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Esprit Cabon

Namasté...

23 février 2026, 11:00

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Mon pays, je t’écris comme on s’assied sous un manguier, à l’heure où la lumière devient douce et où les voix baissent. Je t’écris avec les mains encore tièdes de la terre, avec ce tremblement ancien qui vient des gens simples et des longues marches. Je t’écris parce qu’une petite-fille a réveillé un grand-père. Parce qu’un roman a rouvert une porte. Parce qu’un poète disparu a repris la conversation.

Il y a des livres qui n’avancent pas : ils respirent la foi. Celui de Michelle Cabon est de cette trempe-là. Il n’est ni monument ni mausolée. Il est rendez-vous. Elle a imaginé son illustre grandpère présent et soudain, le journaliste-poète est là, assis face à nous, à hauteur d’homme. Elle lui parle. Il répond. Entre eux passent des silences qui savent dire plus que les phrases. La fiction devient passerelle. La mémoire cesse d’être un musée. Elle redevient chair.

Mon pays, tu as trop longtemps rangé tes écrivains dans des vitrines. Tu les salues, puis tu les oublies. Tu poses une gerbe devant les caméras et tu retournes à tes affaires. Mais la littérature n’est pas qu’un décor. Elle est une manière de tenir debout. Elle est une lampe posée au bord du chemin, pour éclairer les pas de ceux qui n’ont jamais eu de routes vicinales.

Cabon écrivait, souvent du monde rural, tout comme Pierre Renaud, comme on marche dans la poussière chaude : lentement, sans bruit, avec la patience de ceux qui savent que la terre finit toujours par parler, révéler, confier, partager. Il n’aimait ni les slogans ni les feux d’artifice. Il préférait les gestes minuscules : un boulanger qui ouvre avant l’aube, un vieillard à l’ombre d’un tamarinier, un enfant qui joue à l’enfance. Il regardait Maurice sans folklore. Il écrivait ce qui reste quand la parade est finie : la fatigue des corps, la dignité muette, l’attente.

Michelle, elle, dit qu’elle a écrit en se laissant guider par les mots offerts et les mots tus. Elle dit qu’elle s’est promenée dans le film de sa vie. Elle dit aussi que la poésie n’est pas un luxe : c’est une respiration. Je la crois. Car la poésie est partout – dans le vent qui tourne une page, dans le jaune de l’allamanda, dans le goût d’un fruit partagé. Elle n’a pas besoin d’estrade. Elle a besoin d’oreilles.

On a voulu faire de Cabon un personnage historique. Michelle en a fait un homme. Colérique parfois, perfectionniste souvent, blessé et lumineux tout à la fois. Elle l’a ramené vers son enfant intérieur. Elle a osé les dialogues murmurés et les silences criards. Elle a refusé l’hommage figé. Elle a choisi l’intime. Et dans cet intime, nous nous reconnaissons.

Cabon disait qu’il valait mieux se casser les reins dans la jungle que chevaucher confortablement sur les routes vicinales. Ce n’était pas une posture. C’était une éthique. Écrire avec son sang et sa moelle. Ne pas se demander combien de lecteurs on aura. Dire ce qui passe par la tête. Trouver le mot juste. Pour chaque mot étranger, chercher son frère français. Non par mépris, mais par amour du dépassement.

Mon pays, nous avons besoin de cette rigueur aujourd’hui. Nous avons besoin de cette fraternité qui ne choisit pas la couleur des mains. Nous avons besoin de cette liberté qui refuse la peur. Nous avons besoin de cette attention aux gens de peu, à ceux qui savent ce que c’est que d’avoir le ventre vide. Nous avons besoin de réapprendre à écouter avant de parler.

Michelle raconte aussi le racisme, les humiliations, la solitude de l’intellectuel engagé. Elle dit que certaines cicatrices ne doivent pas sombrer dans l’oubli. Elle a raison. Écrire, parfois, c’est réparer – ou tenter de réparer. C’est tendre une lumière vers ceux qui ont subi en silence et vers ceux qui ont crié pour la justice. C’est rappeler que l’histoire humaine porte encore ses blessures ouvertes.

Alors, s’il vous plaît, ne faisons pas de tes poètes des statues. Faisons-en des compagnons de route. Laissons-les nous apprendre la patience, la précision, la tendresse sèche. Laissons-les nous rappeler que la grandeur n’est pas dans le bruit, mais dans la fidélité aux petites choses. Laissons-les nous convaincre que la démocratie commence par une phrase juste et que l’avenir se fabrique avec des mots propres.

Sous le manguier universel, Cabon nous attend. Il ne juge pas. Il accompagne. Il écoute. À nous de nous asseoir un moment. À nous de reprendre la conversation. À nous de porter, chacun à notre manière, un peu de poésie dans nos poches. Pour que demain, quand la poussière retombera, il reste encore des phrases pour éclairer la route, et le fameux Namasté qui colle de manière instinctive, et apaisée, nos deux mains ??.

Lire l’interview de Michelle Cabon sur : https://lexpress.mu/s/michelle-cabon-mon-rendez-vous-intime-avec-un-poete-disparu-554670

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