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Jane Madarbaccus et Stacey Antoinette
Le fond et la forme de Coupdeplumes
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Jane Madarbaccus et Stacey Antoinette
Le fond et la forme de Coupdeplumes
Jane Madarbaccus et Stacey Antoinette sont partenaires dans la vie comme elles le sont professionnellement. Stacey s’occupe de la partie graphique des propositions d’écriture formulées par Jane dont le nom de plume est Coupdeplumes. Jane est dans l’actualité ces temps-ci pour avoir obtenu le prix Coup de Cœur du concours Lottotech Seeds et pour avoir lancé des ateliers d’écriture en Kreol Morisien (KM) et dont le but est de permettre à toute personne qui le désire, d’ôter le masque qu’elle porte au quotidien pour être vraie et faire une introspection pour coucher sur papier ses expériences positives comme négatives. Voici leur histoire.
«Je suis le ‘s’ du ‘s’ du nom de plume de Jane», indique en riant Stacey Antoinette (à dr. sur la photo). Cette jeune femme de 31 ans, était jusqu’à tout récemment gestionnaire de paie au sein d’une importante entreprise. «Je suis rentrée dans l’aventure de l’atelier d’écriture de Jane pour lui donner un coup de main. Je me suis dit qu’en tant que sa compagne, je devais être là pour la soutenir. Au départ, je me suis occupée de toute la partie graphique de son travail, de la mise en page à l’envoi chez l’imprimeur, de faire ses photos et de toute l’administration. Et puis, je venais assister aux ateliers d’écriture en étant bien décidée à ne rien écrire car à part les rapports professionnels, j’avais le sentiment que l’écriture n’était pas pour moi.» Jane a mis à l’aise sa partenaire avec qui elle est en couple depuis huit ans en lui disant qu’il y avait des carnets et des stylos éparpillés dans la salle où se tenait l’atelier d’écriture qu’elle a lancé et que si elle était tentée d’écrire, de ne pas hésiter.
Et un beau jour, Stacey s’est lancée. Elle qui croyait ne pas être douée pour l’écriture, a découvert qu’elle «peut écrire en dehors du travail», que son écrit n’était pas «quelque chose de banal», qu’elle avait pu exprimer ce qu’elle ressentait et que cela lui a «fait du bien.» C’est en quelque sorte le sentiment exprimé par toutes celles qui ont participé aux 13 ateliers d’écriture animés jusqu’à présent par Jane.
Jane n’a eu que de bons retours jusqu’ici. En voici quelques extraits: «Monn gaign konsey san demande», «Monn aprann pou vinn pli for ek kourazez», «Monn resi defoul moi ek partaz mo resenti», «Sa finn permet moi exprim moi ek dir seki mo pa ti kapav dir ar mo labous», «Monn exprim mo lemosyon ek monn dialogue»,«Monn rekonekte ar momem».
«Je n’aurais jamais imaginé que j’aurais été plus impliquée qu’avant dans l’entreprise de Jane», avoue Stacey, qui ajoute qu’elle a été tellement agréablement surprise par l’expérience de l’écriture que dans le cadre de la Journée internationale de la femme, elle a pris les devants, faisant imprimer des agendas avec de belles silhouettes de femmes en toile de fond sur chaque page sur laquelle figure une question pertinente, imaginée par elle et différente de page en page, avec un espace pour inciter l’expression écrite. Un agenda nommé The Elle Diary, imprimé à une centaine d’exemplaires et que l’on peut trouver au Craft Market au Caudan, chez Kotpiale à Port-Louis et Rose-Hill et chez Loba Bookshop à Ebène. «90 % de ce travail est de Stacey. C’est son œuvre», indique Jane, qui tient à rendre à César ce qui lui appartient.
? Connexion immédiate
Cela fait 14 ans que les deux femmes se connaissent. Stacey avait à l’époque 17 ans et Jane, qui depuis l’âge de 14 ans, faisait du théâtre à la Cité Richelieu avec Linley Emilien puis avec La Comédie Mauricienne – Ecole de théâtre, était venue jouer une pièce au collège MEDCO de Cassis, fréquenté par Stacey. Le courant est immédiatement passé entre elles. Elles se sont perdues de vue mais retrouvées plus tard dans le secteur du Business Process Outsourcing (BPO), plus particulièrement dans les centres d’appels, et depuis, les deux femmes qui ont réalisé qu’elles s’aiment, ne se quittent plus.
Appelée à dire si Jane est sa première relation amoureuse, Stacey rigole et déclare qu’elle avait de petites copines avant mais rien de bien sérieux. «Avec Jane c’est du sérieux», ajoute Stacey. Jane renchérit en ces termes: «Je ne suis pas la première dans sa vie mais je serai la dernière.»
Les deux femmes vivent à Cité Richelieu, Petite-Rivière. Elles disent avoir eu une enfance plutôt heureuse. Jane est l’aîné de trois frères. Son père Mario était éboueur et maçon avant de faire du travail social et sa mère tient un petit commerce dans la localité. Après avoir obtenu son School Certificate et avoir fait du théâtre pendant des années, l’ambition de Jane était d’intégrer la force policière. «J’ai postulé à quatre reprises et ils chipotaient à chaque fois. La première fois, j’avais 18 ans et on a trouvé que j’étais trop jeune. Ensuite, il y avait toujours quelque chose qui clochait : je n’étais pas assez grande par un centimètre, j’avais un kilo en trop. Et encore, à l’époque, je n’avais ni dreadlocks ni tatouages. Au bout de la quatrième fois, je me suis dit : ça suffit.» Jane refuse cependant d’y voir de la stigmatisation en raison de son profil ethnique. «Je ne veux pas rentrer dans ce genre de considération.»
