bien même revendiquée dans l’espace public, ne fait pas du citoyen un communaliste à moins d’un repli identitaire antagoniste ou d’une pratique discriminatoire.

Dans ce contexte, le citoyen est vu comme celui qui se contente de valoriser sa communauté et de cultiver les liens sociaux avec des individus appartenant au même groupe, parfois partageant une ancestralité commune. Son appartenance est l’expression d’une identité collective et d’une manifestation de solidarité. Elle n’est dirigée contre personne. Elle est favorable à la coexistence pacifique. Et elle reconnaît la primauté de l’État, la communauté des citoyens, mais elle aspire à une reconnaissance identitaire institutionnelle et une visibilité dans l’espace public.

C’est quand une communauté, ou un individu, s’oppose de manière intéressée et déclarée à d’autres groupes identitaires que la qualification de communaliste se justifie. Ainsi, dans l’injure de communaliste que les Mauriciens se jettent à la figure, à tort et à travers, il faudrait le constat au préalable de l’existence d’un enfermement et d’une volonté d’extirper des privilèges de groupe au détriment des autres, en jouant notamment des rapports de force thniques. Le communalisme serait alors le règne de communautés opposantes au sein de sociétés fragmentées et diluées, souvent sous le couvert de communautés religieuses.

Il est vraisemblable que le qualificatif mauricien a été importé de l’Inde où communalism, en anglo-indien, est défini de manière très proche de celle du Diksioner Morisien. Le mot, très usité, dans les débats publics indiens, se réfère à l’idéologie de ceux qui placent leur appartenance identitaire et religieuse au-dessus de la nation, souvent à l’encontre d’autres groupes pour des intérêts politiques ou économiques. Il est l’expression d’une incitation à la division entre différentes communautés.

Les historiens indiens considèrent que cette pratique est une séquelle de l’ancienne politique du colonisateur anglais de divide and rule, diviser pour régner, qui a exacerbé les tensions entre communautés religieuses, en particulier entre hindous et musulmans. Des heurts avec d’autres communautés religieuses ne sont pas rares non plus, contre des sikhs et des chrétiens. Des affrontements ont lieu régulièrement dans toutes les régions, attisés par des postures politico-religieuses, y compris contre ce que les Indiens nomment les basses castes, et parfois fomentés par des mouvements fondamentalistes hindous.

Cette question d’appartenance religieuse est omniprésente dans le débat public indien. Communalism décrit une société divisée entre des communautés religieuses séparées, chacune avec ses particularités et intérêts politiques, économiques et sociaux distincts créant ce qu’un sociologue a qualifié d’«une mentalité de nous versus eux».L’État indien est pourtant officiellement laïc et il fut autrefois une terre d’asile des communautés persécutées, qui dit reconnaître toutes les religions à égalité.

Mais malgré de nombreuses manifestations de coexistence apaisée dans l’espace public, les sociologues constatent que le communalisme continue à influencer la scène politique. Ils reconnaissent que l’évolution du communalisme démontre un sens grandissant de division et d’hostilité envers d’autres communautés. Un chercheur constate que «malgré l’éthique culturelle de l’Inde, enracinée dans la tolérance religieuse et le sécularisme, le communalisme s’est répandu et a influencé la société mettant en péril les principes qui avaient présidé à l’unité et à la coexistence».

L’Inde n’est aucunement une exception sur ce plan. Le fait est, qu’aucune part dans le monde, les sociétés pluriethniques n’ont pu éviter, au cours de ces dernières décennies, des conflits d’origine raciale ou religieuse. La question de l’identité communautaire est au cœur des préoccupations citoyennes. Mais il n’apparaît nettement qu’aucun des modèles politiques ne peut prétendre avoir atteint l’idéal d’une citoyenneté unique et solidaire. L’échec est ressenti, plus douloureusement encore, chez les tenants d’un républicanisme censé produire un peuple indivisible, une communauté nationale homogène.

La question est à nouveau de grande actualité chez nous au moment où l’on débat du projet de réforme électorale et de la pertinence, ou non, des appartenances identitaires. Un courant, qui se veut unitaire et nationaliste, estime que l’exigence de déclarations identitaires des postulants au service de la nation, est un frein à l’unité nationale et une menace à la cohésion sociale. Il propose qu’on s’en dispense. J’ai moimême longtemps appartenu à cette mouvance pour les mêmes convictions nationalistes.

Je suis devenu aujourd’hui plus prudent. Instruit par l’histoire, j’ai pu constater combien les questions d’appartenances identitaires, du non-respect des différences ethniques, des tyrannies majoritaires, de la place étriquée et humiliée des minorités dans la vie publique, de l’intolérance grandissante, partout dans le monde, sont une des causes majeures de haine, de guerre, de violence, de mort.

Amin Maalouf, l’écrivain libanais-français arabe, l’a parfaitement formulé dans son essai Les identités meurtrières : quand les identités sont meurtries, elles deviennent meurtrières. Et il estime que demander à un individu qu’il se «débarrasse» de son passé, de son identité propre, pour se conformer à une raison d’État, est une agression qui produit non pas des citoyens, mais des humiliés. En l’occurrence, chez nous, proposer à un citoyen de masquer ce qu’il est, pour être pleinement citoyen et acteur national, me semble de nature à provoquer intimement ces meurtrissures. La réforme est censée, dans ce cas, promouvoir l’unité nationale, j’ai peur qu’elle provoque, au contraire, des raidissements sectaires et pénalise ceux qu’elle prétend défendre.