Elle a ensuite collectionné les emplois : machiniste et responsable du contrôle qualité dans une usine textile, serveuse dans un hôtel jusqu’à la fermeture de l’établissement, comédienne pendant cinq ans avant de rejoindre l’univers des BPO en 2012 et évoluer dans différents centres d’appels jusqu’à 2024.
Et durant toutes ces années, l’écriture ne l’a jamais quittée. «Enfant, j’écrivais sur les carnets de boutique et l’épouse du boutiquier corrigeait mes fautes d’orthographe. Quand j’allais acheter du poulet ou de la viande emballé dans du papier journal, j’enlevais ces produits et je lisais ce qu’il y avait d’écritsur le papier journal. Comme toutes les jeunes filles, j’ai tenu un journal intime. Je lisais tout ce qui me tombait sous la main, les recommandations de livres de mon oncle, qui est diplômé en lettres, tout ce que je pouvais lire, je lisais. Et je me posais tout le temps des questions. Et puis un jour, en 2019, lorsque j’ai dû subir une hystérectomie alors que je rêvais d’avoir des enfants, j’ai touché le fond. C’est l’écriture qui m’a ‘sauvée’.»
? L’écriture comme exutoire
Elle s’est également essayée au slam grâce à notre collègue Stewelderson Casimir, qui l’a encouragée et elle a fait plusieurs scènes de slam, recevant des félicitations de slameurs confirmés et obtenant même un premier prix en la matière, avant de réaliser qu’en raison de sa personnalité plutôt introvertie, elle n’aimait pas être au-devant de la scène et qu’à tout prendre, elle préférait l’écriture dans son antre. Et toutes les injustices dont elle avait été témoin et qu’elle abhorre – les adultères, les scènes de ménage, la violence entre partenaires intimes, les abus sur les enfants, les hommes qui insultent les femmes pour des peccadilles – lui ont fait réaliser qu’il fallait qu’elle raconte ces histoires pour les enlever de son système. Et elle a vu que cela lui faisait du bien.
Elle s’est mise à écrire ce qu’elle ressentait et cela a donné un recueil en KM intitulé «Lavi», une compilation de chroniques en français, imprimés sous le titre «Réalités», un autre recueil en KM intitulé «Enn moman pou mo mem».
Jane s’est dit que si écrire était pour elle un exutoire, il devait sans doute l’être pour d’autres. C’est là qu’elle a pensé à animer un atelier d’écriture en KM. Au début, elle voulait cibler les enfants de 12 à 17 ans mais comme leur scolarité aurait pu compliquer les choses, elle a élargi sa cible, animant un atelier d’écriture à domicile pour ceux et celles qui voudraient s’y essayer. Et bien qu’elle ait un certificat en KM, elle fait viser les cinq questions basiques qu’elle écrit par sa cousine, Anne Sophie Pyanee, enseignante de KM.
Lors du premier atelier organisé à son domicile, cinq de ses proches sont venues et ont aimé l’expérience, d’autant plus que l’ambiance est bienveillante et qu’il n’y a pas de place pour les jugements. C’est ainsi que Jane a multiplié les ateliers, laissant les femmes s’exprimer sur ses questions ou leur donnant des mots-clés, la mise en commun étant la lecture à voix haute de l’écrit par chacune des participantes. «J’ai réalisé que ces ateliers aidaient les personnes à se reconnecter avec elles, à s’extérioriser sans filtre et au final, à se libérer des bagages ou des blessures qu’elles traînaient. Certaines ont même dit que cet exercice, frappé d’une clause de confidentialité, les avait sauvées. Savoir que j’ai pu aider en ce sens est gratifiant. Mais l’exercice peut aussi être positif, par exemple, une des participantes a écrit quelque chose de très comique. Ce que j’aime, c’est que l’exercice rapproche les gens, une jeune fille de 20 ans peut se découvrir une connexion avec une quinquagénaire, par exemple.»
Si au départ, Jane animait ces ateliers gratuitement, elle a fait enregistrer cette entreprise après son nom de plume et le dernier des 13 ateliers qu’elle a animés a été symboliquement payant, soit à Rs 500. Les ateliers Coupdeplumes se tiennent dorénavant dans une partie de la pizzeria Mama Mia à la Cité Vallijee. Jane proposera à la fin avril un autre atelier d’écriture de quatre sessions, étalées sur trois mois, dont les questions sont axées sur la découverte de soi. Il sera ouvert à un minimum de cinq et à un maximum de 20 participants. Le coût total de cet atelier sera à Rs 1 300.
Stacey fait actuellement la mise en page du dernier écrit de Jane en français et qui s’intitule «Parcours». Jane prépare aussi un livret qui s’intitulera «Lavi en kestion» et qui sera «plus existentiel et philosophique.»
Être 24 heures sur 24 avec la personne aimée pourrait gâcher une relation, aussi forte soit-elle. Or, bien que Jane soit casanière et que Stacey ait besoin de s’accorder du temps à elle en sortant seule ou en allant à la plage, les deux femmes arrivent à dissocier le travail de leur vie de couple. «Nous faisons en sorte que l’un n’empiète pas sur l’autre.» C’est ce qu’on pourrait appeler un duo gagnant.
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