Le projet de réforme électorale, sous ce chapitre, vise en fait à pérenniser la dérogation exceptionnelle qui avait été introduite en 2014 pour permettre à des candidats aux élections législatives de ne pas déclarer leur appartenance communautaire s’il le souhaite. La mesure avait été présentée comme «transitoire». En remplacement du système compensatoire d’allocation des sièges aux meilleurs perdants exigé par la Constitution, un mécanisme de substitution basé sur la moyenne historique des résultats électoraux depuis 1976 avait été introduit par le biais de la Constitution (Declaration of Community) Temporary Provisions Act.

On veut maintenant transformer le temporary en permanent. Il semble bien que cette proposition s’éloigne de l’exigence constitutionnelle d’une représentation aussi fidèle que possible de la réalité électorale. La formule statistique proposée ne garantit aucunement cette obligation. Comment effectivement corriger une éventuelle sous-représentation en supprimant le critère qui la détermine ? Cette proposition est absurde !

Et se pose la question aux Mauriciens de savoir si les pères fondateurs de la nation multiculturelle n’avaient pas eu raison, de proposer un système de représentation parlementaire et d’équilibre politique qui tient compte de l’existence constitutionnelle des communautés que compose la nation.

La Constitution mauricienne reconnaît explicitement quatre communautés. Mieux, elle affirme assurer «a fair and adequate representation of each community» au niveau parlementaire, qui est le plus haut échelon de la représentation publique. Pour ce faire, la loi prévoit un mécanisme statistique et mathématique de compensation devant permettre cette juste représentation.

Dans la pratique électorale, il est apparu au cours des années, une conséquence asymétrique : le First-Past-The-Post (FPTP) joue en faveur de la communauté majoritaire, mais les communautés minoritaires ne retrouvent, une représentation plus au moins fair au Parlement que grâce au BLS qui compense les sous-représentations, quand il en existe, eu égard aux poids démographiques statistiques des communautés et de leur représentation chez les 62 élus du FPTP. L’expert électoral Rama Sithanen qualifie ce modèle de «ethnic proportional», même si l’exercice est aujourd’hui partiellement faussé du fait que le calcul statistique est toujours basé sur un recensement dépassé de 1972 alors que la question de proportionnalité est la principale mesure d’une «fair representation».

Il ne peut pas faire de doute qu’une société multiculturelle démocratique doit se donner les moyens d’assurer la représentation et la participation politique inclusive de sa diversité, au fait de toutes ses diversités. C’est alors seulement que la cohésion nationale est aboutie. Il faudrait tordre le cou à la thèse très répandue qui veut que l’existence reconnue des communautés au sein d’une société soit une entrave à l’unité nationale. Il existe aujourd’hui, dans le monde, un grand nombre de nations multiculturelles, grandes et petites, peuplées de citoyens autant attachés à leurs identités propres qu’à leur pays.

Chez une grande nation, citant le cas des États-Unis, le chercheur français Denis Lacorne, directeur de recherche à la Fondation nationale des sciences politiques, qualifie la nation américaine d’«ethno-civique». Il explique que les Américains privilégient tantôt l’unité culturelle nationale, tantôt le pluralisme des sociétés plurielles. Le philosophe américain Michaël Walzer explique ce dualisme : «La société et l’État, bien qu’agissant constamment l’un sur l’autre, sont formellement distincts ; pour le soutien, le confort et le sens de l’appartenance, hommes et femmes regardent vers leurs groupes ; pour la liberté et la mobilité, ils regardent vers l’État ; et si la société américaine apparaît comme une collection de groupes, l’État reste une organisation d’individus citoyens.»

À l’autre bout du monde, la petite nation multiculturelle qu’est Singapour où cohabitent, pacifiquement et fièrement, 5 millions de Chinois, Malais et Indiens, le système électoral est basé également sur le FPTP doublé d’une formule de Non-Constituency Member of Parliament variable qui garantit un nombre minimum de sièges à l’opposition (ce qui rend impossible l’équivalant d’un 60-0), en sus de la nomination de personnalités non partisanes sur une base méritocratique. Une nouvelle preuve qu’il est possible de faire cohabiter la diversité ethnique et la fierté nationale. Si j’étais aux affaires et que je de- vais choisir un modèle, ce serait celui-là.

Mais il y a un préalable. C’est le professeur René Andran, auteur de La dérive multiculturaliste, qui fait une mise en garde, en s’appuyant sur l’expérience américaine de nation «mosaïque». Il souligne :«Une mosaïque ce sont des fragments de couleur différente, mais maintenue ensemble par un ciment solide; et la mosaïque ne garde son sens qu’aussi longtemps que le ciment maintient chaque fragment à sa place et relie les différents fragments entre eux… Ce ciment, ce sont précisément les valeurs partagées…»

Au-delà d’un éventuel bricolage de la loi électorale pour satisfaire des impératifs politiciens, la vraie question est là : quelles sont les valeurs partagées par tous les Mauriciens ?

Extrait d’un livre à paraître,

Le Communalisme et les Identités Guerrières

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